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Le Troupeau aveugle

John BRUNNER

Titre original : The Sheep Look Up, 1972

Cycle : Le Choc du futur  vol.

Cycle : Le Troupeau aveugle (omnibus)

Traduction de Guy ABADIA

Robert LAFFONT (Paris, France), coll. Ailleurs et demain n° (34)
Dépôt légal : 1er trimestre 1975
424 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     La fin du siècle comme si vous y étiez !
     La fin du siècle ou la fin du monde ?
     Un monde où la Méditerranée est une mer morte,
     où la plupart des plages sont interdites.
     Où, certains jours, à New York, il pleut de l'acide.
     Où tout le monde ou presque souffre d'allergies,
     d'intolérances, où les microbes résistent aux antibiotiques
     et la vermine aux insecticides.
     Où l'eau du robinet n'est potable que certains jours.
     Où l'espérance de vie décroît régulièrement et où
     s'étale sur les murs le slogan trainite :
     Arrêtez, vous me faites mourir !
     Un monde où il est peut-être trop tard.
     Mats où certains, comme Austin Train,
     le fondateur légendaire du mouvement antipollution,
     continuent d'espérer jusqu'à leur dernier souffle,
     que l'homme se reprendra et refera de la Terre un jardin.


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    Critiques    
     Si l'idée me venait d'écrire un roman de science-fiction sur le proche avenir, le très proche avenir (disons une douzaine d'années dans le futur), je n'aurais pas à me casser : je prendrais une brassée de journaux de la semaine (n'importe lequel, même Le Sauvage ou La Gueule Ouverte) et je découperais, dans les titres, ou dans les lignes, ou à travers les lignes, les signes, les signaux les plus significatifs. Ensuite je pousserais un peu (un tout petit peu...) ces signaux d'alarme dans la bonne direction, c'est-à-dire la plus mauvaise, je brasserais le tout, et j'obtiendrais ainsi une série de fiches signalétiques d'un proche futur le plus vraisemblable possible selon les données du moment...
     Il y aurait le chapitre violence, bien sûr : « Statistiquement, presque chaque citoyen de ce pays a eu un parent tué par une arme à feu soit à l'intérieur, soit à l'extérieur de nos frontières » (p. 24). Après, on embrayerait sur la guerre et ses suites : « II y avait tellement d'enfants comme ça : morts à la naissance. (...) Fumées lacrymogènes, défoliants, gaz toxiques et neurotoxiques, toute la panoplie des armes chimiques utilisées dans la guerre moderne avait saturé leurs tissus autant que le sol » (p. 62). Ensuite, et comme il serait inévitable de déboucher sur la politique, et que la politique, aujourd'hui, elle se joue sur « l'échiquier (comme on dit...) du Tiers-Monde », je donnerais la parole à un chef d'Etat africain progressiste : « Est-ce que ce sont les Noirs qui ont empoisonné la Méditerranée ? Non, elle a été détruite par les sales déchets des usines européennes. (...) C'est à cause des famines sur les côtes africaines que la guerre a débuté. C'est pourquoi je dis que les nations blanches sont responsables. C'est une habitude typique des Blancs que de détruire ce qu'ils ont, pour aller ensuite voler aux autres » (p. 74).
     Il ne faudrait pas oublier non plus le chapitre santé. Facile : « On dirait que tout se déchaîne en même temps. La brucellose, surtout, mais aussi l'hépatite virale, la dysenterie, la rougeole, la rubéole, la scarlatine et aussi quelque chose que Doug soupçonne d'être le typhus » (p. 290).
     Un petit verre d'eau pour vous remettre ?
     Car ce n'est pas fini ! Il y a aussi la pollution, qu'il faudrait répandre à doses homéopathiques à travers les pages, en causant sans avoir l'air d'y toucher de choses et d'autres : « De sa sœur aînée, qui avait eu à New York deux enfants déficients (...) Des fleurs qu'elle avait essayé de faire pousser dans un bac à sa fenêtre : elles s'étaient flétri — et avaient perdu leurs feuilles au bout d'une semaine. (...) Du mendiant qu'elle avait trouvé un jour haletant contre un mur, la suppliant de lui donner une pièce pour la machine à oxygène. De la pluie qui faisait des trous dans les bas et les collants » (p. 178) Tout ça me permettrait ensuite d'y aller d'un petit coup de lyrisme, ça ferait du bien ! « Pense à toutes les choses qu'il ne pourra jamais faire, Pete ! Nager dans l'eau d'une rivière, naviguer dessus, même. Cueillir un fruit sur l'arbre et le manger. Oter ses chaussures pour marcher dans l'herbe humide, crissante et drue ! » (p. 299)
     J'aurais comme ça un beau schéma de roman. Ça ne serait pas exactement de la science-fiction, les spécialistes pourraient me chipoter là-dessus, mais les spécialistes, on sait ce que j'en pense... Disons quand même pour leur faire plaisir que ce serait quelque chose ressemblant à de la futurologie romancée (mais la futurologie « sérieuse » n'est rien d'autre que du roman camouflé, de toute façon — et presque toujours du mauvais roman, fait par des incapables...) mais, évidemment, ce ne serait qu'un schéma. Dans un deuxième temps, il faudrait donc l'étoffer, ce schéma, le rendre vivant, y coller dessus de la chair d'êtres vivants — vivants ou pourrissants, ou en train de crever...
     Alors je créerais une multitude de personnages, se connaissant ou pas, se croisant ou pas dans le un peu partout dans le monde mais plus spécialement aux Etats-Unis puisque c'est là que la situation est la plus corsée dramatiquement, et je bâtirais mon roman sur eux — un truc à la Dos Passos, si vous voyez ce que je veux dire. Un roman simultanéiste, foisonnant, à la mesure du foisonnement du monde. Et pour être le plus signifiant possible sans pour cela tomber dans le didactisme, je prendrais des personnages très représentatifs, par leur profession et leur insertion sociale, de l'époque où nous vivons. Je veux dire : où nous vivrons...
     Il y aurait par exemple Philip Mason, un assureur qui a beaucoup d'ennuis avec une station de sports d'hiver malencontreusement construite sur un couloir d'avalanches. Il y aurait Peg Mankiewics, une journaliste un peu trop curieuse qui pourrait bien se retrouver avec quelques balles dans la peau. Il y aurait Lucy Ramage, volontaire du Secours Mondial des Etats-Unis, qui voit de quelle manière on empoisonne les peuples secourus avec des aliments avariés. Il y aurait Jacob Bamberly, industriel, qui fait dans la culture hydroponique, et son fils Hugh, qui par dégoût devient une sorte de hippy. Il y aurait Pete Goddard, un bon gros flic un peu obtus, qui en voit tant et tant que finalement il se met lui aussi à fabriquer des bombes. Il y aurait Petronella Page, présentatrice TV d'émissions à scandale pas mal récupérées, genre « II y a toujours quelque chose à faire », et dont le personnage (mais ne le répétez à personne) aurait été un peu piqué sur le Jack Barron de Spinrad. Il y aurait Austin Train, un prophète écologique, un Ivan Illich de l'underground qui croit prêcher la révolution planétaire mais se fera dessouder comme les autres. Et puis des dizaines d'autres encore, les comparses, les « deuxième couteau », les figurants, la masse, quoi...
     L'ensemble me ferait un roman bien dense, un truc énorme qui pèserait bien ses 420 pages serrées et remuerait les tripes de chaque lecteur. Et après avoir lu, chaque lecteur se dirait : « C'est pas possible, il faut faire quelque chose pour éviter ça ! ». Pourtant je n'indiquerais pas de solution, je ne tomberais pas dans le piège du militantisme de plume très justement dénoncé par Michel Jeury ; simplement, j'y déverserais de temps en temps l'amertume de ma mauvaise conscience : « Là-bas (...) le mensonge et l'hypocrisie étaient une règle de vie. Finançant les émissions où il avait joué les Cassandre : une firme de matières plastiques, déversant quotidiennement deux millions de litres d'eau chaude et polluée dans une rivière qui desservait onze villes avant de se jeter dans l'océan. Imprimant les articles qu'il écrivait : une entreprise dont la consommation en papier absorbait l'équivalent d'une forêt chaque mois. A la tête du pays qui l'exhibait en tant qu'exemple des bienfaits de la liberté d'expression : une bande de fous qui avaient créé un désert et l'avaient ensuite baptisé : paix. » (p.95)
     Je crois que je ne pourrais pas en dire plus. En exergue, je placerais peut-être cette phrase extraite du dernier essai du philosophe Cioran (De l'inconvénient d'être né) : « Ma vision de l'avenir est si précise que si j'avais des enfants, je les étranglerais sur l'heure. » Manque de pot, j'ai des enfants et je ne crois pas être capable de les étrangler sur l'heure. Ils sont à l'école et puis tout ça, ce n'était qu'un roman. Un roman que je n'écrirai pas, rassurez-vous : car, re-manque de pot, il a déjà été écrit, par John Brunner, et il s'appelle Le troupeau aveugle. Il y a dedans tout ce que je viens de vous décrire, et bien d'autres choses encore. Un seul regret : Brunner a oublié, ou négligé d'évoquer le péril nucléaire « pacifique » — vous savez, ces centrales dont on va couvrir l'hexagone et qui rejettent des tas de petites particules ionisantes, et ce plutonium qui va se balader partout et avec lequel presque n'importe qui pourra se fabriquer sa petite bombe..C'est un oubli de taille. Il faudra taper sur les doigts à Brunner à cause de ça.
     Mais son roman est quand même un chef-d'œuvre, tout comme Tous à Zanzibar. Aussi, je ne saurais trop conseiller à ceux qui ont détesté Tous à Zanzibar (suivez mon regard...) d'éviter d'ouvrir Le troupeau aveugle. Quant aux autres, ils feront comme moi, ils seront passionnés, passionnés et révulsés — signe que le livre de Brunner a tapé comme il faut. Où il faut.

Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/5/1975 dans Fiction 257
Mise en ligne le : 17/7/2003

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition LIVRE DE POCHE, SF (2ème série, 1987-) (1998)


     Le richissime Bemberley fabrique, pour se donner bonne conscience, de la nourriture à base de manioc à destination des pays affamés. Mais celle-ci, empoisonnée par un dérivé de l'ergot de seigle, entraîne une vague de délires criminels aux conséquences désastreuses. Des accidents similaires se produisent ensuite sur le sol des États-Unis qui ne consomment pourtant pas d'aliments pour pauvres. Sabotage ou accident dû à la pollution ? Les trainistes, qui se réclament d'Austin Train, un pionnier de la lutte antipollution, se déchaînent. Peg Manckiewics, une journaliste ralliée à ses vues prend des risques pour le convaincre de sortir de ses années de silence afin de plaider la cause de la planète dans le show télévisé de la redoutable Petronella Page, lequel risque bien de s'achever en sa crucifixion. Dans cette fin de siècle apocalyptique la Méditerranée est une mer morte, tout le monde souffre d'allergies, le port du masque à gaz s'est répandu, l'eau du robinet n'est potable que certains jours.

     Roman polyphonique majeur, grouillant de personnages aux trajectoires entrecroisées, accumulant extraits d'ouvrages, tracts publicitaires, libellés d'enseignes à la façon des collages de Dos Passos dans Manhattan Transfert, ce livre est saisissant parce qu'il décline à tous les niveaux, sur un mode obsessionnel, les problèmes liés à la pollution. Un simple repas annonce une gastro-entérite, un déplacement confronte à la toxicité de l'air, le choix d'un costume est fonction de sa résistance aux saletés de l'atmosphère, un désir d'enfant renvoie au coût qu'entraîne son exposition aux pollutions.

     La réédition de ce vibrant manifeste pour une prise de conscience écologiste, quelques vingt-cinq années après sa parution, permet de voir combien Brunner avait vu juste même s'il avait prématurément noirci le tableau (c'était, après tout, son rôle) et même si quelques détails de l'ouvrage ont vieilli du fait de la banalisation du four à micro-ondes et de l'omniprésence de l'informatique (la journaliste tape à la machine). Détails qui comptent peu tant la vision, lucide et alarmiste, d'une planète saccagée, rendent indispensable la lecture de ce chef d'œuvre.

Claude ECKEN (lui écrire)
Première parution : 1/6/1998
dans Galaxies 9
Mise en ligne le : 27/4/2009




 

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