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La Poussière dans l'oeil de Dieu

Larry NIVEN & Jerry POURNELLE

Titre original : The Mote in God's Eye, 1974

Traduction de Eric COWEN
Illustration de Gilbert RAFFIN

ALBIN MICHEL (Paris, France), coll. Super + fiction n° 14
Dépôt légal : 4ème trimestre 1981
504 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : 2-226-01315-6
Format : 13,5 x 21,0 cm  
Genre : Science-Fiction


Autres éditions
Sous le titre La Paille dans l'oeil de Dieu   BÉLIAL', 2007
   POCKET, 2010

    Quatrième de couverture    
     Larry Niven est né en 1938 à Los Angeles d'une famille très riche. Il abandonnera des études en mathématiques, philosophie et psychologie à l'Université de Topeka, pour devenir auteur de science-fiction. Avec un grand succès. Il a reçu trois fois le prix Hugo, deux fois pour des nouvelles, en 1967 et 1972, et une fois pour son roman L'Anneau Monde, en 1971. Il est considéré comme le chef de file actuel de la science-fiction « pure et dure ». Sa fortune personnelle lui a permis d'être parfois le mécène d'autres auteurs, notamment Harlan Ellison (Visions dangereuses). Depuis plusieurs années, il a écrit divers romans en collaboration avec Jerry Pournelle.

     D'un trou noir dans les profondeurs de l'espace a jailli un rayon de lumière rubis. Cent fois plus brillant que la Lune.
     Etait-ce l'Oeil dans le Visage de Dieu ou le soleil sanglant de nos premiers visiteurs intergalactiques ?
     La mission de l'astronef Mac Arthur est difficile. Il doit rechercher et affronter un monde extra-terrestre où des êtres étranges et peu communicatifs défient toute biologie connue... où des créatures minuscules, à la fois savantes et idiotes, sont utilisées en guise d'armes redoutables... où des sourires rassurants dissimulent un secret planétaire dont l'utilisation aurait un effet dévastateur dans l'Univers.
     « Surtout, en dit Frank Herbert, l'auteur célèbre de Dune et La Ruche d'Hellstrom, ce roman présente une approche nouvelle et brillante du problème fascinant de la première rencontre avec des extra-terrestres. »
     « C'est peut-être le meilleur roman de science-fiction que j'ai jamais lu », renchérit Robert Heinlein, l'un des maîtres les plus fameux du genre.
 
    Critiques    
     Datant de 1974, La poussière dans l'oeil de Dieu fut la première collaboration du tandem Niven-Pournelle. Larry Niven, on le connaît bien en France alors que c'est la première fois que le nom de Jerry Pournelle apparaît sur une couverture. Comme Niven, Pournelle appartient au courant « hard-science » de la nouvelle SF américaine et c'est un champion de l'individualisme, de la technologie et de l'industrialisation de l'Espace. Des positions mal vues chez nous mais qui, heureusement, semblent avoir repris du poil de la bête aux USA. Connaissant les qualités respectives de ces auteurs, on pouvait s'attendre sans trop de surprise à ce qui s'est produit : un feu d'artifice. Le vieux thème de la première rencontre avec des non-humains en sort transfiguré. L'imagination brillante de Larry Niven s'allie au style efficace de Jerry Pournelle pour brosser un tableau assez extraordinaire à la fois de la Rencontre mais aussi de l'arrière-plan galactique de l'action. L'histoire est originale et extrêmement dense dans son traitement. Par ses qualités, elle se rapproche des meilleurs moments de Poul Anderson ou de Robert Heinlein. Du grand art à l'américaine, en somme... et on en arrive à regretter que La poussière dans l'œil de Dieu ne fasse que 500 pages bien tassées.


Richard D. NOLANE
Première parution : 1/1/1982 dans Fiction 325
Mise en ligne le : 5/1/2007

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition BÉLIAL', (2007)


     Il peut, de prime abord, sembler étrange qu'un roman d'une telle qualité soit resté plus de 25 ans sans réédition en France. Paru aux Etats-Unis en 1974, il avait été traduit en 1981, dans la collection « Super Plus » des éditions Albin Michel, en grand format. Les collections de cet éditeur (aux jolies couvertures argentées inspirées d' « Ailleurs & Demain ») étaient orientées vers le space opera et un certain classicisme, pour ne pas dire un archaïsme certain. On y publiait E.E. « Doc » Smith, Nathalie Henneberg ou Jack Williamson... Et rares sont les romans sortis dans ces collections à avoir été réédités. Pourquoi ?

     Rappelons-nous. Nous sommes dans les années 80 et la « nouvelle science-fiction politique française » — c'est-à-dire gauchisante, pour ne pas dire gauchiste — connaît son heure de gloire. Le space opera n'est plus en odeur de sainteté. Il est considéré comme un genre médiocre et, surtout, réactionnaire, impérialiste et scientiste. Des tares alors rédhibitoires. Ce n'est pas faux, mais les contre-exemples abondent. Citons Babel 17 de Samuel R. Delany ou L'Anneau de Ritornel de feu Charles L. Harness. Or, les collections Albin Michel s'inscrivent dans ce genre désormais honni. Qui plus est, c'est l'heure de la revanche et certains auteurs ayant pris position en faveur de l'intervention militaire américaine au Viet-Nam quinze ans plus tôt sont frappés d'ostracisme. Ainsi, Larry Niven, Ben Bova ou Poul Anderson ont été mis à l'index par les ayatollahs de la S-F française. D'autres, tel Robert A. Heinlein, seront épargnés par les foudres de la censure éditoriale malgré des positions semblables, tandis qu'un Isaac Asimov, qui s'était déclaré opposé à la guerre, publiait des textes pour le moins aussi à droite si ce n'est davantage. Ce n'est qu'avec le récent, mais violent, clivage à droite de la société française, que Larry Niven et consorts ont recouvré droit de cité. Les trois sont désormais davantage publiés qu'ils ne l'ont jamais été, en volume du moins, ce qui n'est que justice car nous parlons là d'auteurs majeurs.

     Qui le veut peut encore aujourd'hui entendre taxer La Paille dans l'Œil de Dieu d'œuvre militariste et belliciste. Peut-être que oui. Cela reste à prouver. Pierre Michaut, des éditions de l'Atalante, me disait une fois avoir envisagé puis renoncé à rééditer ce livre justement en raison de ses positions idéologiques alors qu'il publie... David Weber ! Le cycle d' « Honor Harrigton » est infiniment plus militariste, belliciste et médiocre que La Paille... Il semblerait qu'en utilisant une femme en tant qu'abruti galonné, on puisse s'autoriser un bellicisme primaire au nom d'un féminisme de mauvais aloi. Mais justement, les militaires de La Paille... ne sont pas des abrutis se prenant pour le plus fier d'entre eux, le général Custer. Nous avons donc bel et bien une histoire militaire, comme l'est celle de Bill, le héros galactique de Harry Harrison, ou La Guerre éternelle de Joe Haldeman. Et pourtant... Il existe, en matière de space opera, un pendant à l'heroic fantasy : le space opera héroïque. Héroïque, voilà bien un critère qui ne s'applique pas à La Paille... car une chose est certaine : Rod Blaine n'est pas un héros. Ni au sens tragique, ni au sens commun. Il n'est pas non plus un de ces anti-héros dont la S-F d'alors raffolait. C'est un homme capable, intelligent, un homme qui se trouve au bon (ou mauvais) endroit au bon (ou mauvais) moment. Voyons le contexte.

     L'empire interstellaire humain a repris sont essor malgré les guerres d'unification qu'il lui faut mener. Ainsi, la Néo-Chicago vient-elle d'être mise au pas par la marine impériale. Jeune aristocrate appelé à devenir marquis de Crucis, sire Roderick Blaine est promu capitaine de vaisseau et reçoit le commandement du croiseur McArthur, qu'il doit convoyer en Néo-Ecosse pour réarmement. A peine parvenu dans ce système, il reçoit l'ordre d'intercepter une sonde extraterrestre propulsée par une voile photonique en provenance de la Paille. C'est le premier contact de l'espèce humaine avec une intelligence étrangère. Thème classique de la S-F s'il en est.

     Le titre renvoi à une configuration stellaire. Au-delà de la nébuleuse obscure du Sac à Charbon brille une super géante rouge : L'Œil de Murcheson, invisible depuis la Terre. Et, juste à côté, luit une étoile de type G qui, vue de la Néo-Ecosse, semble minuscule : la Paille dans l'Œil de Dieu. Car depuis la Néo-Ecosse, le Sac à Charbon apparaît comme le visage d'un homme encapuchonné... Pour comprendre l'histoire, il faut savoir que la propulsion interstellaire procède par bond d'une étoile à l'autre et que, depuis la Paille, on ne peut bondir qu'à l'intérieur même de l'Œil de Murcheson (au cœur même d'une étoile, en somme). Il faut donc disposer de la technologie adéquate pour résister au plasma stellaire : le champ Langston. Les Pailleux, n'en disposant pas, sont confinés dans leur unique système solaire depuis des milliers d'années, voire un million...

     L'empire envoie deux astronefs dans le système de la Paille : le MacArthur et le Lénine. La mission de l'amiral Kutuzov, qui commande ce dernier, est de préserver à n'importe quel prix les secrets militaires de l'empire et d'empêcher qu'ils ne tombent aux mains des Pailleux.

     L'un des tours de force ici réalisé par Jerry Pournelle et Larry Niven est la création d'une civilisation étrangère qui nous est progressivement dévoilée au fur et à mesure que les voiles de la dissimulation sont ôtés. Etrangère, mais pas trop. D'un niveau technologique comparable à l'empire. Pailleux et Humains ont suffisamment en commun pour que la guerre soit possible. Le gros de ce fort roman — qui à aucun moment ne tire à la ligne — consiste en une vaste partie de poker menteur où ni les uns ni les autres ne jouent jamais franc jeu ; dissimulant leur bellicosité réciproque. Les auteurs s'entendent à merveille pour restituer les tensions qui naissent et s'amplifient...

     La Paille dans L'Œil de Dieu est un roman bien mieux pensé et conçu que la trilogie du « Conquérant » de Timothy Zahn, où la guerre résultait d'une tragique méprise. Rien de tel ici. Chacun des deux camps est déterminé à défendre jusqu'au bout ses intérêts et à ne rien lâcher, quitte, mais en ultime recours seulement, à se faire la guerre. Chacun est bien conscient que la guerre est le moyen le moins rentable de parvenir à ses fins, le commerce étant de loin préférable, à condition, toutefois, qu'il ne soit pas un marché de dupe.

     Circonscrits dans le système de la Paille, les Pailleux n'apparaissent pas comme une menace pour l'empire ; par contre, une fois répandu dans le cosmos, ils pourraient bien se métamorphoser en un mortel péril pour le genre humain. A l'inverse, tant qu'ils sont confinés dans un unique système, les Pailleux restent sous la menace d'une extermination impériale. Tel est l'enjeu.

     Ce roman est l'un des plus remarquables space opera jamais écrits. Et, pour un livre militariste et belliciste, il faut constater qu'il n'y a pas de combat à proprement parler. L'usage des armes reste parcimonieux. En fait, si le roman est militariste, c'est bien parce que les militaires n'y sont pas des barbares sanguinaires, mais des gens intelligents, pondérés, qui ont les pieds sur terre et, qui plus est, s'avèrent avoir raison. Les chercheurs sont plus naïfs. En fait, les militaires paraissent davantage empreints de méthode scientifique que les scientifiques eux-mêmes. L'un des personnages les moins sympathiques mais les plus intéressants est le marchand rebelle Horace Hussein Bury, un « Arabe » qui devient un fanatique anti-Pailleux. Dans un roman plus récent, on pourrait interpréter ce personnage comme un reflet de la politique américaine actuelle. Mais en 1974 ?

     A mon sens, c'est à la page 73 que l'on trouve le meilleur révélateur du droitisme des auteurs. Dame Sally Fowler répond à Bury : « On nous apprend que l'évolution physique d'une espèce évoluée est peu envisageable. Les sociétés humaines protègent leurs membres les plus faibles. On invente les chaises roulantes, les lunettes et les prothèses auditives dès qu'on en a la capacité technique. Quand une société part en guerre, les hommes (trait machiste — il n'y a aucune femme parmi les forces MSI) doivent généralement passer des épreuves d'aptitude avant d'être autorisés à risquer leur vie. Nul doute que ça aide à gagner le combat [...] mais ça ne laisse guère de place pour la sélection naturelle. » Là encore, la réflexion est loin d'être dénuée de bon sens d'autant que les auteurs énoncent le fait sans porter plus qu'un jugement implicite.

     Toute la construction romanesque tend à créer une situation où la réponse optimale est celle fournie par les militaires. C'est donc une construction d'une intelligence exceptionnelle, d'une machiavélique rouerie. Les personnages humains sont intéressants, crédibles, diversifiés. Il faudrait des Pailleux radicalement autres pour amener ce même panel d'humains à un comportement et à un jugement différents. Un autre livre !

     Dans cette nouvelle traduction, plus fluide, même si je préférais la désignation « Granéen » (du Grain) plutôt que « Pailleux », La Paille dans L'Œil de Dieu confirme son statut de chef-d'œuvre majeur ayant renouvelé le space opera. Souvent imité, jamais égalé (même pas par Banks). C'est un livre dense et intense, sans longueur ni temps mort, à l'action constamment soutenue par des personnages crédibles et forts de leurs différences où une civilisation complexe a été élaborée avec le plus grand soin pour servir le propos. Jamais le thème du premier contact n'avait été traité de manière aussi aboutie. C'est presque le livre de science-fiction idéal. C'est une mise en scène très réfléchie d'une situation purement science-fictive. Les Pailleux ne sont pas des extraterrestres métaphoriques et ce n'est donc pas une fiction spéculative qui nous est ici proposée. Le renvoi vers l'univers des auteurs et lecteurs se fait à minima. On serait donc dans le divertissement mais avec une intelligence et une profondeur rarissime, même en littérature spéculative, et l'on comprend les réticences de l'Atalante à reprendre ce roman pernicieux en diable.

     Ce roman doit être lu par tout amateur de space opera pour l'immense plaisir qu'il procure en tant que tel mais aussi, surtout, peut-être, par tout amateur de S-F qui inclinerait à penser à gauche pour se confronter à une pensée de droite à l'intelligence particulièrement affûtée. La Paille dans L'Œil de Dieu (qui date de 1974, rappelons-le) est le roman fondateur du « nouveau space opera ». Si vous ne deviez en lire qu'un seul, ça ne saurait en être un autre.

Jean-Pierre LION
Première parution : 1/7/2007
dans Bifrost 47
Mise en ligne le : 27/10/2008




 
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