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May le monde

Michel JEURY

Science Fiction  - Robert LAFFONT, coll. Ailleurs et demain n° (226), dépôt légal : septembre 2010
408 pages, catégorie / prix : 22 €, ISBN : 978-2-221-11688-3
Couverture

    Quatrième de couverture    
     May a dix ans. Peut-être est-elle en train de mourir. Le docteur Goldberg l'a envoyée en vacances dans la maison ronde, au milieu de la forêt, rejoindre quatre locataires, Thomas et Lola, Nora et la docteure Anne. Ils sont chargés en fait de distraire les enfants malades. Et de leur apprendre le monde.
     Un monde qui ressemble au nôtre. Mais qui n'est pas le nôtre, qui en est prodigieusement distinct et distant, sur une autre brane. Où tout, en réalité, est différent, subtilement ou violemment. Le docteur Goldberg vous expliquera ça.
     Encore heureux qu'il y ait le Changement, sans lequel la vie ne vaudrait pas d'être vécue. Et l'Extension, si vaste qu'elle cache peut-être, dans quelque recoin d'un monstrueux capharnaûm, ce que May nomme en langage grimm's mondo paradisio.

     Après plus de vingt années, Michel Jeury revient à la science-fiction. Au début des années 1970, il a secoué le domaine français avec sa trilogie chronolytique -Le Temps incertain, Les Singes du temps et Soleil chaud poisson des profondeurs -, récemment rééditée dans cette collection.
     Il renouvelle le genre en inventant une langue et un style comme vous n'en avez jamais vus.
     En provenance d'un autre univers.
     Un chef-d'œuvre bouleversant.


    Prix obtenus    
 
    Critiques    
     Ecrire, c'est se colleter avec le monde. Ecrire de la science-fiction, c'est se colleter avec les mondes. Ecrire May le monde, pour Jeury, a dû constituer un labeur extraordinaire (et de longue haleine : dans l'entretien paru dans Bifrost n° 39, en 2005, il évoquait un projet titré « le Grand lien », expression qui figure souvent ici), parce que ce livre, véritablement sans pareil, contient tous les mondes possibles, tous les êtres possibles, et donc toutes les œuvres possibles, y compris la sienne — ou les siennes, puisque Jeury est au moins double, deux auteurs jumeaux, l'un de S-F, l'autre de littérature générale (même si on sait ce que cette opposition a d'imprécis et de spécieux). Cette tension entre les deux termes de diverses alternatives, entre ces deux écrivains, on la retrouve dans ce maelstrom de mots et d'images, d'idées et de langages, cet objet qui est aussi son propre sujet.

     Mais n'anticipons pas, ou si peu.

     May est une petite fille malade, qui vit dans la forêt, dans la Maison ronde, en compagnie de son grand-père et de quatre compagnons venus pour veiller sur elle et sur ses analyses médicales : la soigner peut-être, l'aider et l'aimer surtout. Mais le remède pour May, comme pour Judith et Lola, et Nora, et Thomas, et Mark qui est aussi Léo, dans ce monde et dans d'autres, face à ces hélicos qui tournent sous prétexte de chasser une panthère malade, face à ces montagnes d'un savon puant dont on devine vite la matière première, face à la décohésion et à la précohésion, ne serait-ce pas la fuite ? D'autant que les ailleurs et les demains, on peut les créer soi-même, ou du moins influer sur eux...

     L'ambition de May le monde est multiple (bien entendu). Le roman donne à lire une intrigue complexe, entrelacée, qui se déroule au sein de plusieurs plans qu'on pourra au choix appeler « branes », « univers parallèles » ou « niveaux de réalité ». La constante, si on peut dire, de ces plans, c'est la mutation incessante des choses et des êtres, qui sont susceptibles de se modifier (ou d'être modifiés) par un voyage d'une réalité à l'autre ; si je reste dans le vague, c'est que le livre, volontairement, et malgré les explications offertes, préfère célébrer le processus que ses résultats, en une véritable fête du changement (l'allusion à une célèbre nouvelle de Jeury n'est pas innocente — on y reviendra). Les personnages sont donc mouvants, pluriels, comme leurs noms, leurs identités ; ils procèdent par sauts qui sont autant de sautes d'humeur. Et ce faisant, ils meurent, car partir, autrement dit changer, c'est mourir un peu.

     May le monde n'est sans doute pas pour tout le monde, même s'il est pour tous les mondes, y compris le nôtre, ce monde vernien, figé, échappant au changement, qui en fait n'apparaîtra jamais, sauf par défaut dans la préface. (Mais tout comme la carte n'est pas le territoire, la préface n'est pas le livre.) Hormis la complexité ébouriffante de l'intrigue, dont on se demande si elle ne vient pas d'un désir, justement, d'intriguer, il faut aussi déchiffrer la langue qui l'exprime, une langue que Jeury pétrit en y laissant les grumeaux pour épaissir sa consistance : apocopes, abréviations, déviations de sens, apports de l'anglais, voilà le style le plus échafaudé de la S-F depuis, au moins, Surface de la planète, de Drode, et L'Orange mécanique, de Burgess. Chite pour merde, des djinns comme pantalons, des jipes en guise de voitures, thon au lieu de con, des mots presque nôtres, qu'ils soient verbes (mémorer, riser, biller), substantifs (l'obscure, une moutte, une pullue) ou adjectifs (sécure, profus, chmeu), des néologismes (hélivole) et des noms (Samara Ring) resurgis des fonds du corpus jeuryen, des allusions plus qu'occasionnelles à la S-F (« Le nom est forêt », des « cornes de Slan », « l'extension du domaine de la guerre », des physiciens appelés Oliver Chad et Ursula Moore), voire à des titres (nuit et voyage, la source rouge), à des protagonistes (on croise Angel Horselover, abrégé en Angel Horse, qui renvoie tout autant à Fat Horselover, le double de Dick dans Siva, qu'à Chevalange, un personnage récurrent des Colmateurs entre autres) et même à des fixations de l'écrivain (on a déjà croisé de belles jeunes filles brunes dans son œuvre ; quand elles ne s'appellent pas, comme ici, Isabelle A., il les déguise sous des expressions comme « la si belle Adani »), bref, tout cela induit une impression, duelle toujours, d'étrangeté et de familiarité. Oui, on s'y fait.

     Ce roman fractal, aussi biscornu que la maison d'Heinlein, aussi total qu'une infinitude, ce livre sur des créateurs (du monde, de soi), donc des écrivains, prétend marquer le retour à la S-F de son auteur mais aussi un dernier départ. Bon. Tant pis : s'il le faut, je changerai de brane, je sauterai d'humeur, et j'irai lire la (pour)suite de cette œuvre si personnelle et si universelle dans un monde autre, où, comme de juste, comme Jeury, on se battra avec nos rêves.

     Michel, lui, a déjà gagné.

Pierre-Paul DURASTANTI (lui écrire)
Première parution : 1/10/2010
dans Bifrost 60
Mise en ligne le : 16/1/2013


     Michel Jeury est de retour 1 en science-fiction après une absence de vingt ans consacrée à écrire des romans dits de terroir, ou paysans (Le Vrai Goût de la vie, L'Année du certif). Il n'est pas certain, dit-on, que les lecteurs de SF actuels se souviennent de l'impact qui fut le sien au début des années soixante-dix et du Temps incertain. C'est dire s'il y eut du changement dans l'intervalle. Ça tombe bien, le Changement est au cœur de son dernier roman !

     « Je vais mourir bientôt. Ou peut-être voyager... » May Lukas est atteinte d'un cancer. À l'hôpital, Isabelle s'occupait des cancéreux comme Dimi, qui a sur elle des désirs plus grands que son âge, et Ali, un enfant surdoué, à présent parti, mais l'infirmière a eu un accident de voiture. Aussi, lorsque, lors d'une phase de rémission, le docteur Goldberg l'envoie en vacances à la Magerie, chez son grand-père Matthias, Grandp', dans sa maison ronde, au bord de la forêt et d'un lac, ce dernier embauche quatre personnes qui distraient les enfants dans les hôpitaux : Anne, médecin, Nora, Lola et Thomas, que May, dans une lettre à sa mère Judith, en stage à Parys, avoue préférer. Grandp' a aussi engagé la détective Johns de l'agence Red Naya, affiliée à Sister Naya Angels, pour retrouver son père, représentant, afin qu'il puisse la revoir avant qu'elle ne rejoigne de l'autre côté son frère Léo Mark, qui s'est jeté dans le lac à sept ans, pour tuer l'enfant méchant en lui. Gravitent autour de ce petit monde d'autres voisins et connaissances, Vava, fils de Reyne-Mary, dite la Roussette, remariée à Peter Paul Moore, Roselyne, Athanase Rey, qui interagissent entre eux, tandis que volent au-dessus de la forêt des hélicoptères à la recherche d'une panthère échappée, qu'on dit porteuse d'une maladie contagieuse.

     « Le réel..., dit-elle enfin avec un geste vague. » Il faut encore préciser que la fantasque May crée mentalement des mondes à sa convenance, où les humains en nombre raisonnable vivent en bonne intelligence avec les animaux. Le lac est un trou noir pour passer dans d'autres mondes, et son père, qui fit des études d'archéologie, l'explorateur de la Ville d'or où il se fournit en porte-bonheurs magnétiques à vendre. C'est pour elle une façon de s'extraire du réel, de la vie bonobo comme il est joliment dit. Mais elle s'inquiète malgré tout de ne pas recevoir le résultat de ses analyses.

     « Devine et songe. » Le cadre bucolique et la trame du récit rappelleraient davantage le Jeury des romans de terroir s'il n'était précisé que tout ceci se déroule dans le monde 1, en 2022, ce que confirment les feux d'artifice du langage, passablement réinventé pour formaliser cette distance temporelle. Le langage grimm's, d'après les frères du même nom, avec des abréviations et apocopes (hospi, pantal, mom pour moment), des déformations (cuisie, chiterie, hypniser, l'infinitude), des mots-valises et autres inventions verbales (l'éternété, peau d'âme) et d'expressions poétiques ou amusantes (tu mens comme une salade, donner sa langue aux oiseaux, on est dans de sales culottes, les draps m'en tombent), risquent d'en désorienter et irriter plus d'un et enchanteront les autres.

     « Je ou un autre. » Dans le monde 2, le Dr Goldberg travaille pour l'université de Sister Naya : il dirige un service qui envoie des voyageurs comme Mark Gordan et Judith Adams, dans des univers parallèles, à la marge du temps, pour aborder Grandora ou Azara, qui pourraient être le même œuf-monde sous des noms différents, ou Maysummer que cherche à rejoindre Isabella. Très vite, les repères se dissipent, avec la multiplication des alter ego vivant des vies secondaires dans des mondes rêvés, reflets plus ou moins identifiables de la personnalité première : Isabelle A, Isabelle Atman, Anna, Liliana Donna, Nora Panthera, Lola Vonski, Thano, etc.. Ainsi, Mark Gordan, à la fois enfant dans Grandora et le journaliste Léo Garman, opposant au prince Morgan dans la principauté d'Orsini-Ordentag ; ainsi Judith Adams, en 2020, étudiante en mondologie à Quantico, ressemble fort à la reine Samara King de Grandora, qui elle-même rappelle Sama Ling, la princesse de la forêt dans un conte d'Anderson (Paul Anderson, l'auteur de La Garde du temps) ; tous offrent une vue kaléidoscopique de réalités diffractées.

     « Nous ne croyons pas aux vies antérieures, seulement aux vies simultanées. » Perdu ? Le cadre est en fait donné dès le prologue du Dr Goldberg, égologue et mondologue, sciences à la croisée de la métaphysique, la psychologie et la physique quantique, qui traitent des univers parallèles en lien avec la pensée humaine — mais la trame est explicitée dès la préface par l'auteur redoutant de dérouter. Le Changement est au cœur des gens et de l'univers, il est la vie. Grâce au Grand Lien, les individus rêvent des mondes à l'infini, qui se matérialisent au sein de l'Extension. Tous les œufs-mondes en devenir ne sont pas stables ; les neuf dixièmes en fin de pré-cohésion explosent et ensemencent l'Extension. Ce que sont exactement le Grand Lien, l'Extension, Syster Naya, c'est ce à quoi tente de répondre le roman au cours de multiples approches, lequel pourrait n'être qu'une ébauche que d'autres auteurs pourraient compléter, comme le souhaite l'auteur dans un entretien à Galaxies, lui qui estime qu'il lui faudrait cinq ouvrages pour faire le tour de la question.

     « Il ne peut pas y avoir de voyage sans le Lien. Le voyage sans le Lien, c'est la mort. » On retrouve dans le découpage en courts chapitres la narration éclatée de Jeury, qui rend compte de cette dissipation du réel et de l'exploration vertigineuse des probabilités. Celles-ci finissent cependant par faire lien et s'agréger dans l'esprit du lecteur, lequel construit son propre monde. Le familier de son œuvre fera bien entendu celui avec la chronolyse du Temps Incertain et des Singes du temps (les bonobos !), les univers fractals des Colmateurs, l'infosfère des Yeux géants, l'univers-ombre, l'immortalité de L'Orbe et la Roue et La Fête du Changement, sans cesse célébrée. Plutôt qu'une nouvelle ramification de l'univers, c'est une synthèse de la cosmogonie jeuryenne qui est proposée ici, moins un panorama qu'une tentative d'interprétation. Et comme la science, y compris l'egologie, est affaire de détail, l'auteur, dédaignant cette fois la vision d'ensemble, se focalise sur une histoire intimiste, qui lui permet de mettre en œuvre les disciplines scientifiques crées, et qui le montrent au fait de l'actualité scientifique, de l'oscillation des branes à la variation des probabilités du révérend père Feynman. Pas de multinationales ni de militantisme très marqué ici, même si, lors de l'évocation d'univers sombres, flotte une désagréable odeur de savon, ou que des dérives totalitaires pointent ici et là, dans le vrai destin du père ou la volonté de puissance de certains, le vrai motif de la traque de la panthère, et que les problèmes écologiques toujours plus manifestes menacent ce monde de décohérence. Il n'est plus temps pour la dénonciation, mais à répéter sa foi en l'homme (Les Angels sont en chaque être vivant) tandis que, partout, se déclinent les motifs du voyage et du Changement : Une Attente au gué de Watteau évoquant Le Voyage vers l'île de Cythère, un tercet de La vie antérieure de Charles Orphan, alias Baudelaire...

     « Je voudrais que tu écrives pour moi un livre où tu mettrais le monde, la vie, la terre, le ciel, l'infini, les gens, les animaux, les anges, tout ! » On devine ici la demande d'une fille à son père. C'est bien un livre-monde que, généreusement, Michel Jeury offre, nous offre, d'une densité et d'une richesse extraordinaires. On y trouve bien sûr des inventions verbales, des délires d'images, une profusion de vie, de nature, et des animaux comme toujours en nombre, panthères, sanglars, fodans à aigrette, oiseau-chemise, oiseaux ebenezer, coccines, ainsi que les compagnons, ici un singe Quatremain et un chien Pogo, ou Oscar, qui se nomme aussi Pao-Tchéou et en rappelle bien d'autres dans l'œuvre de Jeury, comme le César de La Vallée du temps profond. Des bribes autobiographiques, des références à son œuvre mais aussi à toute la science-fiction, pépites que l'amateur dénichera sans peine, mais aussi à d'autres pans de la littérature et de la culture, tout est là. Hommage à la SF, ce roman est bien un « roman 3 D » : « Déviance, dérision, déraison ».

     « Tu seras toute l'Infinitude (...) Tu seras le monde. » Il résulte de ces dérives en marge du temps et à travers des mondes une histoire d'une simplicité et d'une beauté bouleversantes, centrée sur la mort, le passage, le Changement, avec ce qu'il faut de pudeur, de sourire et de poésie, pour l'appréhender dans la perspective mystique et quantique de l'egologie. Avec beaucoup d'amour aussi : il rayonne dans tout le livre ; il n'est pas seulement destiné à May, dont on se demande si elle aura le temps de construire Mayville et de réunir dans un monde 3 ceux qu'elle aime, à supposer que le Grand Lien existe, et s'il existe, à savoir ce qu'il est : il est à offert à ses lecteurs aussi, et à tous ceux qui se demandent s'ils seront « un tout petit bi de bout de l'infini »,

     Que dire à propos de May le monde, sinon qu'il contient tout Jeury ? Ce roman n'en est pas seulement la somme, il en est le produit. Livre testament comme le confie l'auteur dans sa préface ? Peut-être. Ce qui ne signifie pas qu'il sera le dernier. Il y a, comme chacun sait, un infiniade de testaments à travers l'Extension.

Notes :

1. Cette chronique, écrite à la parution de May le Monde, ne fut jamais publiée sur un support quelconque avant la présente mise en ligne.


Claude ECKEN (lui écrire)
Première parution : 23/2/2015
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Base mise à jour le 9 septembre 2017.
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