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La Vie comme une course de chars à voile

Dominique DOUAY


CALMANN-LÉVY, coll. Dimensions SF n° (35)
4ème trimestre 1978
208 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : 2-7021-0283-2
Format : 14 x 21 cm  
Genre : Science Fiction 



    Quatrième de couverture    
     Dans le cadre des îles anglo-normandes, qu'un dôme protège d'obscures menaces extérieures, François Rossac mène une existence privilégiée. L'argent, les filles, la gloire  : tout lui glisse des mains avec facilité. Dans sa catégorie — le char à voile de compétition — il est le meilleur.
     Trop beau pour être vrai  : cet univers paresseux s'effrite sous les yeux de Rossac. C'est d'abord une piste dont il ne reconnaît pas le tracé, des scènes dont ses amis n'ont aucun souvenir, un subtil changement du décor quotidien, de mystérieux personnages qui semblent surgir de son passé pour lui arraché un aveu...
     Le monde est une peau de chagrin, constate Rossac qui doit, seul, partir à la découverte de la réalité. Mais comment distinguer la vérité de l'illusion, dans cette société de l'an 2000 qui paraît livrée tour à tour aux généraux, aux sectes millénaristes, aux sociétés multinationales  ?
     Qui est Rossac  ? Un schizophrène, un manipulateur, ou un rêveur qui lentement s'éveille à une étrange réalité  ?

     Né en 1944 à Romans, Dominique Douay a fait ses études à la faculté de Droit de Lyon. Il occupe actuellement un poste de fonctionnaire au ministère des Finances. Il a publié une trentaine de nouvelles dans diverses revues et anthologies. Il est également l'auteur de quatre romans  : Eclipse (1975, Opta), L'Echiquier de la Création (1976, « J'ai Lu  »), Strates (1978, Denoël), Cinq solutions pour en finir (1978, Denoël).


    Cité dans les pages thématiques suivantes :     
 
    Critiques    
 
Note nooSFere]

     CAR VOICI VENIR LE TEMPS DE L'ILLUSION

     En accueillant Dominique Douay, Robert Louit a arraché l'étiquette qui collait à la peau de Dimensions, à savoir être la collection de science-fiction interdite aux auteurs français 1. Présence du Futur par contre, mais essentiellement depuis la venue d'Elisabeth Gille, n'a jamais caché ses affinités pour la SF du terroir, ce qui permet à notre auteur en un percutant doublé de sortir le même mois que La vie comme une course de chars à voile, le recueil Cinq solutions pour en finir.
     Recueil et non roman, comme il est indiqué sur la page de garde. L'hypothèse d'une coquille étant peu crédible, on aimerait ne pas penser qu'il puisse s'agir d'une tentative délibérée d'abuser l'acheteur éventuel, le roman, on le sait, se vendant mieux que le recueil de nouvelles, surtout lorsque celles-ci ne sont pas toutes inédites. Et pourtant, la 4e de couverture contredit naïvement la page de garde en précisant que, « composé d'un récit long et de quatre nouvelles (dont Thomas qui a valu à son auteur, en 1975, le prix de la science-fiction française), Cinq solutions pour en finir, recueil d'une grande homogénéité, est à lire comme un roman » 2. Alors ?...
     Alors, nous nous trouvons d'entrée, avant même d'avoir lu la première ligne, devant un cas patent de double réalité ! Cette double réalité qui nous environne et qui, selon Dominique Douay, oblige l'individu à se forger une nouvelle rationnalité en opposant à la dualité du discours les remparts aberrants, mais d'une rigidité rassurante, de la paranoïa ou de la schizophrénie. D'où la persistance du thème de l'illusion dans la SF en général et celle de Douay en particulier, l'univers illusoire étant une représentation fantasmatique de la hantise de l'homme confronté à une réalité multiforme et contradictoire 3.
     L'illusion se présente sous sa forme classique dans Thomas (rêve schizophrénique d'Adulce visualisé par Psychan, l'ordinateur psychanalyste). Terre, voici tes enfants (des millions de dormeurs reliés à un ordinateur dispensateur de rêves épiques), Aline, Liane (les simuls ajustant l'environnement de manière à créer une pseudo-réalité) ou Venceremos (l'ordinat psycho-Temporel gravant dans l'inconscient des proies de faux souvenirs collectés dans les diverses atrocités dont s'est rendu coupable l'humanité, afin de faire avorter tout risque de soulèvement).
     Mais le thème s'affine remarquablement dans Car les temps changent..., Douay ne se contentant plus de réfléchir sur la nature de la réalité (et son corollaire, la fameuse question : « Qu'est-ce qui est réel et qu'est-ce qui ne l'est pas ? »), mais désormais sur sa représentation. Au soir de chaque 31 décembre, le Changement dépouille chaque individu de sa peau sociale et redistribue les rôles, changeant la vertueuse mère de famille en pute, le clochard en fonctionnaire et Léo le lion en femme... Car qu'importe le physiologique puisque seules comptent les apparences, dans un monde bouffé par les symboles où le signe est pris pour la chose qu'il signifie et où l'image de la réalité devient la réalité. Engoncé dans des stéréotypes, l'individu n'existe que dans et par la reconnaissance d'autrui ; à la merci du rôle que la société lui impose de jouer, il n'est jamais lui-même mais une pâle imitation d'être vivant. Rejeté par le dernier changement, Léo le lion part à la recherche de son identité, oscillant entre les niveaux d'un Paris aux mille étages que parcourent en grondant les tobogans du métro. A la veille d'acquérir une véritable conscience sémiologique, base de tout réel changement 4, Léo découvrira la vérité ultime, celle qui cimente notre société dite de libéralisme avancé et ses fantoches de la contestation, à savoir que « Le Changement c'est quand rien, en fait ne change » 5.
     A la quête verticale de Léo le L(ud)ion fait écho la quête-gigogne de François Rossac dans La vie comme une course de chars à voile, quatrième et passionnant roman de Dominique Douay. Balloté dans les mouvances d'un univers en peau de chagrin, univers paresseux qui s'effrite et se racornit et s'effiloche, se plisse comme un ballon qui se dégonfle sous les coups de boutoir d'une tempête symbolique, du dôme qui protège les îles anglo-normandes au rêvarium du rêvarium à l'univers creux, c'est toute une structure du monde en poupées russes que découvre Rossac. Structure qui renvoie bien évidemment au désir schizophrénique de repli sur soi et du regressus ad uterum, ainsi qu'au discours paranoïaque de vouloir lire et ordonner le monde suivant sa propre fantasmatique. Les rêvariums (ou générateurs d'Univers Mentaux) permettant d'oublier l'hideuse émergence d'un monde manipulé par les sectes millénaristes, les sociétés multinationales et les .généraux, de fuir le réel (« La santé mentale par le rêve »), ou bien de le faire se résorber dans une coquille creuse, dans laquelle le vide intérieur refléterait le néant extérieur en une relation quasi osmotique.
     L'être est le néant, dans un univers qui s'étrécit infiniment.
     Malgré le titre qui fait référence à la fameuse nouvelle de Ballard 6, malgré le décor léthargique des dunes de l'inconscient parcourues par des chars à voile et qui évoquent Vermillon Sands, malgré la volonté délibérée de faire « signifier » le monde (Exemple : « Les projections de boue esquissaient sur les vestiges de peinture blanche une géographie aléatoire qui lui parut constituer la représentation symbolique de ce qui était devenu le monde pour lui », p. 87), La vie comme une course de chars à voile n'est pas un roman ballardien. Car pour JGB, l'âme est réellement un état de paysage dans lequel le héros ballardien recherche inlassablement une évanescente définition de lui-même ; tandis que Rossac cherche avant tout une nouvelle compréhension de ce monde absurde qui se désagrège sous ses yeux
     Lucide, douloureusement lucide (tout comme Léo le Lion), il devient étranger au monde qui l'environne, à son propre corps qui vieillit à toute allure, et à autrui. Et si là résidait la suprême illusion, savamment entretenue par un Dominique Douay théoricien de ses propres œuvres et caché derrière ses structures (tout comme Robbe Grillet) et ses références (Jeury, Ubik) ? Et si le cheminement réel du héros douaysien était inverse ? Non pas de la découverte de l'illusion aux gouffres de la schizophrénie, mais de l'impuissance à communiquer (l'impuissance est une constante dans l'œuvre de DD) à l'élaboration volontaire d'univers illusoires, de manière à justifier le refuge névrotique qui, dès lors, s'ensuivrait ?

Notes :

1. Prochain français, Pierre Giuliani, auteur d'un premier roman paru aux éditions Lattes, Séquences pour le chaos.
2. Les quatre nouvelles sont : Thomas (Fiction 249), Terre, voici tes enfants (Galaxie 127), Venceromos (Univers 01) et Aline, Liane (inédite, mais écrite à la même époque que les trois autres, c'est-à-dire 1974 environ). Car les temps changent..., court roman qui « relie » les nouvelles, a été, lui, écrit spécialement pour le recueil.
3. Cf. l'article paru dans le numéro 2 du fanzine Snake : Plaidoyer pour l'illusion
4. Comme l'a remarquablement démontré Michel Jeury dans la fête du changement in Utopies — Laffont).
5. Il est dommage que Dominique Douay se soit limité à un court roman, le sujet méritant un plus ample développement.
6. L'assassinat de John Fitzgerald Kennedy considéré comme une course automobile en descente de côte (in Les fenêtres internes, anthologie d'Henry-Luc Planchât, 10/18).


Denis GUIOT
Première parution : 1/2/1979 dans Fiction 298
Mise en ligne le : 21/2/2010


 

 
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