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Pardonnez-nous vos enfances

ANTHOLOGIE

Textes réunis par Denis GUIOT



Illustration de Stéphane DUMONT

DENOËL (Paris, France), coll. Présence du futur n° 250
Dépôt légal : 1er trimestre 1978
286 pages, catégorie / prix : 2
ISBN : néant
Format : 11,0 x 18,0 cm  
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     L'enfant est un étranger sur une terre étrange. Livré à ses peurs et à ses désirs dans un monde qui n'est pas le sien, l'enfant se forge un univers où le temps est incertain, et la réalité malléable, un univers de tendresse et de violence, d'amour et de cruauté, un univers dont l'accès est désespérément interdit à l'adulte. Car l'enfant est fondamentalement différent. Radicalement Autre.
     Textes inédits de : Christiane Rochefort, Philippe Curval, Pierre Marlson, Michel Jeury, Joëlle Wintrebert, Michel Cosem, Dominique Douay, Alain Detallante, René Durand, Daniel Walther, Pierre Pelot et la participation de Gotlib.

     L'anthologiste. Critique de science-fiction, né en 1948, Denis Guiot a collaboré à la plupart des revues spécialisées (Horizons du fantastique, Fiction, Galaxie), tenu la rubrique SF de Terminal, et fait paraître plusieurs articles dans des revues et journaux aussi divers que L'Impulsion, Opus, Privé, Tribune socialiste... Il est également membre du jury du Grand Prix de la science-fiction française.

    Sommaire    

    Cité dans les pages thématiques suivantes :     
 
    Critiques    
 
     L'ENFANT ETANT LE PERE DE L'HOMME...

     Avant-propos : L'enfant étant le père de l'homme, il était temps que quelqu'un songe enfin à établir la biographie de cet ancêtre qualifié le plus souvent de mystérieux, d'inquiétant et de lointain. D'autant que l'enfant a ceci de particulier qu'il meurt, comme une chrysalide, en mettant l'adulte au monde. C'est donc à un éloge funèbre, à une longue rubrique nécrologique (vous pouvez, si ça vous chante, appeler ça « mémoires »), à un essai sur notre préhistoire individuelle, que nous convie Denis Guiot. Et je vous prie de croire que les créatures ainsi mises à jour ne rappellent en rien ce à quoi nous avait habitués la Bibliothèque Rose.
     Quand un critique devient anthologiste, cela donne d'abord une préface documentée, avec introduction/définition, argumentation thématique (histoire d'embêter Pierre Versins), conclusion en forme d'échappatoire rassurant pour excuser ce qui suit et rappeler un titre qui constitue à lui tout seul un programme (je vous laisse le soin de disserter sur ses seuls pronoms et adjectifs afin de vous bien préparer à ce nouveau Manuel du Savoir-Mourir Jeune)...
     Mais j'entre dans le vif du sujet :
     PHASE UN : la pré-naissance et les premiers jours.
     Deux techniques s'affrontent : les bébés conçus par les femmes et ceux fabriqués dans des éprouvettes. Une conclusion met néanmoins d'accord Christiane Rochefort et Philippe Curval : les uns comme les autres ne font pas de vieux os dans leur futur, comme si l'enfant, las d'être père, n'aspirait plus qu'au repos éternel à peine entré dans notre monde.
     Cette façon d'annoncer la couleur ne manque pas d'inquiéter. En fait, si l'on voulait exagérer un tantinet les choses, on pourrait accuser Rochefort et Curval de sabotage d'anthologie. En effet, si les bébés s'autodétruisent, les nouvelles suivantes n'ont plus la moindre raison d'être. Le recueil est achevé avant même d'avoir commencé. Ayant tué le bébé dans le chou, ils ont provoqué une insidieuse apocalypse suite à laquelle il est prudent de se reporter à certain roman de Simak si l'on veut que l'HISTOIRE se continue (une façon comme une autre de rester optimiste !).
     En fait, il est certain que le pouvoir de percussion des deux premiers récits diminue grandement l'intérêt de ceux qui les suivent. Si je devais donc faire un reproche à Denis Guiot, ce serait bien dans le découpage « chronologique » qu'il faudrait le situer. A moins que, tout simplement, les nouvelles placées en tête m'aient fait une trop forte impression ? Ce dont je prie les auteurs de bien vouloir m'excuser.
     La preuve par l'œuf de Christiane Rochefort supporte la réputation de l'écrivain. Bref, efficace, un peu en forme de pirouette et de point d'interrogation, servi par un style incisif, sans fioritures et, somme toute, assez peu féminin, il témoigne du refus de la perte du droit à la maternité qui devrait habiter chaque femme. Il révèle aussi une terreur, déguisée par l'humour, de toute forme de récupération de la gestation par la science. Le problème posé de la survie du bébé-éprouvette n'est qu'un prétexte à manifester contre les tenants d'un féminisme masculinisé. Cela n'étonne pas de la part de l'auteur du « Repos du Guerrier ». Derrière le drame, le ricanement salutaire de la femme-auteur rassure. Mais laissons là la science maternelle et suivons nos enfants normalement fécondés aux autres stades de leur développement.
 
  Avec Le testament d'un enfant mort Philippe Curval nous donne un de ces récits-phares dont il semble que l'on en conservera à jamais le souvenir/l'empreinte. C'est dire que cette longue nouvelle allie tout à la fois une qualité d'écriture rare, un sens de la composition et du découpage d'autant plus aigu que le sujet pouvait paraître impossible à traiter, une ouverture vers l'imaginaire salutaire en ces temps de science-fiction revendicatrice. La nouvelle en question pose à priori une énigme simple : les bébés meurent au bout de quelques mois en proie à un mal inexplicable. Un savant parvient à décoder la pensée d'un fœtus (puis du nouveau-né). Ainsi parviendra-t-il à déterminer la psychose entraînant la mort.
 
   Le tour de force résidait dans l'interprétation de l'univers intérieur de cet être étrange et presque indéfinissable. Curval procède en deux temps. Première période : le savant explique dans divers mémoires sa technique et son système d'interprétation des messages. Seconde période : l'enfant s'exprime par l'intermédiaire d'un script découpé en plusieurs stocks qui s'étalent d'avant la naissance jusqu'aux derniers instants de sa vie.
     Sans grand risque d'erreurs, je crois que Curval fait surtout le procès de la capitulation maternelle. D'autres feront plus loin celui de la perte de responsabilité parentale, P.C. s'attache surtout aux tous premiers instants, ceux qui voient les mères refuser l'allaitement, par exemple, sous des prétextes qui pourront être d'ordre esthétique, médical ou social, qu'importe. L'influence de l'environnement pèse d'un poids de plus en plus lourd sur les rapports mère/bébé, rapports qui se distendent, s'affadissent, se frigorifient à cause peut-être des loisirs, du travail, de la machine même la plus sommaire, rejetant le nouveau-né à un isolement qui tranche trop brutalement avec le climat douillet que constituait l'univers prénatal.
 
 Tout au contraire de Christine Rochefort qui refusait seulement à la science le droit de maternité, Curval met tout bonnement en cause notre société qui interdit l'enfant comme elle refuse le vieillard. Il est vrai que tout semble construit pour un adulte chargé de remplir une fonction déterminée. L'écolier peut, éventuellement trouver une petite place dans cette structure où le temps occupe une place d'importance primordiale. Les bébés sont une charge, un tracas, un ennui. D'ici à ce qu'ils en prennent conscience...
     Je ferai toutefois un petit reproche à Curval : l'emploi d'un vocabulaire spécialisé qui rend l'approche fort ardue, le Petit Robert n'étant d'aucun recours pour « factuel » ou pour « dysfonctionnel ».
     Mais voyons à présent la
 
     PHASE DEUX : prime enfance, semble-t-il.
 
   Je ne sais pas si vous connaissez Pierre Marlson. Dans l'affirmative, oubliez-le. Ou plutôt, oubliez un débutant qui se prenait les pieds dans des préoccupations nébuleuses et découvrez Et pourtant ils ont des couleurs, un texte miraculeux d'un auteur débarrassé enfin de sa gangue, et en tous cas, un récit poétique et atroce qui laisse loin derrière lui, dans sa mesure, la violence qui sévit avec d'autres. Bref, Marlson nous fait revivre l'univers créé par les jeux d'un enfant que l'on va très vite reconditionner pour lui interdire de rêver. Il nous fait surtout participer à ces visions que l'on croyait à jamais refoulées au plus profond de notre subconscient. Il nous fait entrevoir enfin l'horreur d'un monde aux enfants tristes et sages.
     Après le manque d'amour, l'interdiction de rêve est sans doute la pire condamnation que l'on pourrait faire subir à l'enfance. Imaginez des décors de bétons, des imitations de pelouses et des simulacres de peupliers sous lesquels déambuleraient des groupes d'enfants vêtus de gris et ânonnant la table de multiplication par 6 ou par 9. Bien entendu, Marlson ne nous décrit pas ce monde-là. Il a ménagé une brèche pour les Rocky Mountains, avec ranch, chevaux, et, dirai-je, des personnages de cinéma. Petite bulle qui s'échappe constamment sous la poussée des lois de l'inhospitalité de villes du futur auxquelles il ne fait pas bon rêver. Il me fait penser un instant à Robert Young, celui par exemple de « La Petite Ecole Rouge » ou des « Idylles dans un parc à voitures... » Et j'adore cet écrivain-là !
     La présence de Michel Jeury n'étonne pas. D'une part, il est sans doute l'auteur le plus prolifique de ces dernières années 1. D'autre part, sa sensibilité le prédisposait à participer à un tel recueil. Enfin, il est difficile d'imaginer une quelconque anthologie sans sa participation plus ou moins directe. Les cygnes se créent dans le ciel mérite comme toujours avec lui le coup de chapeau traditionnel. Voilà du travail bien fait, voilà de la S.F. bien rendue, voilà quelques thèmes remis à neuf... C'est tout à la fois surprenant et sans surprise dans la mesure où nous sommes désormais trop habitués à ce que Jeury nous bouscule (ici, à travers deux idées simples : la Charte des Enfants et un retour aux sources qui pourrait être celui du pays ou au quartier natal, au lieu du crime également). A partir de là, il suffit ( !) de relier un ménage désuni, un enfant errant dans une ville où il se passe des choses pas toujours très drôles, des jeunes voyous, et l'on obtient un récit épais, intense, dramatique pour le père en quête d'un fils qui nage dans son presque-rêve sans plus d'inquiétude qu'un certain Chaperon Rouge.

     INTERLUDE

   Le hasard (sans doute) des textes reçus a permis à Guiot de ménager deux pauses. La première, fantastique, de Joëlle Wintrebert, mériterait plutôt le qualificatif d'horrible. C'est raconté à la façon d'une anecdote avec, parfois, des accents de comptines. C'est également et surtout une exquise nouvelle à chute, dans tous les sens du terme. Ça s'appelle Il ne faut pas jouer avec les enfants. Et c'est suivi d'une pause onirique de Michel Cosem : Le feu de la fillette oiseau, poème en prose dont je ne suis pas certain d'avoir parfaitement saisi le sens mais qui impose au moins l'idée que les enfants ne sont pas des anges.

     Et PHASE TROIS : adolescence peut-être.
 
    Dominique Douay nous entraîne sans plus attendre dans la guerre. Guerre contre les adultes par « mouroir » interposé, d'abord, et guerre civile dans l'univers des enfants, ensuite. L'éloge de Douay n'étant plus à faire, son sens du récit ne pouvant être pris en faute, l'idée des abris pour adultes et du décalage d'univers méritant sans réserves d'être portée au crédit d'un réel souci d'invention, pourquoi faut-il donc que je regrette malgré tout d'avoir à nuancer mon enthousiasme sur Géronimo et les trompettes de l'apocalypse ? Est-ce à cause du « Seigneur des Mouches » que Douay n'a peut-être pas vu/lu ? Est-ce à cause de « Demain les Mômes » que Guiot ne manque pas de citer dans sa préface ? Ou encore ces autres récits où les enfants nous vouent une haine ineffable ou s'entretuent à cœur joie ? Il y a trop d'apports personnels dans ce récit étincelant pour ne pas en féliciter l'auteur. Il n'empêche que trop de pages — ont un ton de déjà lu qui pourrait nuire à la qualité de cet excellent texte d'un Dominique Douay, assez peu présent, et je le regrette, dans les plus récentes anthologies nationales.
     L'été du soleil pourri a l'insigne avantage de nous révéler (enfin, presque !) un nouvel auteur : Alain Detallante. Le responsable de feu (et regretté) ARGON n'avait pas encore eu l'occasion de s'exprimer de façon professionnelle (si l'on peut dire). Il franchit le pas avec ce récit intimiste et grinçant, brutal et pourtant presque romantique, dans lequel on sent passer le vent de la nostalgie et du rêve d'autant plus inaccessible qu'il est schizophrénique et qui nous fait entrer dans la
 
     PHASE QUATRE : enfants autres, ou autrement, dont ceux de René Durand : Perillos ou il y a de l'amour, un récit bref qui pousse un vagissement de colère contre les dirigeants, les guerres, les adultes qui la font. On efface tout et on évite de recommencer. Mais si le petit mutant pouvait résoudre nos problèmes, ne serait-ce pas une façon comme une autre de capituler, et tellement plus facile que de prendre le taureau par les cornes ?
     Et quand vous aurez quitté le cocon, qu'adviendra-t-il de vous dans tout ce froid ? de Daniel Walther est un conte particulièrement étrange, aussi éloigné de la science-fiction que ceux de Wintrebert ou Detallante, en dépit de l'élaboration d'un univers aux couleurs d'Heroic-fantasy. Par instants, j'ai même retrouvé certains accents d'un auteur depuis longtemps silencieux — Gabriel Deblander — qui préfigurait un nouvel univers fantastique dont cette littérature ne pouvait que se féliciter. Le récit de Walther annonce donc peut-être, tout simplement, une nouvelle orientation d'un écrivain à part entière auquel il manque encore, à mon avis, ce texte définitif qui permettra de le consacrer ou, tout au moins, retirera cette impression d'inachevé qui persiste régulièrement sur les histoires qu'il nous propose. Il est vrai aussi que Walther ne raconte pas vraiment des histoires : il retranscrit un état d'âme, une vision, un cauchemar. Et dans le recueil de Denis Guiot, la réussite n'en est que plus criante car Daniel donne l'impression d'avoir inventé un nouveau genre : le conte d'enfants pour grandes personnes. Une écriture à l'atmosphère des meilleurs Perrault (Charles) mais aux enfants intérieurement moins neufs ou plus labyrinthiques et de laquelle suinte un parfum d'amours interdites.
 
   Et enfin, DERNIERE PHASE : le passage.
 
   L'enfant, devenu presque adulte, va donc devoir mourir. Et Pierre Pelot d'illustrer parfaitement ce propos avec Bulle de savon, nouvelle à deux narrations : récit d'un adulte et récit d'un enfant — le père et le fils ? — d'un côté et de l'autre de la barrière qu'une société a placée entre eux. Frontière infranchissable. Comme à son habitude, Pelot ne fait-aucune concession. Il était le mieux placé pour clore l'anthologie. Et elle se termine en effet avec le passage. Définitif.
     Le passage ? Quel est-il ? Comment est-il ? Combien dure-t-il ? Gotlib parvient-il à l'illustrer dans les pages que Guiot lui accorde avant la table des matières ? Qu'importe ! Peut-être cette anthologie ne visait-elle pas à nous éclairer sur la nature de l'enfant ? Anthologie interrogative, spéculative, négative ? Une incontestable réussite et pourquoi pas, le premier chapitre d'une exploration qui nécessite des développements ultérieurs et la poussée vers des chemins peut-être encore à parcourir.
 

Notes :

1. Pelot et ceux du Fleuve Noir exclus !


Jean-Pierre FONTANA
Première parution : 1/5/1978 dans Fiction 290
Mise en ligne le : 19/9/2010


 

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