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Le Tour d'écrou

Henry JAMES

Titre original : The Turn of the Screw, 1898

Traduction de M. LE CORBEILLER

MARABOUT - GÉRARD , coll. Bibliothèque Marabout - Fantastique n° 412
Dépôt légal : 1972
192 pages, catégorie / prix : 2
ISBN : néant   
Genre : Fantastique



    Quatrième de couverture    
     En présentant ce livre lors de sa parution en langue française, le grand critique Edmond Jaloux écrivait : « Il semble que tous les personnages de Henry James aient quelque chose de spectral. Et je le dis dans les deux sens du mot. Ce sont des projections de l'esprit sur d'autres projections de l'esprit, et il y a dans leurs passions, même les plus ardentes, quelque chose de glacé et d'étrange, parfois même d'inhumain, qui tout d'un coup nous fait souvenir que Henry James, après tout, a été le compatriote d'Edgar Poe. »
     « Le tour d'écrou » a été porté à l'écran par Jack Clayton en 1963 sous le titre « Les innocents », d'après une magistrale adaptation de Truman Capote.

    Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :    
 
Jean-Pierre Fontana : Sondage Fontana - Fantastique (liste parue en 2002)
Patrick Marcel : Atlas des brumes et des ombres (liste parue en 2002)


    Adaptations (cinéma, télévision, BD, théâtre, radio, jeu vidéo, ....)    
Matinee Theatre ( épisode : The Others ) , 1957, Michael Dyne (Episode Série TV)
Ford Startime ( Episode 03 : The Turn of the Screw ) , 1959, John Frankenheimer (Episode Série TV)
Les Innocents , 1961, Jack Clayton
Le Tour d'écrou , 1974, Dan Curtis (Téléfilm)
Le Tour d'écrou , 1974, Raymond Rouleau (Téléfilm)
Turn of the Screw (The) , 1982, Petr Weigl (Opéra TV)
Turn of the Screw , 1985, Eloy de la Iglesia
Turn of the Screw (The) , 1990, Claus Viller (Opéra TV)
Nightmare Classics ( Episode : The Turn of the Screw ) , 1990, Graeme Clifford (Episode Série TV)
Le Tour d'écrou , 1994, Rusty Lemorande
La Vision d'Hélène Walker , 1995, Tom McLoughlin (Téléfilm)
Turn of the Screw (The) , 2003, Nick Millard
Turn of the Screw by Benjamin Britten , 2004, Katie Mitchell (Téléfilm)
La Protectrice , 2012 (BD)
 
    Critiques    
 
     La collection Marabout-Fantastique s'est enrichie d'un classique : le court roman écrit à la fin du siècle dernier par Henry James. Cet auteur américain (1843-1916) n'est pas un inconnu pour les fidèles lecteurs de Fiction qui, outre cette œuvre-ci (dans les n0s 90 et 91), avait publié La vraie chose à faire dans son n° 75 et Les amis des amis dans son n° 114 ; le même n° 114 contenait une étude de Jean-François Robin, Henry James et les contes surnaturels, à laquelle les heureux possesseurs d'une collection complète de Fiction pourront se reporter, de même qu'à l'étude de Dorémieux sur le recueil L'image dans le tapis (Fiction 59) et à celle de F. Hoda (Fiction 104) sur l'adaptation à l'écran par Jack Clayton en 1962, sous le titre Les innocents, de l'œuvre dont nous parlons aujourd'hui.
     Rien de nouveau dans cette publication, à part un sous-titre accrocheur (« Aux innocents les mains sales ») et une hideuse illustration dont le modernisme gratuit n'a aucun rapport avec le texte (ces deux énormes têtes rondes et chauves, sans âge ni sexe, aux oreilles écartées, aux yeux roses écarquillés, sont-elles celles de deux Martiens ou de deux idiots congénitaux ?), au contraire du dessin délicat et sobre, touchant et inquiétant, de Jean-Claude Forest pour la couverture de Fiction n° 90 (où une petite fille et un petit garçon habillés à l'ancienne, jolis tous les deux, regardent fixement, l'une une invisible présence par une grande fenêtre à carreaux plombés, l'autre le lecteur avec un étrange sourire). La traduction, elle, est celle de M. Le Corbeiller : la même qui avait paru dans le « Rayon des Classiques » de Fiction en mai et juin 1961, la même qu'avait publiée la Guilde du Livre de Lausanne dans la collection de « La Petite Ourse » en 1958, la même aussi qu'avait d'abord préfacée Edmond Jaloux aux éditions Stock en 1929.
     Et pourtant, une nouvelle traduction — ou du moins une révision — n'aurait pas été un luxe : le texte de M. Le Corbeiller est en effet entaché de maladresses et d'impropriétés (« hors de la fenêtre », « pour but d'une plaisanterie », « ce premier dimanche si bouleversé »), de faux amis transcrits tels quels (« elle ne devait jamais venir le troubler », « regarder... vicieusement » et d'obscurités (voir notamment p. 173 : « Ce fait... » etc. ; et p. 114 : « Cette sensation de médium... » etc). Seules quelques corrections de ponctuation, dans Fiction et chez Marabout (les tirets des pp. 158 et 173) représentent un léger progrès sur le texte initial. Le titre — traditionnel hélas ! — a été conservé partout : pourtant, screw, c'est vis et non « écrou », et cette erreur a été corrigée au chapitre I dans l'édition Marabout, mais non dans Fiction ni dans « La petite ourse » (« Si un enfant donne un tour de vis supplémentaire à votre émotion, que direz-vous de deux enfants ? »), cependant qu'au chapitre XXIII, dans les trois textes, l'institutrice donne « un tour de vis supplémentaire à l'humaine et quotidienne vertu ». Voilà donc le lecteur français rebuté dès l'abord par un titre inintelligible ; quant au corps de l'ouvrage, le style de James était déjà suffisamment compliqué (on l'a comparé à Proust) sans les obstacles ajoutés par le traducteur, et la subtilité des analyses psychologiques s'accommode mal de ses imprécisions et de ses inexactitudes.
     Si je me suis permis d'insister une fois encore sur les problèmes de langue, c'est qu'ils sont capitaux dans une telle œuvre. Les personnages de James, en effet, se heurtent constamment à la barrière du langage : s'il y a des spectres dans nombre de ses récits, ces fantômes sont d'abord les mots eux-mêmes, animés d'une vie propre et d'une démoniaque perversité. Tantôt ils se refusent à traduire les sentiments que l'on voudrait exprimer (par exemple p. 142 : « une atmosphère de beauté et de détresse qu'aucune parole ne saurait traduire »), tantôt ils semblent chargés d'une telle puissance magique (comme le carmen latin ) que l'on hésite à les employer (p. 103) : « Qui m'absoudrait jamais... si, par la plus légère allusion, j'introduisais, la première, un élément aussi atroce dans nos relations ? » ; p. 116 « Eux ont assez de tact pour se taire, et toi, avec toute la confiance qu'on te témoigne, assez de vilenie pour vouloir parler ») et que, prononcés, ils exercent une influence surnaturelle (cf. « au signal terrifiant donné par mes paroles », p. 132, ou « quelque chose de nouveau venait de surgir entre nous », p. 120). Il y a là une singulière rencontre entre la mentalité puritaine — dont James et ses personnages sont d'éminentes incarnations — et la mentalité primitive — selon laquelle on craint de livrer son nom à un étranger de peur qu'il n'ait mystérieusement barre sur vous — par l'intermédiaire peut-être de la mentalité biblique — où Dieu a d'innombrables noms mais où le vrai doit être tu.
     Ainsi, dans ce conte fantastique, l'accent n'est pas tellement mis sur les apparitions des fantômes (le valet et l'ancienne institutrice des enfants, Peter Quint et Miss Jessel) que sur les paroles à leur sujet que les vivants (les deux enfants, Miles et Flora, la gouvernante Mrs Grose, la jeune institutrice, et à l'arrière-plan l'oncle des deux orphelins) parviennent ou ne parviennent pas, veulent ou ne veulent pas échanger. Edmond Jaloux a tout dit, et fort bien, dans sa préface de 1929, de cette réticence (au vrai sens du mot : tacere = taire). L'institutrice, qui a vu les fantômes, soupçonne les enfants de les voir aussi, puis même d'être en communication constante avec eux ; mais comment le leur faire avouer sans encourir cette « culpabilité des maîtres de l'enfance qui entretiennent des terreurs et des superstitions » (p. 103) ? Ici, tabou social de l'Angleterre victorienne et tereur ancestrale du pouvoir occulte des mots se mêlent : « Tandis que les syllabes mouraient sur mes lèvres, je me disais que j'allais peut-être les aider à se former une image infâme, si, en les prononçant, ces noms hideux, je violais l'instinctive délicatesse la plus rare que jamais sans doute eût connue salle d'étude » (pp. 115, 116). Mais, d'un autre côté, le salut ne peut venir que de l'aveu, et tandis que la petite fille refuse obstinément de reconnaître le commerce qu'elle entretient avec l'âme damnée, le petit garçon échappe à la fin à l'emprise du valet maudit et préserve sa vie éternelle tout en perdant sa vie mortelle, lorsque l'institutrice obtient sa confession.
     On comprend dès lors que Graham Greene ait vu dans Henry James un auteur essentiellement religieux — « un puritain doté du sens de l'Abîme », dit-il dans sa préface à The portrait of a lady — voire un catholique qui s'ignorait : « Comme la doctrine catholique aurait pu satisfaire pleinement son désir non seulement de commémorer les morts mais de vivre en communion avec eux... Aucun jour ne se passe dans une église catholique sans prières pour être délivré des esprits mauvais qui errent de par le monde pour la perdition des âmes », écrit-il dans Henry James : aspect religieux — essai qui figure, ainsi que le précédent, dans un recueil intitulé, par une curieuse coïncidence, The lost childhood.
     C'est bien en effet d'enfance perdue qu'il s'agit dans Le tour d'écrou : perdue au sens moral et même théologique du terme. Flora et Miles sont en apparence toute innocence et beauté, au point que tout le monde succombe à leur charme, même leur institutrice qui pourtant soupçonne assez vite qu'il cache un horrible secret. Et peu à peu se dévoile leur noire profondeur : le « tour de vis » supplémentaire ne consiste pas seulement à ce que deux enfants soient hantés, au lieu d'un comme dans l'autre histoire brièvement évoquée au début du chapitre I ; ce supplément quantitatif se trouvait déjà dans le récit fait à James par l'archevêque de Cantorbéry en 1895, et dont s'est nourrie l'inspiration du romancier ; mais qualitativement il a fait un pas de plus en faisant de Flora et de Miles, non de pures victimes des revenants, mais des complices. On découvre chez eux plus que connaissance du mal : connivence ; et leurs réactions aux apparitions ne sont pas de peur et d'horreur comme chez leur préceptrice : ils paraissent chercher avidement la compagnie des êtres maléfiques, comme ils s'étaient volontiers soumis de leur vivant, selon Mrs Grose, à l'influence néfaste de serviteurs dépravés. La jeune institutrice hésite longtemps au seuil de sa découverte : « Le plus étrange, sinon le plus brillant des fils de la tapisserie mentale... était la sensation qui, si j'avais osé l'analyser, se serait ainsi nettement formulée : il » (Miles) « était soumis à une influence qui agissait comme un ferment prodigieux dans sa jeune vie spirituelle » (p. 87). Mais les preuves s'accumulent — renvoi de Miles du collège, mystérieuses sorties nocturnes, complots pour échapper à la surveillance, volées d'injures grossières (toujours cette importance démesurée des mots !), indiscrétions et mensonges — jusqu'à ce qu'enfin le trop beau masque craque et que le mal moral se révèle jusque dans le physique : « Elle n'était plus une enfant, mais une vieille, vieille f e m m e... littéralement, hideusement figée, elle était devenue commune, presque laide » (pp. 146, 147).
     Est-ce à cette métamorphose de Flora que songeait Graham Greene quand il donna à sa Brigitte, la fille du prêtre déchu de La puissance et la gloire, « un aspect de méchanceté diabolique bien au-dessus de son âge » (Laffont, 1948, p. 107) ? On pourrait en tout cas appliquer à Flora ces lignes : « On eût dît qu'une femme adulte habitait prématurément ce corps d'enfant, établissant des plans avec une connaissance bien trop précise » (p. 113), ou encore celles-ci (p. 114) : « Ce corps de sept ans » (Flora n'en a guère plus) « était comme celui d'une naine ; il contenait une affreuse maturité. » On songe aussi à certains personnages de Bernanos, comme Mouchette, ou comme la Séraphita du Journal d'un curé de campagne, dont Charles Moeller écrit (Silence de Dieu, p. 376) : « Une telle méchanceté, si précoce, si lucide... ne s'explique pas sur le plan naturel : dans une âme d'enfant, cette malice a quelque chose de monstrueux, de diabolique. Si l'enfance elle-même est atteinte, où trouverons-nous encore ces réservoirs de pureté, ces sources vives que l'âme la plus sainte a besoin de rencontrer pour s'abreuver ? »
     C'est bien pourquoi, sans doute, on recule devant cette interprétation qui, à la limite, ferait des fantômes « l'émanation visible d'une souillure monstrueuse dont serait la proie l'âme de deux enfants symbolisant en apparence la pureté et l'innocence » (Fiction 90, p. 3). Henry James lui-même semble avoir hésité à attaquer ainsi, en pleine ère victorienne, la foi générale en la pureté de l'enfance, et plutôt que de ranger The turn of the screw dans ses « études de corruption morale » (Greene, préface aux Ambassadeurs), il le définit, dans les préfaces à l'édition américaine de ses œuvres, comme « un conte de fées pur et simple », l'histoire de fantômes étant pour lui « la forme la plus possible du conte de fées ».
     Mais si on étudie Le tour d'écrou comme « un pur et simple exercice d'ingéniosité, de froid calcul artistique », je le dis tout net, c'est un échec. Il suffit pour s'en convaincre de le comparer à la nouvelle d'A.E, van Vogt Le fantôme (Fiction 216), qui est peut-être l'exemple le plus parfait de merveilleux désamorcé, parce que dénué de toute résonance métaphysique ou spirituelle (mais non, cependant, de profondeur psychologique) : à sa lecture on prend le même plaisir qu'à celui de la littérature policière, un plaisir tout esthétique, fait de satisfaction intellectuelle et d'admiration devant un mécanisme d'horlogerie complexe et pourtant parfaitement réglé dans tous ses détails. C'est loin d'être le cas pour Le tour d'écrou, où trop de questions restent sans réponse, trop de faits mystérieux : ainsi, l'oncle est un singulier « gentleman », qui ne rend jamais visite à ses pupilles, et exige de ne pas être « troublé » (sic) ; la mort des deux serviteurs reste obscure dans son comment et son pourquoi, et la coïncidence ne semble justifiée que par les besoins de l'intrigue ; les apparitions de leurs fantômes n'obéissent à aucune logique, fut-elle d'ordre surnaturel, car si, à la fin, ils semblent se montrer toutes les fois que les enfants risquent de leur échapper en faisant à leur nouvelle éducatrice la confiance d'accepter son aide et son amitié, pourquoi se sont-ils révélés à elle alors que leur emprise eût gagné à rester secrète ? Graham Greene n'a donc pas tort de refuser de voir dans cette œuvre « une histoire faite pour le temps de Noël ».
     Mais par sa richesse, et aussi ses pudiques réticences, elle se prête à d'autres interprétations, qui rendraient aux enfants une grande partie de leur innocence. C'est ainsi que, dans L'art et la littérature fantastique (Que sais — je ?), Louis Vax risque une interprétation psychanalytique : « L'institutrice qu'on nous présentait comme une belle âme est une fille niaise et refoulée. Les désirs charnels qu'éveille sa passion pour le tuteur lui font horreur : elle les projette sur le couple infernal Quint-Jesse !, qui fait pendant au couple idéal qu'elle voudrait former avec son maître. L'horreur qu'elle a d'elle-même prend corps dans les phantasmes. » Cette hypothèse a au moins le mérite de répondre à une des questions que nous venons de formuler : c'est au moment où la préceptrice souhaite voir l'oncle des enfants venir lui témoigner son estime qu'elle aperçoit pour la première fois sur une tour un homme qu'elle prend d'abord pour lui, et qui porte en effet ses habits, mais sans élégance naturelle, et qui n'est autre que son valet... mort !
     Mais c'est justement là que le bât blesse : elle n'a jamais vu Quint et Miss Jessel en chair et en os, ni en portraits, et pourtant elle en fait à Mrs Grose une description très précise. Certes elle pourrait bien mentir — se mentir — sur ce point, puisque tout ce que nous savons de l'affaire est ce qu'elle a écrit dans son journal (et l'on n'ignore pas que le journal intime prouve que les jeunes filles en fleur ont inventé, avant les grands maîtres de la science-fiction, les univers parallèles !), de même que le renvoi de Miles de son collège pour de sombres raisons morales pourrait n'être que fruit de son imagination, excuse qu'elle s'est donnée après coup. Selon F. Hoda (Fiction 104, p. 139 sq.), « il semble que Clayton et ses scénaristes aient penché pour cette solution » dans le film Les Innocents, où « les dialogues, le cadrage, la conception de la mise en scène, en un mot tout l'arsenal spécifique du cinéma, concourent à nous faire penser qu'il s'agit d'une obsession maladive de la gouvernante (dont il est bien souligné qu'elle est seule à voir les fantômes) » : singulière facilité, car « chacun imagine la difficulté qu'il y a à diriger des enfants au cinéma » ; mais quelle image, digne de figurer dans tous les florilèges à côté de celle des Horizons perdus dont j'ai parlé dans Fiction 226, p. 128, si le visage de Pamela Franklin avait su refléter la métamorphose signalée plus haut !
     Cependant, si l'on adopte cette perspective, l'œuvre est singulièrement appauvrie, car les fascinants personnages de Flora et Miles perdent toute réalité ; ils ne sont plus que des pantins vides à qui la narratrice prête une vie factice au gré de ses lubies : ce sont eux, alors, les fantômes ! Et puis, il faut pour l'adopter faire fi de la haute opinion qu'a le narrateur de la préceptrice (il l'exprime dans le premier chapitre, le seul qui ne soit pas d'elle) « C'était une personne délicieuse mais » (ajoute-t-il pour répondre aux sourires entendus des auditeurs) « de dix ans plus âgée que moi. Elle était l'institutrice de ma sœur » (et n'a causé aucun mal à cette autre élève). « ...Je n'ai jamais rencontré, dans cette situation, de femme plus agréable. Elle était digne d'occuper n'importe laquelle. »
     Alors, n'est-ce pas plutôt dans l'autre sens qu'il faudrait chercher ? Si Quint et Miss Jessel, dont Greene dit qu'ils sont « les plus traqués et les plus damnés de tous les personnages de James », ne peuvent après leur mort se résoudre à laisser en paix les deux enfants et s'acharnent ainsi à prendre possession de leur âme, ne serait-ce pas parce qu'eux-mêmes ont été, de leur vivant, possédés par Flora et Miles ? Ne cherchent-ils pas, en entraînant avec eux ces « innocents », à calmer un peu leurs propres tourments, attisés par la paix imméritée dont jouissent ceux qui furent non seulement les complices de leur déchéance, mais peut-être les responsables de leur damnation, peut-être les artisans de leur mort ? Ce désir de vengeance n'est-il pas le seul mobile qui puisse expliquer pourquoi le fantôme de Miss Jessel regardait Flora « avec des yeux d'une détermination incroyable, indescriptible, qui exprimaient une sorte d'intention furieuse » (p. 73) ? Et le piège dans lequel sont tombés les deux damnés, ne serait-ce pas l'extraordinaire beauté des deux enfants ? Un dialogue de l'institutrice avec Mrs Grose (pp. 34, 35) suggère que le jeune garçon aimait non seulement jouer de sa beauté, mais jouir de la beauté de « ceux qui lui plaisaient » (p. 185). Et s'il a communiqué cette sensualité à certains de ses condisciples — comme le laisse entendre (p. 186 notamment) sa « confession », malgré toutes les réticences victoriennes — ne se pourrait-il que ce soient lui et sa sœur qui aient également entraîné dans cette voie les deux adultes, beaux aussi tous les deux, bien que vulgaires, que leurs fonctions mêmes poussaient déjà à les choyer ? Dans certaines scènes, la narratrice ne semble-t-elle pas elle-même prête à succomber à la tentation ? S'il m'a échappé que « les rapports du petit garçon et de sa sœur sont évoqués de façon troublante » (F. Hoda, bp. cit.), les témoignages de tendresse que la jeune gouvernante échange avec ses protégés m'ont paru bien charnels, m'ont semblé devoir plus à l'attrait physique qu'au sens de ses responsabilités de pédagogue et de seconde mère. Ce thème de la « beauté du diable » (pour reprendre un titre célèbre) ne serait pas étranger au puritain Henry James, petit-fils de pasteur et fils de théologien hétérodoxe.
     A la lecture du livre, il m'a semblé, au début, être nettement entraîné dans cette direction ; à la fin, j'ai éprouvé une déception à voir cette piste tourner court : il semble que l'auteur ait in extremis renoncé à aller jusqu'au bout. Peut-être fallait-il attendre une époque moins romantique (ou moins hypocrite), plus audacieuse (ou plus impure), pour qu'on ose voir, derrière l'innocence et l'angélisme, de la sexualité et de la malfaisance (Eros et Thanatos) ; pour que les incroyants acceptent de regarder en face les découvertes de Freud, et les croyants les conséquences du péché originel ; pour qu'un auteur catholique comme Graham Greene montre par exemple (dans une nouvelle intitulée Les destructeurs et publiée en français, si mes souvenirs sont exacts, dans Le Figaro Littéraire il y a une vingtaine d'années) des enfants détruire la branlante demeure d'un vieux miséreux, sans convoitise ni haine, pour le plaisir de détruire. Les faits divers ont fourni, depuis, bien d'autres preuves que les petits d'hommes sont (pour reprendre un autre titre célèbre) « plus noirs que vous ne pensez ».

George W. BARLOW
Première parution : 1/5/1973 dans Fiction 233
Mise en ligne le : 7/1/2018


 

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