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Outrage et rébellion

Catherine DUFOUR



Illustration de DAYLON

DENOËL (Paris, France), coll. Lunes d'Encre n° (106)
Dépôt légal : mars 2009
400 pages, catégorie / prix : 19 €
ISBN : 978-2-207-26115-8   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     2320, ouest de la Chine. Les élèves de la très chic pension des Conglin s'ennuient dans leur prison dorée. Marquis, le plus enragé d'entre eux, se révolte brusquement : il invente, ou plutôt réinvente, une musique pleine de colère qui va fédérer tous les élèves contre les surveillants. Fuyant la répression qui s'abat sur les Conglin, Marquis se réfugie dans les sous-sols de Shanghai où l'attendent l'amour et la guerre.

     Le Rock s'est brûlé les ailes à la fin des sixties ; le Punk s'est dilué dans l'héroïne avant d'avoir pu faire la peau de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher... Est-ce que la musique de Marquis sera assez puissante pour renverser la dictature qui écrase Shanghai ?

     Avec Le Goût de l'immortalité, situé dans le même futur qu'Outrage et rébellion, Catherine Dufour a récolté toutes les récompenses de l'imaginaire francophone : prix Rosny aîné, Grand Prix de l'Imaginaire, prix Bob Morane, Grand Prix de la Science-Fiction française.
 
    Critiques    
     Et on suce, et on rigole !
     Et si ça suffit pas, rien de tel qu’un peu de loa-amoer ou de psychotine...
     Outrage et rébellion, le dernier livre de Catherine Dufour ne va pas plaire à tout le monde – c’est même annoncé dans le titre. Pour deux raisons : la forme, et le fond.
     La forme, parlons-en tout d’abord : ce roman est inspiré de Please Kill Me, de Legs McNeil, qui raconte l’histoire du punk américain par ceux qui l’ont vécu à ses plus belles heures. Un ouvrage entièrement constitué d’entretiens découpés en petits bouts, qui sont ensuite réordonnés chronologiquement afin de tresser une frise temporelle du développement du punk. Catherine Dufour adopte ici la même structure ; exit les descriptions, place à un mix hétéroclite de déclarations outrancières, de sentences définitives, de tranches de vie tragiques, drôlatiques, salaces... Ce procédé n’évite pas les redites – il les provoque même – et une certaine confusion puisqu’on a parfois du mal à différencier les très nombreux intervenants. Il est toutefois assumé de bout en bout par l’auteure, qui s’en sort admirablement bien, tant la gouaille de ses personnages et la profonde tendresse – l’empathie – de Dufour pour cet aréopage de ratés, de désespérés, de musiciens, de drogués... sont envoûtantes. Et les multiples voix des interviewés de jouer chacune son rôle dans la polyphonie ambiante. D’ailleurs, ça tombe bien que l’on parle de polyphonie, car la musique est au cœur de ce livre ; mais, plus qu’à la forme d’art, Catherine Dufour s’intéresse ici au vecteur de révolution qu’elle représente.
     Au vingt-quatrième siècle, la Terre est devenue invivable. La population se répartit en plusieurs couches sociales, qui trouvent leur illustration dans leur disposition : au-dessus, il y a les tours, dans lesquelles vivent les nantis, en permanence connectés au réseau baptisé Parallèle. Au-dessous, les caves, réservées aux plus pauvres, à ceux qui n’ont plus rien à espérer de la vie, aux losers de tout poil. Et, au milieu, les suburbains, la classe moyenne, qui ne mènent certes pas l’existence des Rats des caves, mais n’ont aucune perspective d’avenir, et ne sont pour beaucoup que des pions dans la lutte que se livrent politiciens et scientifiques. Si ce monde vous dit quelque chose, c’est parce que c’est le même que celui du Goût de l’immortalité, le précédent roman de l’auteure (une lecture de ce dernier, bien que non nécessaire à la compréhension du présent livre, est fortement conseillée).
     Le roman débute dans une pension, située on ne sait où, où des adolescents sont élevés par des monos, chargés de les occuper. Mais les activités sont tellement rébarbatives – tradi – que les jeunes s’inventent des occupations bien à eux : sex, drug & rock’n roll. Enfin, on sait pas trop si le terme de rock’n roll est adapté, tant les bruits faits par les pensionnaires n’ont que bien souvent peu de rapports avec de la musique. En revanche, les deux autres pendants de la trinité sont là. Ça se drogue à tout va, certains se transforment d’ailleurs en parfaits petits laborantins, et quand ça en a marre de faire de la musique, ça baise. Les monos laissent plus ou moins faire, intervenant tout de même lorsque les bonnes idées risquent de nuire à la santé des pensionnaires ; à quoi servent ces pensions, et qui sont les jeunes qui y vivent, on n’en sait rien. Pour bien troussées qu’elles soient, ces tranches de vie semblent néanmoins au bout d’un moment faire du surplace ; mais la malicieuse Catherine Dufour a plus d’un tour dans son sac, et on se rend compte qu’elle nous avait volontairement endormis pour mieux nous réveiller par la suite.
     Car la suite, c’est peu ou prou la même chose, mais à la puissance 10 : on est à présent dans les caves, et l’on retrouve l’un des personnages de la première partie. Les expériences sexuelles, toujours décrites très crument, et qui mettent en scène à peu près toutes les combinaisons possibles, y compris via l’apport d’organes greffés un peu partout, sont légion, tant et si bien qu’on finit par se demander qui n’a pas couché avec qui. La drogue est bien évidemment toujours de la partie. Mais aussi, et surtout, la révolution, amorcée dans la pension, prend ici son véritable essor, celui qui modifiera profondément la société. Et qui est le principal propos de cet ouvrage. Car les comportements outranciers des différents protagonistes ne sont rien d’autre que des tentatives, la plupart du temps pitoyables, mais parfois couronnées de succès, de briser le carcan et d’accéder à cette liberté que le système leur refuse.
     Roman dense malgré sa structure entièrement constituée de dialogues, Outrage et rébellion propose ainsi une expérimentation littéraire poussée à l’extrême, parcourue de bout en bout par un mauvais esprit très punk, celui de la révolte et de la liberté. Ce livre risque ainsi de marquer durablement tout lecteur, de celui qui saura goûter le caractère hautement irrévérencieux mais jouissif de la prose de Catherine Dufour, à celui qui ne verra là qu’une débauche de vulgarité gratuite. Si on ne saurait reprocher son appréciation à ce dernier, on se permettra de lui donner un conseil : sors donc de ta tour, et viens découvrir la vie dans les ruines !

Bruno PARA (lui écrire)
Première parution : 14/2/2009 nooSFere


     Pour son nouveau roman (en « Lunes d'encre », cette fois, sous une couverture d'un Daylon qu'on a connu plus inspiré figurant un incongru fan de Tokyo Hotel) situé dans l'univers sino-glauque du très bon et justement plébiscité Le Goût de l'immortalité (sans qu'on parle pour autant de « suite » ici), Catherine Dufour délaisse les yourcenareries pour faire dans le nettement moins distingué, mais non moins efficace.

     Cette fois, on oublie les subjonctifs et autres tournures alambiquées au profit de témoignages crus et gouailleurs, débordant de sexe, de drogue et de rock'n'roll (et de pisse et de vomi) (et de prothèses et de clones). La forme (quasi) épistolaire laisse place à une succession d'entretiens, façon documentaire (mentions légales et générique de fin inclus), entièrement dénués de descriptions, de monologues intérieurs, etc.

     Bref, exeunt les Mémoires d'Hadrien ; Catherine Dufour fait cette fois l'éponge avec l'indispensable Please Kill Me de Legs McNeil et Gillian McCain, « histoire non censurée du punk » américain des origines à la décadence (enfin, on se comprend...), où des Lou Reed, Iggy Pop, Ron Asheton, Dee Dee Ramone et autres (producteurs, musiciens, groupies, journalistes...) nous entretiennent avec candeur et outrance de leurs frasques de gamins débiles (et somme toute fort peu de musique...).

     Catherine Dufour fait quelque peu l'éponge, oui ; elle ne s'en est jamais cachée, d'ailleurs, mais il est vrai que cela pourrait lui être nuisible à terme... Mais pas pour l'heure. Car si Outrage et rébellion s'inspire largement de Please Kill Me, il n'en constitue certainement pas une adaptation servile, ni a fortiori un plagiat. Si Catherine Dufour emprunte au volumineux essai (en France publié chez Allia) sa structure et quelques anecdotes ici ou là, elle n'en fournit pas moins un considérable travail d'écrivain en en faisant un roman. Un vrai roman, inventif dans la forme comme dans le fond, qui se dévore, et qui vous enthousiasme comme un riff des Ramones, avec la saleté de production des Stooges, et une outrance plus vraie que nature.

     Car c'est là, à vrai dire, le tour de force de l'auteur. En nous contant l'épopée de Marquis, de ses potes et des requins et margoulins divers et variés qui profitent de leur talent contestable, le tout dans un contexte science-fictif d'une noirceur organique et horrifique, quelque part entre Ballard et Cronenberg, Catherine Dufour parvient à humaniser son propos et à donner un sens aux idioties juvéniles des branleurs géniaux qui l'ont inspirée. Marquis et ses zicos sont non seulement plus humains, tout en étant sensiblement plus trash, que leurs illustres modèles, mais, au-delà, leurs péripéties se voient ainsi conférer un sens, une portée immédiate, politique et cinglante, qui, quoi que le mythe ait pu en dire, faisait défaut au punk des origines.

     Outrage et rébellion (tout est dans le titre) est donc bel et bien un (excellent) roman, fort de sa singularité, d'une humanité et d'une vivacité exemplaires, et autrement plus profond qu'il n'y paraît au premier abord.

     Et c'est aussi, sans surprise de la part de Catherine Dufour, un roman superbement écrit. On a souvent eu l'occasion de le constater : il n'y a rien de pire que le pseudo argot que les écrivaillons du dimanche se sentent obligés d'infuser dans leurs dialogues pour faire « populo ». Mais ici l'auteur maîtrise parfaitement sa technique, use des néologismes et barbarismes avec un naturel effarant, et le tout coule tout seul, avec une aisance verbale, une authenticité rares dans un roman. Les interventions des divers personnages, tantôt écœurantes et déprimantes, tantôt (souvent) à hurler de rire, sont toujours d'une justesse qui force le respect. Aussi Outrage et rébellion se lit-il avec un plaisir constant, et une aisance permanente comme on en a rarement vue.

     Chef-d'œuvre, alors ? Non, pas jusque là. Si Outrage et rébellion est bien un excellent roman chaudement recommandé, il n'en est pas moins régulièrement victime de menus défauts qui l'empêchent d'accéder tout au sommet de la pyramide. De fait, si les emprunts et clins d'œil, nombreux, se montrent souvent jouissifs, il est à craindre que certains puristes ne jasent devant le procédé et le jugent quelque peu artificiel (sans parler des culs serrés à même de s'offusquer de la — oh mon Dieu ! — « vulgarité » du roman, mais ceux-là, n'est-ce pas, on les empapaoute, alors, bon...). Mais il y a plus gênant. Car au-delà des très nombreux personnages, tous aisément identifiables, solidement construits et cohérents, la structure même du roman, elle, en rend parfois le déroulement quelque peu confus. Et c'est à mon sens particulièrement vrai, et d'autant plus regrettable, pour ce qui est de la fin du livre, laquelle peine à convaincre : trop abrupte, trop confuse, et en définitive peu crédible... Dommage. Il s'en fallait de peu.

     Mais, bordel, on parle de punk, que diable ! Alors ce n'est certainement pas le moment de faire la fine bouche. Dans l'ensemble, il ne saurait faire de doute qu'Outrage et rébellion est un roman qui vaut le détour ; il est même probablement meilleur que son illustre prédécesseur. Aussi l'adage se vérifie-t-il encore une fois : Catherine Dufour, c'est bon, mangez-en.

Bertrand BONNET
Première parution : 1/4/2009 dans Bifrost 54
Mise en ligne le : 5/11/2010


 
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