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Les Quatrièmes demeures

R. A. LAFFERTY

Titre original : Fourth Mansions, 1969
Science Fiction  - Traduction de Barthélémy de LESSEPS
Traduction révisée par Jean-Paul DUCHAMP
Illustration de William MORRIS
ZANZIBAR, coll. Le Crocodile secret n° (1), 3ème trimestre 2010
304 pages, catégorie / prix : 19 €, ISBN : 978-2-3593-1043-6

Couverture

    Quatrième de couverture    
« Je crois que je vais démembrer
le monde de mes mains. »


    Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :    
Lorris Murail : Les Maîtres de la science-fiction (liste parue en 1993)
Association Infini : Infini (2 - liste secondaire) (liste parue en 1998)
 
    Critiques    
     Cette réédition a l'allure d'un miracle. Cela faisait exactement un quart de siècle que Lafferty avait disparu du paysage éditorial, plus aucune nouvelle édition ni réédition depuis 1985, date de publication du roman Annales de Klepsis chez Denoël, dans une excellente traduction d'Emmanuel Jouanne. Il convient de le préciser car Lafferty est un auteur difficile à traduire et les précédentes publications de l'auteur n'ont pas toutes bénéficié du même traitement. D'où l'intérêt d'une traduction revue et corrigée de ces Quatrièmes Demeures. Annales de Klepsis et le recueil Lieux secrets et vilains messieurs (Denoël, 1978) étaient les deux seuls ouvrages encore disponibles de l'auteur. Alors nous ne pouvons que rendre grâce aux éditions Zanzibar qui prévoient également de rééditer les trois autres romans publiés dans les années 70 : Le Maître du passé, Chants de l'espace et Autobiographie d'une machine ktistèque ainsi qu'un omnibus de nouvelles dont certaines inédites et, dans un second temps, les mythiques romans Devil is dead et Not to Mention Camels.

     Pour se convaincre que Lafferty est un auteur à part, il suffit de lire la présentation qui en est faite sur le site de Zanzibar : « En 1960 à l'âge de 45 ans, et alors qu'il a derrière lui une carrière bien remplie d'ingénieur, Raphaël Aloysius Lafferty prend deux décisions : ne plus s'arrêter de boire et ne plus s'arrêter d'écrire. Il a tenu parole. » Ce qui le conduit vingt ans plus tard à 32 romans, 240 nouvelles et une série d'accidents cardiaques.

     Alors que dire maintenant, plus exactement, de ces Quatrièmes Demeures ? Essayer d'en faire la synthèse serait un peu vain, car comme le précisait Jacques Sadoul en 1973 dans son Histoire de la science-fiction moderne : « Il est à peu près impossible d'en résumer le thème en moins de mots que ne compte le roman. » On peut bien sûr dire qu'il s'agit d'une histoire de télépathes, les sept Moissonneurs, qui veulent dominer le monde, et d'un homme, Freddy Froley (le héros ?), qui va essayer de s'y opposer. Les Moissonneurs s'emparent des esprits pour orienter la réalité et modifient un tas de choses, comme... la forme des oreilles, par exemple ! Ils sont sous la protection de Thérèse d'Avila et d'une autre société secrète, les patricks, qui prétendent détenir d'anciens pouvoirs comme celui de remplacer entièrement une personne par une autre rigoureusement identique, ou, plus grave, de déclencher des épidémies. Mais il est plus dangereux de pénétrer dans la tête des gens que dans un supermarché et les dégâts collatéraux se multiplient en une délirante Apocalypse. Sans parler de Carmody Overlare, dit le Crapaud, que Freddy soupçonne d'être en fait Khar Ibn Mod, né il y a plusieurs siècles et dont le but est l'extinction de l'espèce humaine... Bref, un texte tellement dense que s'aventurer à en dire plus équivaudrait à sombrer dans un trou noir.

     La plupart des auteurs cartographient les actions, les sentiments, les émotions, mais il y a aussi ceux qui, comme Lafferty, n'ont que faire des cartes et autres atlas et plongent de plein pied dans le territoire de la fiction. Ardu pour un compte-rendu, mais jouissif pour un lecteur qui ne demande qu'à être catapulté « ailleurs ».

     Selon Houellebecq : « Plus que de la science-fiction, Lafferty donne parfois l'impression de créer une sorte de philosophie-fiction, unique en ce que la spéculation ontologique y tient une place plus importante que les interrogations sociologiques, psychologiques ou morales. » Certes, l'auteur des Quatrièmes Demeures est un virtuose de la métaphysique mais aussi et surtout de l'humour, comme le souligne Patrice Duvic dans son excellente préface au Livre d'Or de Lafferty : « Les changements continuels de perspective, le véritable matraquage humoristique auquel il se livre crée une sorte de vertige, et cette utilisation de deux visions de la réalité donne, sans doute en raison de l'effet stéréoscopique, une épaisseur, une profondeur, pour tout dire, une réalité, à l'univers et aux situations incongrues qu'il nous propose. » Eh oui, dans un grand éclat de rire bergsonien, Lafferty nous permet d'appréhender les liens entre le monde macroscopique supposé « classique » et le monde « quantique ». Un phénomène de décohérence qui permet à ses personnages et donc aux lecteurs de voir peut-être le monde comme il est vraiment. Car, comme le rappelle très justement Van Vogt dans son cycle du Non-A, la carte n'est pas le territoire et le mot n'est pas toujours la chose qu'il exprime.

     Bon, histoire de rassurer ceux qui hésitent encore à tenter l'expérience, disons pour résumer que Les Quatrième demeures, c'est un peu L'Echiquier du mal de Dan Simmons revu et corrigé par Thomas Pynchon.

     Et il faut le lire pour le croire.

Jacques BARBÉRI
Première parution : 1/10/2010
dans Bifrost 60
Mise en ligne le : 16/1/2013

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    
Edition OPTA, Anti-mondes (1974)


 
     La dernière fois qu'un Lafferty m'est tombé sous la main — c'était Le maître du passé (collection « Dimensions » de Calmann-Lévy) — j'en ai fait une longue étude (longue, croyez-moi, quant au temps qu'elle m'a pris tout autant qu'au nombre de pages de Fiction n° 234 qu'elle a occupées !), situant d'abord ce roman par rapport aux nouvelles de Lafferty déjà connues en France, puis m'efforçant consciencieusement de le comprendre et de l'expliquer de l'intérieur (traitement personnel de thèmes de SF et d'utopie) et de l'extérieur (rapprochements avec T.S. Eliot notamment).
     Je croyais avoir bien mérité de la fictionnerie.
     Eh bien, non ! Il paraît que c'était de la « mélasse », ces « six pages de baratin sur Lafferty qui n'en méritait pas tant » (Courrier des lecteurs de Galaxie, août 1973). En ce cas, rassurez-vous, M. Deboussin, cette fois je n'envahirai pas six pages de Fiction : je crois effectivement que Les quatrièmes demeures n'en méritent pas tant.
     Il paraît aussi que « le lecteur est adulte et peut juger par lui-même, sans subir d'affligeantes analyses qui rassemblent tant à des copies d'agrégation où l'on étale sa culture » (Courrier des lecteurs de Galaxie, novembre 1973). Alors, je souhaite de tout cœur, M. Gratias, que votre âge adulte vous permette d'apprécier Les quatrièmes demeures, ce à quoi mon « érudition » et mon agrégation ne sont pas parvenues.
     Il paraît enfin qu'il suffit en guise de critique d'un bon littératron — trois pages pour indiquer uniquement l' « existence » de huit romans, leur titre, leur auteur et leur éditeur, et leur « magnitude », c'est-à-dire la valeur qui leur est attribuée — et que tout le reste est... littérature ! Mais je ne vais pas cette fois commettre une « interminable analyse » : ce livre, en effet, est inanalysable et inracontable (mais non pas, hélas ! inénarrable).
     Dans Le maître du passé, on voyait tout de même ce qui était en question (l'utopie réalisée est-elle obligatoirement une anti-utopie ? ) et on reconnaissait certaines conventions du genre (voyage dans le temps, robots) exploitées d'une manière extrêmement nouvelle et personnelle. Ici, il y a toujours cette « manière Lafferty », reconnaissable entre cent (qui d'autre pourrait écrire — p. 23 —  : « L'esprit d'Arouet Manion possédait une grande énergie naturelle qui s'enveloppait autour d'un vide ; il participa à une nouvelle vitesse angulaire et à une pluie délirante d'étranges particules » ?), mais on a cette fois l'impression qu'il n'y a rien derrière ; que Lafferty possède une grande énergie verbale qui s'enroule autour d'un vide et nous fait subir une pluie délirante d'étranges élucubrations ; que Maître Raphaël fait tourner son moulin avec une maîtrise inimitable mais ne broie que de l'air. Tenez : « Un homme ne se transforme pas en dieu, Carmody, sauf nécessité rhétorique » (p. 191) ; c'est beau, non ? mais qu'est-ce que ça veut dire ? Eh bien, tous les dialogues du livre sont de la même farine (« ejusdem farinae », pour faire plaisir à M. Gratias).
     Quant à l'intrigue... On reconnaît le goût de Lafferty pour les sociétés secrètes aux noms bizarres et aux titres ronflants (il appelle certains dignitaires « Aloys », en toute modestie, maître Raphaël Aloysius) : mais que sont ces Serpents, ces Crapauds, ces Faucons et ces Blaireaux, que signifient-ils ? D'où sortent ces Moissonneurs et ces Renaissants, quels sont l'enjeu et l'issue de leur combat ? On reconnaît quelques thèmes de science-fiction — l'immortalité, l'énergie psychique — mais on ne peut même plus dire qu'ils sont traités personnellement, ils ne sont pas traités du tout ; ils vous sont jetés à la figure comme des évidences qui n'ont pas de secret pour un initié comme Lafferty et qu'on devrait avoir honte de ne pas accepter pour telles. C'est de la « mystique-fiction » ; d'ailleurs, la toute première épigraphe est signée Thérèse d'Avila : ça aurait dû me servir de panneau de sens interdit !
     Sens interdit, non-sens autorisé. C'est une histoire de fous et une histoire de fou, une « histoire racontés par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien » ( Shakespeare, Macbeth, acte V, scène 5, v. 26-28 : ceci pour charmer M. Gratias). Le héros, qui d'ailleurs s'appelle Foley, passe beaucoup de temps à discuter avec son rédacteur en chef (tiens ! tiens !), un docteur, sa petite amie, un milliardaire, un guérillero fasciste, les pensionnaires et le personnel d'un asile d'aliénés où il est enfermé, etc., de savoir si ce qu'il voit et dit, prévoit et prédit, télévoit et télédit, est vrai ou fou. Bien entendu, ce sont les idées les plus folles qui s'avèrent fondées, et les discours les plus raisonnables qui sont erronés ou hypocrites.
     En somme, après son Utopia, Lafferty nous donne son Eloge de la folie (traité d'Erasme, ami de Thomas More — pour combler M. Gratias). Seulement, Erasme, lui, était parfaitement sensé ; je ne suis plus très sûr qu'il en soit de même de Lafferty. Et je soupçonnerais volontiers aussi d'avoir leur petit grain notre ami « Serge-André Bertrand » qui a trouvé ce livre « délectable » (Diagonales, n° 236 de Fiction) et celui (sans doute Michel Demuth, directeur de la collection « Anti-mondes ») qui a fait imprimer au dos de la jaquette qu'il était « hilarant et tragique ». Moi, je l'ai trouvé creux, désespérément creux — on ne croit pas assez à cette logorrhée, on ne pénètre pas assez dans ce cauchemar, pour en rire ou en frémir — et donc effroyablement ennuyeux.
     Mais, après tout, Lafferty fait dire à son héros qu'on peut « en apprendre plus d'un seul fou que de sept sages » ; alors, peut-être qu'on peut en apprendre plus de Maître Raphaël que de sept agrégés ; peut-être que d'aucuns tireront plus de substantifique moelle de ce livre fou que de sept leçons d'agrégation ; peut-être que l'agrégation, en me faisant la tête trop pleine, me l'a laissée trop mal faite et m'a irrémédiablement fermé à certaines révélations de type « surréaliste » (je n'y vois que sous-idéalisme) ? Alors, lecteurs et néanmoins amis, allez-y si le cœur vous en dit : je vous souhaite bien du plaisir !

George W. BARLOW
Première parution : 1/2/1974
dans Fiction 242
Mise en ligne le : 7/11/2015


 
Base mise à jour le 6 mai 2017.
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