L'ARBRE VENGEUR
(Talence, France) Date de parution : 8 octobre 2020 Dépôt légal : 3ème trimestre 2020 Réédition Roman, 288 pages, catégorie / prix : 16 € ISBN : 978-2-37941-027-7 Format : 12,4 x 18,0 cm Genre : Science-Fiction
Ils ont fui la terre depuis des siècles et fondé une civilisation de l'espace qui évolue dans l'univers sans jamais se fixer sur une planète : les Stelléens, rebelles devenus pacifistes, n'ont qu'un ennemi, puissant et impitoyable, qui les menace avec de plus en plus d'âpreté.
C'est dans l'une de leurs cités qu'est recueilli le soldat Tinkar, Terrien tombé dans le vide après la panne de son vaisseau : déconsidéré parce que perçu comme un vulgaire « planétaire », étranger à ce monde qui a inventé une singulière démocratie, il comprend néanmoins que ses connaissances pourraient être d'une utilité cruciale pour ses sauveurs. Au contact de cette civilisation et notamment de quelques femmes intrépides, le militaire rigide va peu à peu laisser poindre en lui une humanité qu'il ignorait.
Dans ce roman qui mêle aventures trépidantes, imaginaire flamboyant et réflexion nuancée, Francis Carsac anime un héros déchiré entre aspiration à l'ordre et besoin de liberté: livre d'une époque certes, mais histoire qui résonne encore fortement à nos esprits inquiets.
1 - Laurent GENEFORT, Un os lancé dans l'espace, pages 5 à 16, préface
Critiques
Enlevé à ses parents et élevé dès son plus jeune âge pour intégrer la prestigieuse Garde Stellaire, Tinkar Holroy est un pur produit de l’Empire terrien. Son avenir est tout tracé : il combattra jusqu’à la mort pour sa patrie. Mais le sabotage de son vaisseau va faire dérailler son destin. En perdition au milieu de nulle part, il est recueilli par une cité de l’espace et découvre une civilisation humaine aux antipodes de celle qu’il connaît et dont il ignorait l’existence jusque-là.
Quatrième roman signé Francis Carsac, paru en 1962 au Rayon Fantastique, Il est assez tentant de considérer Pour patrie l’espace comme son chef-d’œuvre. En premier lieu pour la richesse de l’univers qu’il met en scène. La société que l’on découvre jusque dans ses moindres détails à travers le regard de Tinkar est d’une grande richesse. Égalitaire et libertaire, elle détonne parmi celles habituellement décrites dans la science-fiction – française en particulier – de cette époque et dévoile ses spécificités au fil des dialogues et des descriptions sans que le récit n’en soit jamais alourdi. Il en va de même pour le monde que le héros a laissé derrière lui, dont on découvre la nature profonde par petites touches au fil des pages.
Pour patrie l’espace est aussi un roman foncièrement pessimiste sur la nature humaine et l’évolution des sociétés. Aussi progressistes soient les habitants des cités de l’espace, ils n’en sont pas moins perclus de préjugés, en particulier vis-à-vis de ceux qu’ils nomment les planétaires – et plus souvent encore les limaces ou les poux de planète. Et l’union de ces deux branches de l’humanité face à un ennemi commun, aussi nécessaire soit-elle pour leur avenir commun, ne semble devoir se réaliser que dans la douleur. Carsac ne se berce pas davantage d’illusions lorsque, après la chute de l’Empire, il fait lui succéder un régime tout aussi violent et corrompu.
Dernier tour de force de ce roman : raconter cette histoire du point de vue d’un personnage que tout, dans les premières pages du livre, nous rend antipathique. Pour patrie l’espace est la transformation de cet individu borné et son ouverture à un monde où, malgré toutes les potentialités qui lui sont offertes, il n’est pas le bienvenu.
Plus d’un demi-siècle après sa parution initiale, Pour patrie l’espace reste l’un des plus beaux fleurons de la science-fiction française, l’un des rares à pouvoir défier sur leur propre terrain les meilleures œuvres américaines des deux décennies précédentes. À lire et relire encore.
Réédition du N° 104 du Rayon Fantastique (1962). Dans la même collection et de même origine : Ce Monde est nôtre. Un auteur des meilleurs, issu de la première génération des auteurs français de SF, après la IIe Guerre, Carsac n'a jamais caché son admiration pour la SF US de type Heinlein, Clarke (p. 47) ou Anderson ; mais il s'est toujours présenté comme un continuateur de Rosny. Comment ces deux traditions se confortent-elles ? Roman en 3 parties, dont la première est pleinement réussie ; en particulier le ch. 1, variation SF sur la Chute de Satan (Hugo). Le début pose la présence de deux types de civilisation : celle de l'Empire (planétaire) et celle des stelleens (Peuple des Etoiles). A la théocratie planétaire s'oppose la technocratie plus ou moins teintée de libéralisme des Errants. A la même époque, J. Blish publiait les volumes de sa série des Villes Nomades (Denoël), où le parallélisme entre les USA et les marchands sidéraux était clairement affirmé. Les parties suivantes, en apparence, portent sur les difficultés d'adaptation du « planétaire », ses amours et ses rancunes. Elles paraissent moins réussies, malgré de très belles scènes sur une planète sauvage, ou le pathétique final. On pourrait interpréter cette baisse de tension en accusant Carsac d'avoir oublié la sociologie (SF) au profit de la psychologie — et renvoyer à la tarte à la crème des discussions de l'époque : la SF est une littérature d'idées ; elle n'a rien à voir avec la psychologie, etc. J'avancerai une hypothèse différente. Ce roman montre à la fois la fascination pour un modèle de société (industriel/marchand/libéral) et l'impossibilité d'y adhérer, pour un « étranger », car il suppose le renoncement à sa propre culture, tenue à distance par les Stelleens comme inférieure. Une attitude classique dans les périodes de colonisation/décolonisation. Comme dans Ce Monde est nôtre, Carsac s'attache à peindre des conflits centrés autour de l'opposition de deux légitimités, ce qui implique des déchirements dans l'esprit du héros — on voit qu'il y a là plutôt intériorisation de données symboliques/sociales que « de la psychologie ». La difficulté de résoudre ce type de problème justifie l'aspect parfois composite du roman. Toute la SF d'une époque, avec ses contradictions. Un roman à relire.