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Traque-la-Mort

Serge BRUSSOLO



Illustration de Jean-Michel NICOLLET

Jean-Claude LATTÈS (Paris, France), coll. Titres/SF n° 60
Dépôt légal : octobre 1982
256 pages, catégorie / prix : 2
ISBN : néant   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     Dès qu'un Almohan mettait le pied dans une ville, celle-ci était aussitôt menacée de destruction ! Qu'un promeneur mal avisé lui écrase le pied et c'était la catastrophe. Les buildings volaient en éclats, les arbres fruitiers vous mitraillaient comme un peloton d'exécution, chaque pavé se métamorphosait en une mine prête à vous déchiqueter la moitié du corps. Une aventure cruelle où les hommes sont les détonateurs d'un monde dangereusement piégé, véritable cheval de Troie taillé à l'échelle de cosmos pour une vengeance impitoyable !

     Serge Brussolo est né en 1951. Il a reçu par deux fois le Grand Prix de la Science Fiction française, récompenses qui ont révélé au public l'un des auteurs les plus doués et les plus brillants de sa génération, avec Aussi lourd que le vent et Vue en coupe d'une ville malade.
 
    Critiques    
     [Critique des 4 romans suivants :
     Le nuisible (Denoël, « Sueurs Froides »)
     Portrait du diable en chapeau melon (Denoël, « Présence du futur » n° 348)
     Traque la mort (Lattès, « Titre SF » n° 60)
     Les mangeurs de murailles (Fleuve Noir « Anticipation » n° 1183)
note nooSFere]


     Dans Le nuisible, on lit, cernés par des guillemets, les mots « cérémonial névrotique ». Ce terme pourrait servir à définir l'œuvre entière de Brussolo : « Des phobies enfantines débordaient la digue de ses certitudes d'adulte » (même roman, p. 14). Ces phobies, c est vrai qu'elles débordent : il n'y aurait qu'à cerner les hantises de l'auteur — la peur du noir, de l'enfermement, de la pourriture organique (« La peur du tétanos, des maladies qu'on attrape en caressant les bêtes, les microbes convoyés par les baisers des étrangers », même roman, même page), et l'insistance à décrire des fonctions peu nobles (déféquer, uriner, vomir...), pour faire de Brussolo le portrait d'un psychotique type.
     Seulement peu importe la question : d'où viennent ces images ? L'important est qu'elles sont là, qu'elles nourrissent l'œuvre, qu'elles en soient le matériau de base. Brussolo, c'est un fabricant d'images, qui toujours nous étonnent. Et c'est bien l'aspect le plus frappant de son très grand talent, de sa très forte personnalité, que, partant des sanies, il parvienne à l'or. Son don de visualisation est frappant, et convoque naturellement des équivalences plastiques — de Jérôme Bosch à Bilal, qui eux aussi transforment le laid en beau.
     (... « une femme naufragée, cramponnée à un radeau de valises, dérivait sur une mer d'encre rouge elle-même tour à tour bue et urinée par une armée de noyés aux ventres distendus. Des vols d'enclumes traversaient les façades d'une ville blâme comme la mort étrange chevrotine tirée par un fusil géant couché sur la ligne d'horizon » : Portrait du diable, p. 52).
     En fait, tout l'art de Brussolo est celui de l'accumulation — une trame hasardeuse étant bourrée jusqu'à la gueule d'incidentes qui lui donnent son épaisseur. Les romans de Brussolo : des cubes vides au départ, qui peu à peu, au fil des pages, s'emplissent jusqu'à craquer d'un magma chatoyant de pourriture proliférante. L'impression d'étouffement est d'autant plus perceptible que les récits sont bouclés sur eux-mêmes, aussi bien spatialement que temporellement : dans Portrait du diable, il s'agit d'une prison où sont enfermés des mutants génétiques qui ne peuvent avoir aucune conscience de l'extérieur ; dans Traque-la-mort, l'enfermement est double (une planète désertique, et sur cette planète de gigantesques cités mobiles) ; dans Les mangeurs de murailles, une unique cité de la fin des temps, cloisonnée intérieurement en niveaux imperméables ; dans Le nuisible, le passé qui revient en boucle pour piéger un personnage (ici l'on passe du spatial au temporel ; et Brussolo, de par la nature même de son ouvrage, un « polar », est pour la première fois obligé d'adopter une structure plus serrée, qui fait du Nuisible provisoirement son chef-d'œuvre).
     Il n'est alors pas étonnant que, tassés sur eux-mêmes dans un environnement, sans issue, personnages et décors soient peu à peu touchés par la dégénérescence, qui atteint son summum dans Traque-la-mortavec la présence de l'insecte parasite enkysté dans la peau de la Princesse : « Alors la vie du malade se changeait en un long calvaire, car l'insecte — coprophage de nature — avait le pouvoir de transmettre ses exigences alimentaires à sa victime (...) Ann avait commencé à se nourrir de ses propres excréments, à boire son urine dans le secret de ses appartements, cachant son mal comme la plus ignoble des tares. Puis les exigences de la bête s'étaient faites sentir avec plus de vivacité encore, et elle avait appris à s'agenouiller au beau milieu d'une promenade pour avaler les déjections d'un chien, à laper à même le bitume le pissat des animaux domestiques. » (p. 65 et 66). Difficilement supportable ? Peut-être parce que l'écriture de Brussolo (et c'est le seul reproche, mince, qu'on puisse lui faire) n'est peut-être pas encore tout à fait au niveau de ses visions. Mais quand même ! Quand son goût de l'autodestruction, de l'auto dévoration lui fait oublier toute prudence, toute logique, quel régal : « Et surtout, surtout, le gâteau-fantôme auquel personne n'avait jamais su résister. Une seule bouchée, une seule, suffisait à vous transformer en pain d'épices, et vous finissiez dévoré par les autres gosses qui vous arrachaient un bras, une jambe, pour y mordre à belles dents, indifférents aux hurlements muets proférés par votre bouche dessinée d'un trait de sucre souriant. » (Portrait du diable, p. 56).
     Les romans de Brussolo ? Des cauchemars d'enfant dans le noir, les rêves morbides d'un gosse qui a tellement peur qu'il en fait pipi au lit. Il faudrait qu'il se mette à écrire véritablement pour les mômes — sans se censurer, évidemment. Penses-y, Serge.


Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/1/1983 dans Fiction 336
Mise en ligne le : 1/6/2006


     Au moment où vous lirez ces lignes, d'autres livres de Brussolo auront vu le jour, chez Denoël et au Fleuve Noir. Il se passe quelque chose avec ce diable d'auteur, et je ne suis pas certain que ce quelque chose soit réjouissant... Vue en coupe d'une ville malade avait été, à mon sens, une révélation. Tout y était : intelligence du propos, maîtrise de l'écriture, respect du lecteur. Aussi lourd que le vent m'avait déjà moins plu, Sommeil de sang m'avait franchement déçu. Maintenant, Traque-la-mort. Oh ! le bouquin a beaucoup de qualités : il est bien construit, il y a de bonnes idées, et ainsi de suite — tous motifs pour lesquels, d'ordinaire, je m'enthousiasmerais. Mais voilà. Je ne peux pas m'ôter de l'idée que Brussolo s'économise, et qu'il distille désormais ses idées au compte-gouttes. Autrefois écrivain, il est maintenant — à mes yeux, et peut-être à mes yeux seuls — fonctionnaire de l'écriture. Traque-la-mort relève d'une esthétique banale, vaguement punk. L'intrigue est conventionnelle, histoire d'amour entre chasseur et gibier, boum boum tralala, c'est triste mais c'est beau, on pleure à la fin. Et ça, ça me reste en travers du gosier. Sans doute, Brussolo devient plus commercial. Mais ne l'aurait-il pas été tout aussi bien en continuant ce formidable travail de sape qui caractérisait Vue en coupe... ? N'aurait-il pas été aussi bien, sinon mieux, de prouver aux lecteurs que Brussolo avait à dire quelque chose qui lui appartenait en propre ? Traque-la-mort ne prouve que cela : Brussolo est capable de dire la même chose que n'importe qui. C'est bien dommage. Mais les éditeurs aiment ça, alors...

Emmanuel JOUANNE
Première parution : 1/12/1982 dans Fiction 335
Mise en ligne le : 11/7/2006


 

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