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Dame Lueen

Doris LE MAY & Jean-Louis LE MAY


Cycle : L'Empreinte de Shark Ergan  vol.


Illustration de René BRANTONNE

FLEUVE NOIR / FLEUVE Éditions (Paris, France), coll. Anticipation n° 564
Dépôt légal : 2ème trimestre 1973
240 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     Deux orgueils qui s'affrontent. Celui de la femme, conscient et impitoyable, capable de mener aux pires extrémités pour l'assouvisse­ment d'une vengeance. Celui de l'homme, ata­vique et aussi froid que le métal d'une arme, capable de masquer une vérité pourtant ardem­ment recherchée.
     Le choc sera inévitable et si violent que seront broyés dans le même temps l'amour naissant et la haine déraisonnable. L'homme Stellan et la femme Lueen se retrouveront seuls, face à leur conscience... mais également face au terrible vide qu'ils ont créé.
 
    Critiques    
     J'ai dit dans Fiction 230, à propos des Fruits du métaxylia, le bien que je pensais de cet auteur bicéphale. J'avoue avoir au contraire été un peu déçu par L'empreinte de Shark Ergan.
     Sur le plan du style, d'abord, on y cherche en vain cette poésie naturelle que j'avais relevée dans les Fruits comme dans Les landes d'Achernar. Il y a certes une certaine richesse d'invention verbale pour nommer des institutions étrangères : les « espers » (ils n'ont rien à voir avec les Extra-Sensory Perceptions, mais sont des « aspirants » ou des « espoirs »), les « équisiens » (sont-ils renommés pour leur équité ou pour leurs prouesses équestres ?), les « sabiens » (sages et savants), les « idéons » (votre interprétation vaut la mienne), les « uchréons » (sonore, mais obscur : les hellénistes distingués me diront s'ils les voient « de bon usage » ou « inutiles »). Mais, en ce qui concerne la langue actuelle, pour un « réticence » bien employé page 137 à son vrai sens (c'est-à-dire « omission », « dissimulation », et non « répugnance » comme un vain peuple le pense), combien de ces prétentieuses lourdeurs (« complémentarité » p. 165, « visualiser » p. 193, « positionner » p. 157) qui sont en train de transformer notre français en « hexagonal » ! Un peu dans le même ordre d'idées, je relève un « concepteur » à la page 161 qui semble bien n'être qu'une façon de dire « Créateur » sans le dire tout en le disant : les auteurs nous avaient habitués à une expression à la fois plus franche, plus probante et plus poétique de leurs vues finalistes que cette piètre profession de foi, honteuse et boiteuse : « Les grandes ailes projetées par le concepteur quel qu'il soit, régressèrent et devinrent des sortes de bras privés de doigts préhensibles (sic), mais balanciers parfaits pour activer ou équilibrer la course. »
     II s'agit en l'occurrence des « épiornis », grands oiseaux coureurs au bec redoutable qui servent à la fois de montures et de machines de guerre aux défenseurs d'Eland. En eux, ainsi qu'en les « équisails » des Eremides (dont le nom indique assez qu'il s'agit de montures ailées — « equus » + « aile » ou « sail »), et dans une moindre mesure dans le « crill » de Stellan, on retrouve l'art qu'ont J. et D. Le May (rivalisant avec van Vogt) de donner vie à des êtres qui, sans être des hommes, sont plus que des animaux : ils en ont l'aspect extérieur, voire la vie matérielle, mais là-dessous se cache une véritable intelligence ; il y a dans la malice dont ils font preuve à l'occasion une source d'humour plusieurs fois exploitée avec bonheur ; et leurs rapports avec les hommes sont d'alliance et non de domestication. Ou plus exactement, alors que les « sauvages » d'Eland sont tout à fait conscients de l'étrangeté et du prix de l'alliance avec les épiornis (pp. 165-166), les civilisés d'Erem nourrissent au contraire l'illusion de dompter les équisails (p. 17), et seul le jeune héros, Stellan, parvient à établir avec sa gigantesque monture volante des rapports de compréhension, d'amitié et de collaboration.
     Ce n'est d'ailleurs pas le seul plan où la comparaison entre civilisés et sauvages tourne à l'avantage de ces derniers. Un peu comme dans Le temps des grandes chasses, les prétendus inférieurs sont fondamentalement les égaux de ceux dont seule la technologie est plus développée (pp. 211 et 226) et moralement supérieurs à ceux qui les agressent sans raison valable (p. 225), ces Aquans à l'armure métallique si semblables aux « chasseurs brillants » d'Andrevon ; on notera toutefois que, si le thème est semblable, le schème est inverse : au lieu de Monde Vert — Monde Gris — Retour au Monde Vert, c'est du monde le plus évolué que part le héros, et c'est là qu'il retourne, après une plongée dans le monde primitif. J. et D. Le May n'ont pas la naïveté de prétendre que la vie primitive d'Eland soit plus agréable que la vie très évoluée d'Erem, mais ils montrent avec lucidité tout ce que l'artifice et la rigidité des conventions et de la hiérarchie ont de détestable.
     C'est contre cela que se dresse le héros, Stellan, qui est de l'espèce des jeunes rebelles chers à J. et D. Le May. Sa révolte est, une fois encore, de trois ordres à la fois : sociale (et ceci plus nettement que chez Delten ou Jil, moins pris que lui dans un réseau de droits et de devoirs), psycho-familiale (c'est l'opposition au père, que la société d'Erem tout entière représente, puisqu'elle a été fondée par le Shark Ergan du titre, ancêtre de Stellan, et lui-même grand révolté avant de devenir un législateur autoritaire, cf. p. 55) et sexuelle (Stellan, contre la coutume, prétend conquérir, comme seule compagne digne de lui, Lueen, la fière fille du maître d'Erem ; puis, lorsque celle-ci met son orgueil au-dessus de son attirance et s'avilit pour se venger de lui, il la méprise et s'éprend, à nouveau au mépris des coutumes, d'une jeune sauvage d'Eland). La constante récurrence de ce triple thème est significative : J. et D. Le May trouvent dans la science-fiction le cadre idéal (parce qu'intemporel) pour exprimer ce qui est à la fois leur préoccupation personnelle majeure et un des grands conflits de l'homme de tous les temps.
     Sous la nouvelle et très élégante couverture du Fleuve Noir « Anticipation », ornée en l'occurrence d'une illustration de Brantonne — je la trouve fort belle, mais ne vois pas le rapport avec texte — les auteurs nous ont donné avec Dame Lueen la suite à L'empreinte de Shark Ergan. Dans un Avertissement, J. (au masculin) et D. (au féminin), pour s'excuser d'avoir ainsi enfreint la coutume du récit complet en un volume, recourent au procédé cher à la science-fiction humoristique qui consiste à transposer ce qui est quotidien et actuel en termes insolites et futuristes transparents (à l'instar de « Je sors de mon appartement dont je laisse la clef magnétique sous le dépoussiéreur » — Jérôme Sériel, Le satellite sombre, Denoël, p. 21 ). De fait, il est assez gênant que les deux volumes n'aient pas paru ensemble, car la lecture du premier est presque indispensable à l'appréciation du second, qui commence exactement à l'endroit et au moment où se termine celui-là. Les deux aventures de Stellan se complètent : après ce qu'il croit être de l'amour pour Lueen, un conflit ouvert et sanglant avec la fière fille de l'A'Mon, qui a perdu l'honneur, et la découverte du vrai amour avec Guyenne (non, ce n'est pas la sauvageonne du premier livre : mais c'est aussi un amour interdit, puisqu'il s'agit d'une Yrienne, sorte de vestale) ; après la découverte des horreurs de la guerre sur un monde primitif, la lutte contre la guerre qui se prépare sur un monde civilisé.
     Sur le thème de l'amour, se déploie à nouveau la sensualité des auteurs — sensualité de bon aloi, qui n'a rien de pornographique — dans la peinture d'étreintes passionnées et de nudités saines et attirantes (pp. 84 à 91 notamment). Sur le thème de la guerre, c'est une dénonciation virulente du bellicisme, de tous les masques dont il se pare, de tous les subterfuges dont il use pour triompher du bon sens et de la conscience (cf. pp. 95 et 163), et de toutes les hypocrisies dont il s'entoure (p. 125 p. ex.) ; une satire impitoyable de l'élite au pouvoir qui, par aveuglement ou par égoïsme, précipite dans les souffrances et la mort ceux qu'elle est censée guider (cf. pp. 123 et 140), alors que son rôle devrait être au contraire de canaliser vers des formes d'expression moins nocives l'agressivité naturelle de l'homme : le sage Eleuthris (dont le nom parle de liberté) montre à la fin à Stellan que c'est là le but du système fondé par son ancêtre Shark Ergan sur Erem.
     On me permettra cependant de penser que ces idées éminemment sympathiques sont desservies par les scènes de grosse farce où sont caricaturés les dirigeants civils et militaires de Zirkande (le gros Altyr d'Akar qui, se retournant sur sa couche, passe de l'optimisme au pessimisme, p. 103 sq., et qui, p. 130, regarde ses collaborateurs avec un « regard vague et inexpressif comme celui d'une femelle achoba en train de paître » ; le général Antimar qui couine « Ma démission ! », p. 130, « en se dressant de toute sa petite taille pour dégrafer son ceinturon d'un geste théâtral » ; le chef de la sécurité, Iang Kaplan, qui trouve dans la découverte et le retournement des complots une telle délectation qu'il remercie ses adversaires de les manigancer, p. 165 ; le Captan Doflax dont le nom devient, après la p. 113, par les caprices de la mémoire de son supérieur, Firflax, Orplax, Daplax, Diplax, Doplax, Triplax et — il fallait s'y attendre ! — Cataplax).
     Et si le style télégraphique qui sévit a l'O.R.T.F. convient à ces scènes bouffonnes (« côté foie, il parvenait à découvrir les failles dans son propre plan... côté rate, il se sentait nettement plus optimiste », p. 105), il dessert grandement l'intensité du sentiment (« l'image Lueen, le désir Lueen, la nécessité Lueen », p. 168 ; « le mélange parfum et odeur émanant du corps de la jeune Yrienne », p. 73 ; « l'épisode Guyenne », p. 92) : par Zhen ! les prépositions ne sont pas faites pour les ergovages ! Est-ce le même auteur qui peut faire à la page 9 une description du ciel d'Erem d'une aussi haute tenue (« Bleu, le ciel trop clair au zénith et devenant de la teinte délicate de la lavande des adrets », etc.) et jargonner aussi horriblement à la page 151 (« en réalisant cette évidence impensable quelques instants auparavant »), ou bien, de J. et D., y en a-t-il un (ou une) qui fait les passages poétiques en bon (et beau) français, et l'autre qui gribouille le reste en « hexagonal », avec tous ses anglicismes, ses pataquès et ses aberrations (et non « errements ») ?
     Peut-être faut-il un cuistre comme moi pour être choqué par ce défaut, mais ce livre en a un autre, auquel sera sensible le lecteur moyen qui achète un Fleuve Noir pour avoir de l'action : celle-ci est sacrifiée à d'interminables conversations qui ne font guère progresser l'intrigue et ennuient plutôt, car les personnages y retournent longuement des questions que l'on a vite comprises. En revanche, des événements importants sont escamotés en trois mots : on aurait bien voulu avoir plus de détails sur la substitution des Eremides aux personnages de Zirkande dont ils vont jouer quelque temps le rôle (p. 92), sur la façon dont Stellan a neutralisé le système de surveillance du domaine des Yriennes (pp. 172 et 185) ou sur son intervention en Ergan pour troubler la hiérarchie du pays (p. 184).
     On me reprochera de ne guère parler de science-fiction : mais c'est que justement il n'y en a guère dans le livre ! A part l'usage du casque mnémonique (p. 107), tous les éléments qui en relèvent (animaux intelligents à la van Vogt, « scanefs » qui permettent d'échapper à l'espace ordinaire et répondent à l'appel de l'unique personne sur les ondes de laquelle ils sont réglés, où qu'elle soit) étaient déjà dans le roman précédent, avec beaucoup plus de détails. Il semble bien que les auteurs se soient laissés entraîner par l'intérêt qu'ils portaient à leurs personnages, Stellan et Lueen, à peindre la suite de leur évolution, assez intéressante en effet quant à la psychologie de la fin de l'adolescence, mais aux dépens de l'intrigue et de la richesse d'invention.


George W. BARLOW
Première parution : 1/9/1973 dans Fiction 237
Mise en ligne le : 29/10/2002


 
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