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Océanique

Greg EGAN

Textes réunis par Ellen HERZFELD & Dominique MARTEL


Science Fiction  - Cycle : Greg Egan - Intégrale raisonnée des nouvelles  vol. 3

LIVRE DE POCHE, coll. SF (2ème série, 1987-) n° 32777, dépôt légal : novembre 2012
ISBN : 978-2-253-15988-9
Couverture

    Prix obtenus    
Grand Prix de l'Imaginaire, nouvelle étrangère, 2010
Cafard Cosmique, [sans catégorie], 2010
 
    Critiques des autres éditions ou de la série    
Edition BÉLIAL', (2010)


     Egan excelle dans l’art de la nouvelle, c’est dit et avéré.
     Ce dernier volume ne déroge pas à la règle tout en étant différent des deux précédents. En effet, alors qu’Axiomatique et Radieux sont constitués de textes indépendants, ici certaines nouvelles se répondent, partagent le même univers voire se suivent.

     Le recueil commence par une nouvelle complètement eganienne, Gardes-frontières, partie de « football quantique » qui démarre comme un texte ardu et très hard science pour se révéler d’une humanité profonde.
     Je vous encourage à ne pas vous laisser rebuter par les premières pages, qui ne reflètent guère le contenu total. On pourra se laisser porter par le verbe et y trouver une poésie futuriste sans comprendre les principes de ce football d’une autre époque, ou au contraire profiter pleinement des implications scientifiques. Ce texte surprenant pour ouvrir la valse — au risque de perdre des lecteurs — reste l’un des plus marquants.

     Cinq autres nouvelles indépendantes (Les entiers sombres, Mortelles ritournelles, Le réserviste, Fidélité, Lama), sont de très bonne facture, sur des thématiques assez classiques ; des textes qui paraîtraient excellents dans un autre contexte, et qui ne semblent « moyens » qu’au regard de la qualité très élevée du présent volume.
     Lama en particulier justifierait à lui seul les 25 euros tant il démontre toute la puissance de la SF en analysant l’impact sur la société d’un nouveau langage qui permet de formaliser toutes les émotions, de retranscrire toute expérience vécue et même de faire partager celle-ci. Mais de là à implanter la puce qui permet cette forme nouvelle de communication à un nouveau né ... quelles en seraient les conséquences sur l’Humanité ?

     Le cœur du recueil réside dans Poussière, Les tapis de Wang et Océanique (nouvelle dont il n’est pas anodin qu’elle ait donné son titre à l’ouvrage).
     En trois étapes, et dans la lignée des idées déjà développées par l'auteur dans La cité des permutants, voici une plongée vers un futur où le passage de l’homme entre réalité et virtualité nous interroge sur l’essence même de l’humanité. Texte très riche, probablement l’un de mes préférés, Océanique aborde le sujet de la foi, thème ô combien d’actualité, tandis que Les tapis de Wang nous narre l'ultra-classique rencontre extraterrestre de façon unique, poétique... et furieusement hard science ! Les deux extrêmes de la SF en quelques pages, pour toutes les sensibilités.

     Singleton et Oracle surfent sur la problématique du roman Isolation, ou « la mécanique quantique et la réduction du paquet d’ondes appliquées à l’existence individuelle ». Amateurs se réjouir, réfractaires s’abstenir. Avec au passage une déclinaison du thème faustien et une autre sur l’âme des IA, excusez du peu.

     Le recueil s’achève sur Le Continent perdu avec un héros qui fuit son pays en guerre pour s’expatrier dans le temps et l’espace. Réflexion actuelle sur l’immigration, le droit d’asile, qui fait écho aux combats personnels de l’auteur, engagé pour l’aide aux réfugiés en Australie.

     En résumé, grâce à cette alchimie réussie entre la hard science et les sciences dites humaines qui préserve le sense of wonder, Océanique est une mine de pépites littéraires, à côté de laquelle il serait bien dommage de passer. Que du bon !

Amélie FERRANDO
Première parution : 7/1/2010
nooSFere


Edition BÉLIAL', (2010)


     Les mathématiques et la littérature ont toujours fait bon ménage, comme l'avait déjà démontré en son temps Alexandre Dumas avec Les Trois mousquetaires, qui étaient quatre. Ce troisième recueil de l'intégrale raisonnée des nouvelles de Greg Egan, précédemment annoncé comme le dernier, sera finalement suivi d'un autre, incluant ses plus récents écrits, du fait de l'insertion ici de textes qui ne figurent pas dans son équivalent en langue anglaise. A défaut d'être normal, c'est au moins logique dans la mesure où les nouvelles retenues découlent parfois l'une de l'autre ou ont des thématiques parentes qu'on retrouve, déclinées sur des modes apportant des éclairages différents. « Les Entiers sombres » fait même directement suite à « Radieux », dans le précédent volume.

     La première thématique récurrente tourne autour des désirs transhumains déjà à l'œuvre dans une grande partie de l'œuvre : les désirs de perfection et d'immortalité permettent à nouveau de vertigineuses interrogations philosophiques et métaphysique, que Sylvie Denis avait déjà mis en lumière dans son excellent article sur « Greg Egan, un moraliste à l'heure du choix ». Ainsi, dans « Fidélité », un couple désire figer leurs neurones pour toujours éprouver ce bonheur d'être ensemble. Mais le simple fait d'envisager cette intervention n'est-elle pas un début de flétrissure de leur amour ? Et d'ailleurs, à quel moment précis convient-il de verrouiller leur esprit : après l'amour ou dans le désir né de l'attente, dans le plaisir d'activités menées en commun ou la joie de retrouvailles ? De même, « LAMA », langage immersif d'analyse et de manipulation d'affect, utile aux réalités virtuelles, doit-il être implanté aux enfants, si malléables ? Il condense et traduit parfaitement les expériences humaines, jusqu'à générer une force suggestive qu'on dit meurtrière. Mais l'apprentissage de n'importe quel langage est un formatage et lavage de cerveau. L'enquête et la réflexion sur le langage, les expériences réelles et virtuelles, est proprement fascinante. D'autres innovations technologiques à des fins commerciales se révèlent néfastes : « Mortelles Ritournelles » présente les mélodies assurées de s'incruster dans l'esprit des gens pour y délivrer leur message publicitaire, au risque de rendre fou ; « Yeyuka » met en scène un médecin humanitaire à la santé protégée par le dernier cri technologique, dont ne disposent pas les cancéreux qu'il soigne en Ouganda : autour du pillage de savoir parmi les populations pauvres, de l'absence de recherche des maladies peu rentables, de l'absence d'imagination des bénévoles à trouver des solutions, cette intrigue, si elle manque de force, reste une dénonciation des comportements occidentaux face aux plus démunis qui pousse à réfléchir.

     Au-delà de la question de la maladie se profile celle liée à l'immortalité. Dans « Le Réserviste », elle se base sur les greffes d'organes de clones cultivés à cet effet, au cortex atrophié, des êtres moins évolués qu'un mammifère afin de ne pas contrevenir aux lois éthiques ; ce sujet classique est doublé avec celui de la transplantation du cerveau et des difficultés d'appropriation d'un corps qui n'a jamais bougé, regardé, parlé. « Poussière » constitue l'étape suivante : avec la numérisation de l'individu, le récit pose la question de la numérisation du monde, du rapport au temps dans un espace virtuel qui ne présente plus de continuité (la conscience se « réveille » à chaque allumage) et donc de la causalité. Cette nouvelle, qui a inspiré le roman La Cité des Permutants, pointe des interrogations qu'ont retrouve dans « Gardes-frontières », qui ouvre le recueil sur une stupéfiante partie de football quantique dans un autre univers numérique où violence et mort sont bannies. « La mort n'a jamais donné un sens à la vie : ça a toujours été l'inverse », y lit-on.

     Et c'est peut-être pour cette raison que la recherche de la vie, voire la création de vie nouvelle, occupe une part non négligeable dans ces récits : les immortels, robots ou copies numériques des humains restés sur Terre, voyagent dans l'espace à la recherche d'une vie extraterrestre, qu'ils découvrent dans « Les Tapis de Wang ». Dans « Océanique », il est question de la création d'un nouvel écosystème, une écopoïèse, par les humains exilés sur un nouveau monde, et d'ailleurs sensiblement modifiés. Autre création dans « Singleton », un ordinateur quantique s'incarne dans une enveloppe physique. S'agit-il d'une vraie personne ? Les questions existentielles se compliquent par le fait que le couple de chercheurs comble avec l'iada un désir d'enfant inassouvi. Cette nouvelle découle de « Oracle », où la question d'enfants issus d'Intelligence Artificielle est évoquée. Mais les deux nouvelles reposent surtout sur les univers multiples que les mathématiques permettent d'envisager, qui débouchent sur des vies cachées dans des univers parallèles : ici, une visiteuse d'un futur parallèle vient sauver la mise au protagoniste ; dans « Le Continent perdu », un jeune homme originaire du Khurossan, équivalant à notre Afghanistan, est projeté dans un monde où des militaires qui fleurent bon les USA le traitent, comme d'autres, avec une cruelle indifférence. Les entités de l'univers parallèle évoqué dans « Les Entiers sombres » restent, elles, invisibles, ce qui ne les empêche pas, en se livrant à la démonstration de lois mathématiques, de mener une guerre dans notre univers.

     Car c'est bien de mathématiques qu'il est tout le temps question à travers l'ensemble du recueil : la numérisation, le calcul, autorisent ces dérives transhumaines, on pourrait dire ces transhumances vers une décorporation totale. La plupart des personnages sont des matheux. Mais le fondement même des mathématiques comme description et interprétation du réel est interrogé à maintes reprises dans une perspective métaphysique : « il n'existe pas de processus physique qui ne fasse pas d'arithmétique sous une forme ou une autre », est-il dit dans « Les Tapis de Wang ». Et si elles cessaient d'être exactes à un certain niveau, que leur précision devenait floue comme le sont la matière et l'énergie dans la théorie des quanta, quel univers en résulterait-il ? C'est l'idée fascinante déjà développée dans « Radieux » que reprend Greg Egan dans « Les Entiers sombres » autour d'une guerre à laquelle se livrent les entités d'un univers miroir à coups de démonstrations mathématiques modifiant le curseur des lois physiques à leur avantage. Les effets de la discontinuité sont aussi évoqués dans « Poussière » où le vieux principe de causalité s'efface au profit des motifs permettant une meilleure appréhension du réel. Le mathématicien devient un démiurge faustien aux yeux du philosophe croyant, ce qui débouche, dans « Oracle », à une superbe dispute métaphysique autour du théorème d'incomplétude de Gödel. La question de la foi avait déjà été abordée au détour de maints récits : elle est au centre d' « Océanique », où celle en Béatrice qu'adorent les Océaniens suscite chez le narrateur un doute croissant, celle-ci pouvant également être expliquée chimiquement. Des mathématiques différentes sont ici aussi évoquées, qui engendreraient des mondes différents.

     Dédoublements, miroirs, récursivités, discontinuités, les interrogations de Greg Egan à partir des mathématiques débouchent sur des intrigues d'autant plus passionnantes que les interprétations du réel sont toujours examinées à l'aune de l'humain, quand bien même celui-ci ne serait plus que pur esprit ou évoluant dans un décor numérique. Egan développe des intrigues s'adressant à l'intellect et qui culminent à des hauteurs métaphysiques proprement fascinantes, comme le laisse entendre la magnifique couverture de Nicolas Fructus. Un seul reproche, mineur : l'ordre des nouvelles aurait dû être revu de façon à ne pas rebuter d'emblée le lecteur peu familier de son œuvre. Suivre l'ordre chronologique de publication en s'aidant de la bibliographie, au moins pour les quatre premiers textes, permettrait de s'embarquer avec plus de sérénité en compagnie de cet auteur décidément magistral.

Claude ECKEN (lui écrire)
Première parution : 1/1/2010
dans Bifrost 57
Mise en ligne le : 12/7/2011


 
Base mise à jour le 6 mai 2017.
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