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Le Fleuve des dieux

Ian McDONALD

Titre original : River of Gods, 2004
Science Fiction  - Traduction de Gilles GOULLET
Illustration de MANCHU
DENOËL, coll. Lunes d'Encre n° (122), dépôt légal : juin 2010
624 pages, catégorie / prix : 29 €, ISBN : 978-2-207-25982-5

Dépôt légal en juin mais parution en septembre.

Couverture

    Quatrième de couverture    
     Tous les Hindous vous le diront, pour se débarasser de ses péchés, il suffit de se laver dans les eaux du Gangâ, dans la cité de Vârânacî.
     Et, en cette année 2047, les péchés ce n'est pas ce qui manque : un corps aux ovaires prélevés glisse doucement sur les eaux du fleuve ; des intelligences artificielles se rebellent et causent de tels dégâts qu'une unité de police a été spécialement créée pour les excommunier.
     Gangâ, le fleuve des dieux, dont les eaux n'ont jamais été aussi basses, se rue vers un gouffre conceptuel, technologique, évolutionnaire — ou peut-être tout cela à la fois.
     A travers le kaléidoscope de neuf destins interconnectés, Ian McDonald dresse le portrait d'une Inde future, mais aussi d'une Terre future, où tout n'est que vertige. Souvent considéré outre-Atlantique et outre-Manche comme le roman de science-fiction le plus important des quinze dernières années, Le Fleuve des dieux a reçu le British Science Fiction Award et a été finaliste du prestigieux prix Hugo.


    Prix obtenus    
British Science Fiction, roman, 2004
Grand Prix de l'Imaginaire, roman étranger, 2011
Bob Morane, roman étranger, 2011
 
    Critiques    
     Nous voici en 2047 dans une Inde éclatée. Pour présenter son univers (très dense), Ian McDonald se sert de neuf personnages. Neuf destins pour neuf individus sans lien apparent. Procédé assez classique, dont l'auteur use tout de même avec génie pour constituer une intrigue qui les réunit parfaitement tout en multipliant les points de vue afin d'agrandir les perspectives. Il dévoile ainsi un questionnement très intéressant sur des sujets aussi vastes que la problématique de l'eau dans un futur proche, l'intelligence artificielle, la rencontre avec un autre, la modification physique des individus... et de nombreux autres thèmes qui ne seront pas abordés ici pour ne pas déflorer toute surprise.
     Le romancier ajoute paradoxalement un brin de réalisme à son texte en l'ancrant dans les mythologies modernes. L'histoire se passant en Inde, Ian McDonald mélange science-fiction et panthéon indien : quoi de plus amusant, mais réaliste, que de voir un policier « Krishna » (déjà tout un programme) utiliser des intelligences artificielles aux doux noms de Ganesh, Indra, ou encore Shiva. Ainsi, l'ancrage dans le réel tient à ce mélange de mythes, de tradition et d'avancée technologique. Comme toute société, celle imaginée par l'auteur unit allégrement passé, et futur pour en faire son présent. On reconnaît d'ailleurs ici, la recette qu'avait employée McDonald dans son roman de fantasy, Roi du Matin, Reine du Jour. Dans les deux cas, l'association technologie et mythe donne une profondeur assez importante au texte.
 
     Un des problèmes aurait tout de même pu être le foisonnement des thématiques et le nombre important de personnages principaux. Malgré l'intrigue intelligente et intéressante, ils risquaient  de desservir la lecture en la rendant particulièrement difficile. Or il n'en est rien, et on peut même s'étonner de sa relative facilité par rapport à la richesse de l'ouvrage. Cela grâce notamment aux particularismes de chacun des personnages, leur réalisme (et malgré les noms inhabituels ainsi qu'un univers totalement étranger à notre culture occidentale) qui permettent de les distinguer et de se souvenir d'eux dans cette intrigue complexe.
 
     Ces mêmes personnages, indispensables à la réussite d'un texte, constituent l'autre intérêt du récit. S'ils s'avèrent plausibles, crédibles, véritables, le lecteur y croit parce qu'il se représente facilement l'univers. L'auteur l'a très bien compris et nous offre le destin de neuf protagonistes tous aussi réussis les uns que les autres. Ils sont minés par les affres de la vie quotidienne : qui a des problèmes familiaux, qui a des aspirations de promotions, qui veut oublier son passé, qui se sent rejeté par tout le monde, etc. Si chacun détient une particularité qui permet de faire avancer l'intrigue, ils restent aussi totalement aboutis par leur côté « commun ». Ce sont les gens ordinaires qui peuplent un univers, pas des héros. Là encore, on peut faire un rapprochement avec un livre publié il y a quelque temps dans la même collection, A travers Temps de Robert Charles Wilson, qui trouve justement son réalisme et sa fluidité grâce à l'aspect commun de ses protagonistes.
 
     Bref, Le Fleuve des Dieux, s'avère un texte réussi de bout en bout, qui brasse de très nombreux thèmes, pose de vraies questions et reste surtout totalement cohérent et juste. Et même si ces sujets ont déjà été traités ailleurs, même si l'auteur ne révolutionne pas le genre à travers eux, il offre au lecteur un livre intelligent, agréable à lire, dépaysant et doté d'une intrigue parfaitement maîtrisée... autrement dit un excellent roman.

Gaëtan DRIESSEN
Première parution : 6/9/2010
nooSFere


     2047, dans une Inde démembrée, la société multiculturelle où la misère côtoie la technologie de pointe dessine l'image d'un futur aux tensions toujours plus vives, entraînant d'importantes mutations sociales, principalement autour de quatre axes :
     • les conflits résultant du changement climatique, principalement du manque d'eau, qui pousse par exemple les Bengalis à ramener dans le Gange asséché d'énormes icebergs dont la fonte sur place est censée réactiver la mousson ;
     • les conséquences de la crise énergétique qui voient se multiplier les phut-phut et les voitures à alcool, tandis qu'une importante société, Ray Power, aux recherches financées en sous-main par la mystérieuse Odeco, serait sur le point de trouver la solution ;
     • les dérives liées aux manipulations génétiques, avec les trafics d'organes pour le commerce des cellules souches embryonnaires, qui voient se multiplier les individus génétiquement modifiés, serveurs à quatre bras mais aussi les Dorés, brahmanes chefs de gang au métabolisme ralenti, adultes dans un corps d'enfant et dont le visage inquiète, neutres qui ont remodelé chirurgicalement leur corps mais aussi leur cerveau pour n'appartenir à aucun des deux sexes : leur plastique androgyne éveille des désirs mais suscite aussi de violents rejets par ceux qui n'y voient que perversion ;
     • les problèmes découlant des technologies numériques, essentiellement la percée des Intelligences artificielles, qui peuvent entrer en révolte (la scène d'ouverture de machines-outils devenues meurtrières car contrôlées par l'une d'elles est exemplaire) mais ont aussi accès à la célébrité : celles qui jouent le rôle de personnages dans les interminables soaps télévisés comme Town and Country sont aussi célèbres que les vraies stars et se font interviewer en réalité virtuelle. En principe, les aeais ne peuvent dépasser 2,5 selon la loi de Hamilton (2,75 au Bhârat). Mais s'il existe désormais un Ministère du Foyer de compassion Mahâvûra pour la Vie artificielle, le monde redoute le développement, dans une « serre de Darwin », d'une aeai de troisième génération, si supérieure à l'homme qu'elle signifierait la disparition de celui-ci. Les technologies numériques favorisent aussi un projet comme Alterre, où des millions d'ordinateurs individuels interconnectés développent une planète numérique qui évolue en accéléré et voit apparaître et disparaître des espèces improbables aux capacités inédites, créatures virtuelles que des chercheurs étudient.

     Neuf destins en apparence distincts forment le kaléidoscope de ce futur, lesquels finissent par se croiser pour former une seule fresque saisissante : Shiv, trafiquant d'ovaires, petite frappe sans grande envergure, est obligé de composer avec des brahmanes ; Tal, neutre, décorateur sur un soap, qui souffre d'être rejeté ; Pârvati, belle femme de province, qui a réussi à épouser un membre de sa caste mais ne parvient pas à s'intégrer dans la société où évolue son mari, faute d'en avoir le niveau : à la honte s'ajoute l'ennui de la réclusion dans laquelle il la tient ; Nanda, son mari, un Krishna incorruptible, qui « excommunie » les Intelligences Artificielles révoltées et traque les aeai illégales ; Nadja Askarzadah, jeune journaliste d'origine afghane en quête de scoop ; Lisa Durnau, chercheuse responsable de Alterre, et Thomas Lull, son concepteur, un coureur qui a tout lâché suite à des déconvenues personnelles et vit sur une péniche ; Vishram, le plus jeune des trois frères Ray, de la Ray Power, pour lesquels le père délaisse son empire, et qui vient de commencer en Angleterre une carrière de comique.

     Le récit démêle subtilement les intrigues croisées de cet écheveau qui repose sur des manipulations à divers niveaux : une guerre est sur le point de se déclencher entre l'Awadh, qui a érigé un barrage sur le Gange, privant d'eau le Bhârat, menace accentuée par le fait que la première ministre, Sajida Rânâ, veut éviter de se laisser déborder par son concurrent politique, le fondamentaliste Jîvanjî, que nul n'a jamais rencontré mais dont le discours belliqueux est largement relayé par ses adeptes. Shahîn Badûr Khan, le conseiller musulman de Sajida Rânâ, en préconisant l'évitement, déplaît aussi bien aux membres du gouvernement résolus au conflit qu'aux adversaires politiques qui cherchent à le faire tomber. Tandis que Mr Nanda, tentant d'oublier ses problèmes conjugaux, est sur la piste de trafiquants d'aeais illégales qui menacent la sécurité de l'humanité entière, Lisa Durnau est convoquée à bord de l'ISS (le seul point litigieux de ce récit, sachant qu'il a été décidé de prolonger son existence de 2020 à 2025) pour être chargée d'une mission touchant à la possible découverte d'un artefact extraterrestre : retrouver quelque part en Inde Thomas Lull, ainsi qu'une mystérieuse jeune fille, Aj, que ce dernier a recueillie et qui a non seulement le pouvoir de contrôler par la pensée les redoutables robots de combat mais aussi celui d'identifier les gens et leurs parcours après un simple contact visuel. Quant à Vishram, il tente de mettre à l'abri la société familiale, et surtout l'accélérateur de particules qui a peut-être permis d'accéder à d'autres mondes...

     D'autres personnages, nombreux, croisent la route de ceux-ci. Le roman n'est pas, au départ, d'une lecture aisée, l'auteur ayant pris le parti de ne pas traduire les principaux termes indiens utilisés — ce qui contribue fortement au dépaysement — , ni de les inclure tous dans le lexique en fin de volume. Le grand nombre de personnages, parfois désignés par leurs titres, ajoute encore à ce foisonnement qui donne un sentiment de profusion et de grouillement, à l'image de la société dépeinte. D'emblée, ce qui frappe, c'est l'absence presque totale de discours alarmiste : les personnages se débattent dans un univers qui est le leur et avec lequel ils composent au quotidien. De même, l'attitude face aux Intelligences Artificielles est aux antipodes du rejet total : elles s'insèrent progressivement dans le paysage, sans provoquer de craintes excessives ; paradoxalement, les neutres sont davantage maltraités. Il n'y a plus de projection dans le futur, d'appréhension sociologique ou philosophique de celui-ci, seulement un présent qui s'étire au jour le jour, des situations contre lesquelles on se révolte quand elles oppressent trop.

     D'un point de vue narratif, les pistes sont suffisamment nombreuses pour maintenir un suspense constant. On ne peut qu'admirer la maîtrise dans la construction du roman, qui culmine en un final éblouissant, s'achevant sur une boucle quantique mais aussi métaphysique en phase avec la spiritualité et la philosophie hindoue qui baigne ce récit.

     Ian McDonald, qui n'a cessé d'expatrier ses intrigues à travers le monde (Mexique, Brésil, Afrique) pour se démarquer de l'étroite vision occidentale, signe là une œuvre majeure, peut-être même son grand œuvre, rien moins qu'un monument de la science-fiction impressionnant par le nombre de thèmes brassés et par son ampleur de vue — un livre incontournable.

Claude ECKEN (lui écrire)
Première parution : 1/10/2010
dans Bifrost 60
Mise en ligne le : 21/1/2013


 
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