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La Vie et rien d'autre

James Graham BALLARD

Titre original : The miracle of life
Traduction de Michelle CHARRIER
Illustration de LAWRENCE
DENOËL, coll. & d'ailleurs
Dépôt légal : octobre 2009
304 pages, catégorie / prix : 20 €
ISBN : 978-2-207-26039-5   
Genre : Hors Genre 



    Quatrième de couverture    
     Paru quelques mois avant sa mort en Grande-Bretagne, La Vie et rien d'autre témoigne de l'incroyable parcours de l'homme et de l'écrivain J.G. Ballard.
     Introduits dans les coulisses de sa vie et de son oeuvre, nous suivons l'enfance mouvementée à Shanghai et la douloureuse expérience de l'internement dans un camp de prisonniers japonais en Chine — clefs de son roman le plus connu, Empire du soleil. Mêlant sens aigu de l'analyse et traits d'humour très british, Ballard poursuit l'évocation de ses souvenirs : le triste retour en Grande-Bretagne après la guerre, le sentiment d'être étranger chez soi, la quête d'une identité et d'une voie à suivre. Le livre s'achève sur son retour à Shanghai, en 1995, et un bouleversant épilogue où il parle sans détour de sa maladie et de la mort qui guette.
     « Au fond, j'étais un conteur à l'ancienne, doté d'une vive imagination », déclare-t-il, nous laissant pantois devant tant de modestie et immensément triste à l'idée que ce livre est son dernier.

     J.G. Ballard (1930-2009) est l'un des plus grands romanciers de langue anglaise. Auteur de plus de trente livres allant de la science-fiction à l'anticipation, il demeure l'un des auteurs les plus créatifs et les plus lus outre-Mache. En France, ses romans, où la réflexion politique se mêle à la narration, ont toujours suscité un grand intérêt, comme en témoigne le succès de Millenium People, de Crash ! ou de Que notre règne arrive, parus chez Denoël.

 
    Critiques    
     En juin 2006, James Ballard apprend qu’il est atteint d’un cancer de la prostate ne lui laissant que peu d’années à vivre. Il commence alors en janvier 2007 la rédaction de son autobiographie, The Miracle of Life, qui paraît au Royaume-Uni l’année suivante. L’écrivain décèdera finalement un an plus tard, en avril 2009.

     Que peut-on attendre de l’autobiographie d’un auteur de science-fiction dont l’œuvre la plus connue, Empire du soleil, est déjà une autobiographie romancée ? Tout d’abord, évacuons ce qu’on n’y trouve pas. Ici, pas de longue digression sur le travail de l’écrivain ou le narcissisme de l’artiste : Ballard parle très peu de ses livres, ne dit même pas ce qu’il en pense (à part pour Le Vent de nulle part, « ma seule œuvre commerciale à cent pour cent », ce qui explique sans doute sa volonté que ce livre ne soit pas réédité). Pas de trace non plus de mondanités littéraires : on ne croise guère que Michael Moorcock ou Kingsley Amis au cours de quelques paragraphes. La science-fiction n’est pas plus présente : sa motivation à en écrire apparaît aussi évidente que son envie d’éviter le milieu.

     En revanche, Ballard revient longtemps sur sa jeunesse en Chine, aussi bien comme membre de la classe dominante dans le Shanghai d’avant-guerre qu’en tant que prisonnier des Japonais dans le camp de Lunghua. De ces 130 pages chinoises ressort un sentiment de liberté et d’indépendance qui rend d’autant plus rude le retour en Angleterre : « les Anglais s’exprimaient en vainqueur mais se conduisaient en vaincus », « plus j’en apprenais sur le mode de vie britannique, plus il me paraissait étrange, et plus je me demandais de quelle manière organiser mon existence pour y échapper ».

     Du coté artistique, plutôt que de littérature, c’est d’art contemporain que Ballard nous parle, et de l’adéquation qu’il perçoit entre cet art et la science-fiction, notamment lors de l’exposition « This is tomorrow » en 1956, véritable découverte pour lui et dont on mesure l’influence sur son écriture et son processus de création.

     L’auteur à scandale de Crash ! et de La foire aux atrocités dévoile enfin une facette de sa vie qui surprendra nombre de ses lecteurs : celle d’un père de famille tranquille, heureux avec ses trois enfants, malgré le décès prématuré de sa femme. Son bonheur est d’ailleurs présent tout au long de sa vie, depuis ses escapades dans Shanghai et ses aventures dans le camp de détention japonais jusqu’aux dernières pages et à la découverte de son cancer, pages bouleversantes laissant le lecteur désemparé face à la mort d’un honnête homme.

     Si La vie et rien d’autre peut décevoir le fan hardcore de SF désireux de découvrir les secrets d’écriture d’un écrivain et sa vie dans le fandom, cette autobiographie constitue néanmoins une pièce essentielle à la compréhension de l’œuvre de Ballard.


René-Marc DOLHEN
Première parution : 9/11/2009 nooSFere


     James Graham Ballard semble avoir vécu plusieurs vies si on considère qu'il a côtoyé très jeune la misère, la souffrance et la mort, tout en vivant entouré de domestiques dans un environnement cossu, qu'il s'est épanoui, adolescent, dans un camp de prisonniers malgré les privations physiques et culturelles (un prisonnier lui avait dit qu'il regretterait Lunghua à la libération), qu'il assimila le monde moderne, les surréalistes et la psychanalyse, au cours d'erratiques études partagées entre la médecine et la littérature, puis collectionna les jobs précaires au gré de ses centres d'intérêt avant de devenir pilote de la RAF au Canada, rentrant au pays pour devenir trois fois père à partir de vingt-cinq ans et veuf à trente-trois. Tout cela en ayant eu le temps de devenir rédacteur en chef d'un magazine scientifique, de participer à la mouvance de New Worlds avec son ami Michael Moorcock, et d'être écrivain depuis sept ans, avec déjà Le Monde englouti, Le Vent de nulle-part et une trentaine de nouvelles, dont « Billenium ». Au regard d'autres carrières, c'est toute une vie, déjà, qui vient de défiler, avec un impressionnant cortège d'atrocités et de coups du sort.

     Paradoxalement, c'est de ce parcours que Ballard tire son énergie. Ce spectateur d'un « monde sinistre et cruel » a l'intelligence analytique et la capacité de décision qui caractérisent les gens plongés dans la tourmente, mais, dans son cas, associées à une éducation classique étayant cette vivacité d'esprit. Il est symptomatique que cet homme pressé qui aspirait à une vie conjugale paisible commence à publier au moment de son mariage (« La vie de famille a toujours été importante à mes yeux »). On imagine mal l'auteur de « Pourquoi je veux baiser Ronald Reagan » connaître le bonheur en devenant ce père attentif repassant le linge entre deux chapitres de Crash !. On est surpris d'apprendre que, crucifié par la mort injuste de sa femme, il trouve précisément dans l'éducation de ses enfants la force d'écrire, affirmant même que ce sont eux qui l'ont élevé. En fait, depuis sa retraite de Shepperton, cet homme sans patrie, mais avec un foyer, observe le monde depuis la fenêtre de sa télé, analysant parcours et erreurs de la société pour en faire la matière de ses livres dérangeants, mais éclairants.

     Du plus grand romancier contemporain anglais décédé début 2009, on ne connaissait que des pans de vie romancés dans Empire du soleil ou La Bonté des femmes. Voici à présent sa vraie vie, et rien d'autre, aucun chichi, aucun regret ni règlement de comptes ; Ballard se borne à dire les choses comme elles sont, de cette façon un peu clinique qu'il a toujours eue en portant un regard quasi photographique sur nos sociétés, signalant comme en passant ses erreurs de comportement ou de jugement, mais sans jamais les taire, ne s'épanchant que pour dire ses bonheurs et exprimer sa gratitude à ceux qu'il aime ou respecte. Le fait que la dernière phrase de cette autobiographie dise son admiration pour le médecin soignant son cancer de la prostate est un fulgurant témoignage de ce respect d'autrui, qu'il semble avoir appris dans « la découverte du vaste monde mystérieux du corps humain » à la faculté de Cambridge où se faisaient disséquer nombre d'anciens professeurs, mais qui était déjà le sien devant l'atroce misère des habitants de Shanghai, contre laquelle l'enfant qu'il était ne pouvait rien, ni ne comprenait que l'adulte privilégié n'y pouvait rien non plus. Traînent donc dans sa mémoire le souvenir de ce mendiant tendant une boîte de Craven A en fer blanc recouvert par un édredon de neige jusqu'à être effacé du paysage puis de la terre, et la problématique question du « gouffre séparant leur existence de la [sienne] », qu'il ne voyait pas comment combler.

     Respect et modestie : d'autres que Ballard auraient ici égrené leurs succès et les hommages rendus dans le but de témoigner de leur importance ; lui ne le fait une fois de plus qu'à titre informatif, notant une anecdote non pour régaler un auditoire de bons mots, mais pour noter un trait significatif de la culture anglaise si honnie ou de la puérilité états-unienne. Aucune griserie n'altère sa capacité de jugement : si acteurs et réalisateurs se révèlent d'excellente compagnie, « le monde du cinéma est une baudruche voyante — portée par l'enthousiasme, une suffisance ridicule et tous les rêves que l'argent peut réaliser ». C'est cette modestie qui lui permet d'approcher la vérité, tout au moins de la traquer dans les recoins où elle se manifeste, avant qu'elle ne soit visible à autrui. C'est ce qui lui permet de comprendre la prochaine déroute anglaise dans d'infimes détails comme les piscines vides et les hôtels abandonnés qui ressurgiront dans son œuvre, alors que ses concitoyens s'aveuglaient encore du fait de leur passé, avant de finir au pays « littéralement enfouis dans un cocon de souvenirs de Chine ». On est frappé par cette mémoire quasi photographique qui s'affranchit de la mémoire pelliculaire pour saisir dans un fulgurant instantané des variations architecturales mineures, mais significatives. L'extraordinaire acuité de ce regard est celle du peintre, ce qui n'étonnera pas de la part d'un visiteur forcené de galeries ayant même organisé une exposition de carcasses de voitures, happening où il se fait entomologiste, les réactions des visiteurs permettant de tester son projet romanesque. Pas étonnant non plus qu'il s'étonne sans cesse de la capacité à s'illusionner de ses semblables aveuglés par le conformisme, lui dont le regard se double d'un instinct sûr, celui d'un chasseur redoutable, qui traque inlassablement les signes du changement, quitte à le débusquer avec son arme, la littérature : « devenir un écrivain voué à prédire et, si possible, à provoquer le changement. Le changement, voilà ce dont l'Angleterre avait besoin, je le sentais ; je le sens toujours. »

     C'est cette aspiration qui le porta naturellement vers la science-fiction, quand bien même il se méfiait autant de ses puristes que de ses contempteurs. Ici aussi, s'il célèbre sa vitalité et sa plasticité, il note son paradoxal conformisme, notamment dans les extensions consuméristes américaines que symbolisaient des conquêtes spatiales triomphantes. La S-F sait combien elle lui est redevable de l'avoir débarrassée de ses derniers traits adolescents, notamment au sein de la revue New Worlds, en modifiant le genre en profondeur avec des coups de poing comme La Foire aux atrocités ou « La Plage ultime ».

     Respect, modestie et tolérance : Ballard ne perd pas de temps en vaines querelles. Il constate plus qu'il ne juge, déplore plutôt qu'il ne condamne, espère et non revendique. Tout au plus exprime-t-il de sévères réserves envers un Kingsley Amis vieillissant, notamment pour son comportement vis-à-vis des femmes, tout en le remerciant « de sa générosité et de sa gentillesse, dont [il a] eu la chance d'être témoin avant qu'il ne devienne un casse-pieds professionnel ». A maintes reprises dans ces confessions, on le voit qui constate une situation sans prendre parti ; son désir de comprendre autrui ou d'émettre une réflexion sur un comportement l'emporte sur l'indignation ou la colère. Le regard analytique, une fois de plus...

     C'est probablement ce qui a fait de Ballard le grand écrivain qu'il est devenu. Il est assez souvent question de science-fiction dans les pages de cette autobiographie, en tant que littérature, mais peu de son aventure éditoriale comme de ses rapports avec le milieu, et même de ses propres livres, à l'exception des plus emblématiques, uniquement dans la mesure où ils font partie de ses préoccupations et se mêlent à sa vie. En revanche, cette biographie étonnamment courte, si on considère la brièveté des descriptions comparée à celles des romans (mais on devine Ballard pressé par la maladie), avec son écriture dense, précise, souvent poétique, a le mérite de délivrer des clés à qui connaît déjà son œuvre. Les autres ne saisiront qu'imparfaitement ses propos, mais resteront séduits par ce retour honnête et sincère sur une vie édifiante à bien des égards.

Claude ECKEN (lui écrire)
Première parution : 1/7/2010 dans Bifrost 59
Mise en ligne le : 3/1/2013


 

 
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