En un temps où, pour lutter contre un terrible prédateur, les humanités de milliers de galaxies se sont fédérées au sein d’une Ligue, il revient à des coordinateurs qui traversent l’espace de visiter les planètes où une guerre menacerait l’intégrité de ses habitants. Sur Nérat, trois populations cohabitent et s’affrontent : aux indigènes sont venus s’adjoindre des exilés de la Terre, les Vasks, tenants d’une antique civilisation, puis les rescapés d’une expédition qui ont colonisé, en une poignée de siècles, une grande partie des continents habitables. Pour la Ligue des Terres Humaines, la Loi d’Acier impose d’évacuer les moins légitimes de ces peuples qui ne cessent de se mépriser quand ils ne s’affrontent pas. Mais quand chacun prétend « ce monde est nôtre », qui choisir ?
Space opera superbe qui sait marier les ingrédients du genre à une réflexion profonde sur le devenir des peuples, ce roman, qui parut en 1962, tient la dragée haute aux productions américaines de l’époque.
Il est temps d’en redécouvrir les charmes et de s’abandonner aux plaisirs romanesques d’un grand nom de la science-fiction française qui manie la plus savoureuse ironie tout en parlant à notre cœur aventureux.
1 - Natacha VAS-DEYRES, Francis Carsac, au-delà de la terre et des étoiles, pages 5 à 14, préface
Critiques
Tout essentiel qu’il fut dans le paysage de la SF française des années 1950-60, il était devenu difficile de se procurer aujourd’hui les romans et nouvelles de Francis Carsac (fameux préhistorien sous son vrai nom de François Bordes, rappelons-le). Un constat auquel L’Arbre Vengeur entend remédier pour partie en rééditant Ce monde est nôtre, roman datant de 1962 (et lié à un précédent, Ceux de nulle part, dont on peut espérer la réédition à son tour).
Nous sommes dans un lointain futur, et l’humanité, ou plutôt les humanités, se sont répandues à travers plusieurs galaxies. Afin de fédérer cet ensemble disparate en proie à la menace des mystérieux Misliks qui éteignent les étoiles, la Ligue des Terres Humaines a été constituée, à savoir une association fédérant aussi bien les Terriens que les Hiss, mais aussi quantité d’autres espèces « humaines ». La Ligue a un besoin criant d’unité — la menace mislik est telle qu’elle ne peut se permettre de connaître des dissensions, sans même parler de conflits armés. Aussi, face au constat que la présence de plusieurs humanités différentes sur un même sol dégénérait forcément, la Ligue, habituellement non contraignante, a-t-elle promulgué la Loi d’Acier, en vertu de laquelle chaque monde ne doit être habité que par une seule humanité.
La Ligue découvre sans cesse de nouveaux mondes — ainsi, celui de Nérat… qui abrite trois humanités différentes : les Brinns « primitifs », que l’on suppose autochtones, mais proches des Hiss, et deux vagues ultérieures de Terriens ; d’abord les Vasks, originaires du pays basque et qui ont mis en place une société pastorale ; ensuite les Bérandiens, de souche française, et qui ont bâti une civilisation médiévale inspirée des romans de Walter Scott. Pour ces trois peuples, il est évident que Nérat est « leur » monde. Mais la Loi d’Acier ne saurait permettre leur cohabitation, et la Ligue dépêche des observateurs, Akki et Hassil, pour trancher la question — décider à qui Nérat appartient. Mais leur simple présence précipite le cours des événements… et donc la guerre.
L’auteur était très imprégné de la SF américaine de son temps, et cela se sent. On n’en fera pas mystère : formellement, surtout, Ce monde est nôtre accuse son âge, et se montre tour à tour kitsch, naïf, désuet, suranné… L’exposition, tout particulièrement, est problématique — avec ces personnages qui ont de longs échanges sur des sujets qu’ils maîtrisent pourtant parfaitement. Les fulgurateurs sont de la partie, les astronefs aussi, et les princesses inévitablement enlevées comme dans tout bon planet opera d’aventure. Pour tout amateur peu rétif à la poussière, voilà qui peut suffire à faire un divertissement honnête.
Mais il y a bien plus dans Ce monde est nôtre — roman paru au moment de l’indépendance algérienne, et qui interroge avec pertinence le colonialisme et la décolonisation, un débat que l’on peut sans doute poursuivre de nos jours en y insérant les notions d’identité ; sous cet angle, le roman n’a pas le moins du monde vieilli, il est même tout à fait actuel. D’autant que, si l’exposition du problème est simple, la complexité frustrante de sa résolution ne lâche ni les observateurs, ni le lecteur, de la première à la dernière page — et la pertinence de la Loi d’Acier n’est pas si assurée qu’on pourrait le croire.
Sous cet angle, davantage que sous celui la SF américaine de « l’âge d’or », Ce monde est nôtre anticipe étonnamment une œuvre majeure encore à venir : le cycle de « L’Ekumen » d’Ursula K. Le Guin — la Ligue des Terres Humaines peut as-surément faire penser à la Ligue de tous les mondes, et les ob-servateurs préparent les mo-biles. De manière moins su-perficielle, l’accent mis sur des sociétés dites « primitives », dont il s’agit de montrer la réelle complexité, unit encore les deux œuvres, et il en va de même de l’ingérence de la Ligue ou des diverses formes de colonisation décrites, brutales comme dans Le Nom du monde est Forêt, ou davantage soft power comme dans, mettons, Le Dit d’Aka. Si la forme plus aventureuse de Ce monde est nôtre lorgne davantage sur Jack Vance, il est tentant d’envisager tout cela au même prisme d’une SF anthropologique subtile.
Intéressante réédition, donc — en dépit de la poussière (ou en s’en accommodant très bien par goût du vintage). L’entreprise vaut sans doute d’être poursuivie.