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Autobiographie d'une machine ktistèque

R. A. LAFFERTY

Titre original : Arrive at Easterwine, 1971

Traduction de Guy ABADIA
Illustration de Santiago CARUSO

ACTES SUD (Arles, France), coll. Exofictions
Dépôt légal : mars 2014
288 pages, catégorie / prix : 22 €
ISBN : 978-2-330-03036-0
Format : 13,5 x 21,5 cm  
Genre : Science-Fiction


Autres éditions
Sous le titre Tous à Estrevin !   POCKET, 1981
Sous le titre Autobiographie d'une machine ktistèque
   Robert LAFFONT, 1974

    Quatrième de couverture    
     « Au commencement il y eut une interruption (...). Mais une interruption peut-elle survenir au commencement ? » Ainsi s’ouvre la première autobiographie jamais écrite par une machine... Créée par l’Institut pour la Science Impure, veillée par un géant au petit pied, une éternelle petite fille, un inventeur sans génie aux créations formidables, un grand roi sans couronne et un fantôme qui n’existe pas, la machine ktistèque n’est rien moins que le compendium mécanique de l’humanité. Machine pensante qui englobe toutes les consciences, elle doit apporter la réponse à l’humanité. Que les hommes sachent quelle est la question, c’est une autre histoire...
     Marginal magnifique de la SF, Lafferty multiplie dans ce roman fou les expérimentations poétiques et fouille l’absurde sans relâche pour y dénicher du sens et du non-sens. Du Livre d’Isaïe au traité de Pline sur les géants, de Platon à saint Thomas d’Aquin en passant par le martyrologe, il convoque mille références, toutes plus ou moins truquées ou détournées, comme si son roman s’inscrivait dans une histoire parallèle de la littérature et de la philosophie. Au fil d’une trame rigoureusement bordélique et délibérément zinzin, il tisse une jubilatoire et singulière métaphore de la création. Car cette machine, créée avec le « cellogel » des hommes et censée leur donner la connaissance d’eux-mêmes, ne serait-ce pas la littérature elle-même ?
     Plusieurs décennies après sa sortie, Autobiographie d’une machine ktistèque reste en tout cas l’une des propositions les plus fascinantes de la science-fiction américaine.

     R. A. Lafferty (1914-2002) fut l'un des écrivains de science-fiction les plus originaux du xxe siècle. Forte d'une trentaine de romans et de plus de deux cents nouvelles, en grande partie inédits en France, son œuvre se caractérise par des histoires délirantes dont l'intrigue est souvent secondaire. Paru pour la première fois en France en 1974 (Robert Laffont, « Ailleurs et demain »), puis repris sous le.titre Tous à Estrevin !, Autobiographie d'une machine ktistèque était indisponible depuis plus de trente ans.
 
    Critiques    
     « J’essaie parfois de résoudre ce problème humain : « La Raison d’Etre de Toute Chose ». Je trouve qu’il n’y a pas de raison unanime à la vie humaine. Il y a différentes raisons d’être ; mais il n’y a pas d’accord entre eux, et il n’y a pas non plus une fidélité particulière des cultes envers leurs propres raisons d’être.
     Pourquoi continuer, alors ? Pourquoi avoir la vie ? Le seul début de réponse satisfaisant que je puisse trouver est qu’il y a implanté dans toutes les personnes humaines, et aussi dans moi-même (bien que je ne sache pas qui l’y a implanté), un appétit de vie exceptionnel et irrationnel. Cet appétit peut varier en intensité d’une personne à l’autre, mais il est chez tout le monde, ou bien c’est la mort. »


     Epiktistes, surnommée Epikt, est une machine pensante créée par L’Institut de la Science Impure (deuxième du nom). Et comme elle pense beaucoup, elle décide dès sa conception (voire même un peu avant) de rédiger son autobiographie. Elle a été conçue pour répondre aux questions métaphysiques des quelques personnes composant l’institut, et pour cela s’enrichit de précis, sorte de copie des psychés des humains qui l’entourent.

     Six mois après le très classique Silo, c’est un changement de ton radical pour Exofictions, la collection de SF d’Actes Sud, avec la réédition d’Autobiographie d’une machine Ktistèque, dont la dernière publication française date de 1981 sous le titre Tous à Estrevin. Chez Lafferty, le voyage compte plus que la destination et le lecteur peinera à trouver une intrigue. Car l’important se situe ailleurs. Catholique convaincu, l’auteur transcrit sa foi dans son œuvre, non pas par un prêchi-prêcha indigeste, mais par un délire bourré d’humour et de second degré.

     Cela part dans tous les sens et même le statut des quelques humains qui entourent Epikt n’est pas clair. Savants fous, créateurs, philosophes, voire création de l’esprit de la machine, difficile de choisir. Car la création, du monde, de l’humain, de la machine, de la neige ou la création littéraire est le sujet central. Lafferty pousse la science-fiction jusqu’à l’absurde pour s’interroger sur ses convictions, produisant une œuvre unique, foisonnante, délirante, qui ravira les lecteurs ne craignant pas les expériences déroutantes. Espérons que cette réédition ne soit qu'un premier pas vers la reconnaissance du talent unique de R.A. Lafferty en France !


René-Marc DOLHEN
Première parution : 6/4/2014 nooSFere

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition Robert LAFFONT, Ailleurs et demain (1974)


 
     « Où va-t-il chercher tout ce méli-mélo ? » demande la machine ktistèque, page 86. « Ça ne se trouve ni dans son précis officiel ni dans l'autre. Ça ne se trouvait nulle part jusqu'au moment où ça s'est trouvé dans sa bouche. » Question et réflexion qui pourraient parfaitement s'appliquer à l'Autobiographie d'une machine ktistèque et, d'ailleurs, à tout ce qu'écrit l'incroyable Raphaël Aloysius Lafferty. Il serait ainsi très facile de rédiger un compte rendu ou une analyse de ce livre avec des phrases prises uniquement dans son propre texte. Ce serait un jeu un peu vain mais très excitant.
     On connaissait déjà Epikt (ou Epiktistès), ainsi que ses mentors ou créateurs ou Dieu sait quoi, Grégory Smirnov, Valérie Mok et tous les membres de l'institut (de la Science impure), installé si j'ai bien compris dans une ancienne porcherie (à moins que ce ne soit qu'une façon de parler). On les avait vus à l'œuvre dans une nouvelle assez géniale, Comment refaire Charlemagne (Galaxie n° 100). Persuadé qu'un peu de footing mental n'était pas inutile avant de plonger dans le torrent de deux cent cinquante pages sécrété et éructé cette fois par le fabuleux porc-Epikt (Aloysius, je le jure, n'aurait pas désavoué celle-là !), j'ai donc relu l'affaire Charlemagne et aussi L'homme-tout-à-la-fois (Galaxie n° 84). Repères utiles.
     Et puis je suis entré dans la porcherie. Autant dire tout de suite que je ne sais pas si je réussirai à en sortir un jour. La porcherie en question, la machine ktistèque et l'esprit de R.A. Lafferty forment un labyrinthe auprès duquel celui de Lemnos ressemble à un jardin d'enfants. « Les pinsons des neiges gloussent comme des poules » (p. 181). Quel rapport ? « Cervelle de sapajou » (p. 143), c'est que vous n'avez rien compris à l'essence spéciale du labyrinthe ! « Nous saurons tout sur les Vikings de Ganymède, qui vécurent avant Ur et après Leif Ericson » (p. 49). En fait, nous saurons tout sur tout. Et même sur n'importe quoi. « Grégory me donna la chèvre, juste à temps, et je la mis dans la région que j'appelle mon champ de trèfle » (p. 73). C'est que (dit la machine) «mon architecture n'avait pas été conventionnelle ni industrielle. Elle obéissait à un naturel plus sophistiqué, et dans plusieurs endroits je ressemble plus à un paysage qu'à une construction. » Et quand on s'est un peu promené dans ce paysage, on ne peut plus avoir que mépris et dégoût pour les machines classiques, pleines de fils, de transistors, de circuits électroniques et autres vieilleries tout juste capables d'exalter de petites gens comme Albert Ducrocq.
     J'ai toujours été persuadé qu'on n'écrivait en fin de compte que sur soi-même, sur sa vie et son temps, d'une façon plus ou moins déguisée. R.A. Lafferty, lui, se met sur le devant de la scène presque sans masque. C'est aussi bien. Il n'hésite jamais à donner son prénom préféré à l'un de ses héros : ici, Aloysius Shiplap, et à en faire son porte-drapeau et son porte — parole. « Le plus grand soin est un ingrédient qui sera ajouté après les autres, » dit Aloysius page 16. « On doit toujours l'incorporer en dernier. Spat ! Spat ! Ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela ! Je suis l'inventeur du cellogel. Je n'ai jamais entendu parler de précautions. Absolument jamais. Spat ! Spat ! ». Aucun doute : Epikt, c'est Lafferty. « Le fantasme d'enfance d'Aloysius était qu'il n'était pas humain, qu'il était une machine » (p. 145). Non, Raphaël Alyosius ne prend aucune précaution pour nous jeter à la figure sa démentielle autobiographie de Lafferty, l'homme-tout-à-la-fois. Spat ! Spat ! Il raconte tout et n'importe quoi à la fois. Le plus grand soin sera ajouté à la fin, s'il reste un peu de place. Spat ! Spat ! Roustahop ! Nous sommes tous des éléments déconnectés de l'homme — tout-à-la-fois, des débris de Lafferty, qui a dû exploser dans un proche futur après s'être changé en supernova (au littératron, bien sûr : à bon entendeur, salut !).
     Tout à coup, la réflexion s'élève, les trouvailles fusent, étonnantes de justesse et d'acuité : toute la page 97, dans laquelle la machine parle avec tendresse de ses frères humains. Ou, par exemple, cette question, page 131 : « Pourquoi est-ce que les gens ne se font pas piétiner dans la rue ? Comment puis-je les aimer si ce ne sont ni des victimes ni des assaillants ? » Née du langage, l'allégorie explose soudain en images poétiques : page 99, les mystérieux ballons d'enfants et, page 102, l'indescriptible panda qui tient les ballons. « Pourquoi le panda tenait-il tous ces ballons ? C'était une impossibilité, mais c'était un fait. » Parfois, le débat devient un peu obscur (mais avez-vous vu un labyrinthe sans quelques recoins d'ombre ?). « Comment expliquez — vous, alors, que le génie se trouve dans la queue et pas dans le chien ? ». (p. 118). J'ai vu beaucoup de chiens qui avaient, à leur façon, du génie — et pas dans la queue. Il doit s'agir d'une expérience très personnelle de Lafferty, qui a parfaitement le droit d'en faire état dans son autobiographie. On ne saura jamais la vérité. Et puis : « Le directeur, Grégory Smirnov, était en train de rédiger d'allègres choses en grec... » Si ce n'est en hébreu ! Le doute s'insinue : « Suis — je moi-même un Ktistèque universellement valable, ou seulement une machine limitée de concept ? » (p. 163).
     Le sujet de ce roman (qui est à la fois plus et moins qu'un roman) ne se distingue pas nettement du langage de Lafferty, et le langage de Lafferty c'est Lafferty. Avec les mots, sans grand recours aux néologismes, Lafferty crée un univers parallèle, ou plutôt un univers transverse, qui croise et recroise celui du lecteur (« Chaque individu vit en quelque sorte dans un univers de sa propre création » : Philip K. Dick), tantôt plus réel, tantôt moins, tantôt proche et tantôt lointain. En tout cas, une des créations les plus étonnantes de la science-fiction moderne... On se demande quelquefois en écoutant la machine et ses complices (ou plutôt leurs doubles, en train de batifoler dans le champ de trèfle d'Epikt !) : mais, bon Dieu, de quoi diable parlent-ils donc ? Et on éprouve, comme dans un bon space-opera, ou n'importe quel bon roman de SF, ce sentiment d'inquiétante étrangeté (cf. Boris Eizykman : Science-fiction et capitalisme, p. 43) qui est un des plus vieux ressorts du fantastique aussi bien que de la science-fiction, de Lovecraft è Philip K. Dick, par exemple.
     D'autre part, je tiens le fantastique psychologique pour l'un des composants les plus intéressants de la nouvelle science-fiction. Ce fantastique psychologique que l'on retrouve dans des livres aussi différents que — pour prendre des titres récents — Les clans de la lune alphane de Philip K. Dick, L'autre présent de Bob Shaw ou Rêve de fer de Norman Spinrad. Dans l'Autobiographie d'une machine ktistèque, il transparaît presque à chaque phrase : « Mais où est le géant dont le nom signifie : « Je veille » ou : « Je surveille » ? Pourquoi ne veille-t-il pas du haut de ses remparts ? » Ou (entre cent) : « Le panda et l'enfant-Glasser sont partis en fumée depuis longtemps, et tout ce qui nous reste d'eux c'est cette image dans la portion d'enfance du précis de Glasser » (p. 102).
     Après deux romans sur le langage, tous deux dans la collection « Dimensions », Babel 17 de Samuel Delany et L'enchâssement de Ian Watson, voici un livre par (et dans) le langage. Avec quelque chose en plus : le coefficient Aloysius !
     Chaque chapitre (mais à quoi sert le découpage, sinon à rassurer le lecteur ?) s'ouvre sur deux vers qui valent un long poème :
     « Aloys de la Passe, personnage — [tampon »
     « Il doutait du fleuve mais croyait [au pont. »
     (Saluons le traducteur, Guy Abadia : Epikt délire en français comme s'il n'avait fait que ça toute sa vie !)
     Quelques vers évoquent — et se veulent peut-être — une parodie de Nostradamus. Ce ne sont pas les meilleurs. Et il y a ce joyau (chapitre treize et dernier) :
     « Avec trois fiascos et un champ [à sarcler »
     « Oh ! verse une larme salée [pour une machine esseulée. »
     Vous dites ? L'intrigue ? Ce qui se passe dans cette histoire ? Histoire ? J'avais oublié. Bon, je vais essayer de résumer ça en 254 pages. D'abord, la machine est construite dans la porcherie, « en vitesse, avec des bouts de ficelle » (p. 95), dans le but de « classer, guider, illuminer, inventer, apparenter, inspirer, résoudre, insuffler l'humanité. Découvrir l'équilibre adéquat entre le défi stimulant et le plaisir participant. Améliorer. Transcender. Adorer, muer. Servir. Construire de nouvelles avenues d'amour. Surmonter. Arriver. (...) Et un addenda de la part de Valérie Mok : Tout ça ne nous empêchera pas de bien rigoler en le faisant, Epikt. » Tout ça ne nous a pas empêchés de bien rigoler en le lisant, Aloysius... Je renonce. Deux cent cinquante-quatre pages, c'est la longueur du livre, et il m'en faudrait le double pour raconter le quart de ce qui se passe (ou ne se passe pas) dans l'Autobiographie. Disons que la machine ktistèque fait de son mieux pour réaliser cet ambitieux programme et qu'incidemment elle est violée par son constructeur, assiste encore impuissante au dépeçage d'un troupeau de chèvres par une horde de tigres bizarres, flirte avec Valérie, se dispute avec Gaëtan Balbo, réfléchit sur la triste condition des machines ktistèques, capte le « précis » des gens, c'est-à-dire assimile leur esprit, y compris le vôtre et le mien, puis celui des animaux, des plantes, des choses (« Je veux (...) devenir tout », p. 107), se balade un peu, sous la forme d'un prolongement mobile (c'est ainsi qu'elle rencontrera Lafferty et lui remettra son manuscrit, Galouye ne lui ayant pas plu !), gagne de l'argent plus ou moins honnêtement, croise une motte ( ?) qui l'accompagne un bout de chemin et lui fait un brin de conversation, se déguise en fusée, se bat avec le Serpent... Je ne crois pas avoir le droit de divulguer la suite !
     Versons une larme salée. C'est très important, le sel.
     « Analyse-t-on le sel de l'océan quand ses flots se déchaînent, pour voir si ce sel est fou ou raisonnable ? » (p. 83). Et page 89 : « Comment ferons-nous pour le sel quand ce petit moulin à sel nous aura quittés pour toujours ? » Les œuvres de Lafferty sont le sel de la science-fiction. Celle-ci risque de nous paraître un peu fade quand celui-là nous aura quittés, d'ici un siècle ou deux.
     Il reste que le lecteur ne vit pas seulement de sel.

Michel JEURY
Première parution : 1/8/1974
dans Fiction 248
Mise en ligne le : 9/6/2015




 

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