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Krysnak ou le complot

Daniel WALTHER

Science Fiction  - Illustration de Stéphane DUMONT
DENOËL, coll. Présence du futur n° 258, 2ème trimestre 1978
288 pages, catégorie / prix : 2, ISBN : néant
Couverture

    Quatrième de couverture    
     Je m'appelle Jean-Daniel Kerth. J'ai trente-sept ans et je suis écrivain. Il n'a jamais été facile d'être écrivain. Ni maintenant ni avant. Mais dans la dernière décennie du XX° siècle, vivre est devenu une gageure : les événements s'écroulent autour de moi comme autant de châteaux de cartes, soufflés par le vent maussade du temps. Tout à l'air de vouloir se terminer, mais dans un lent pourrissement alors que le monde, paradoxalement, s'agite. Les hommes semblent se prêter au jeu des marionnettistes, et pourtant jamais les émois n'ont été aussi grands : ceux des ploutocrates, ceux des anarchistes, ceux des flics de tous bords... jusqu'à ceux des spectres désenchantés qui soupirent inlassablement dans les cités mortes de la Lune...

 
    Critiques    
 
     L'OMBRE DE KAFKA

     Un des proches de Franz Kafka ayant cru pouvoir identifier, un peu naïvement, Samsa, le scarabée de La Métamorphose, à son auteur, celui-ci rétorqua : « Samsa n'est pas entièrement Kafka. La Métamorphose n'est pas une confession, bien qu'en un certain sens ce soit une indiscrétion ». Jean-Daniel Kerth n'est certes pas entièrement Daniel Walther, mais comment ne pas être tenté de confondre créateur et créature, confondre ces deux auteurs de fiction spéculative aux goûts musicaux et littéraires si proches, amateurs de bière et de gros cul à 12 degrés, coincés entre le porno alimentaire et la fiction spéculative ?
     Jean-Daniel Kerth est le frère de Ruby l'anarchiste floué, le frère de l'écrivain raté Krysops (Le grand homme blanc dans le planeur rouge -Fiction 212), du Lieutenant Baird (La canonnière épouvante — Fiction 217), de Storkensen l'« ami » de Friedberg (Maintenant que Friedberg est mort in Requiem pour demain — Marabout) de ces êtres torturés et velléitaires, vaincus et ballotés par les événements, jetés dans un monde à la dérive qui les broie, créatures apeurées hurlant leur solitude et se vautrant dans une éternelle culpabilité comme les Juifs de l'Ancien Testament attendant la mortelle colère de l'Eternel.
     Le plaisir masochiste de s'ébattre dans sa déchéance et de se repaître jusqu'à la nausée de son propre échec, cette « acre jouissance de sa propre souillure, de sa définitive corruption, de son irrémédiable pourriture », Jean-Daniel Kerth les projette sur le monde qui l'entoure, monde pourrissant qui « s'en va à la dérive entre les brisants d'un espace aveugle », tandis que dans la nuit grincent les charnières du cauchemar : « L'humanité n'a jamais dépassé l'étape de la chenille, elle pourrit à l'état do chrysalide et n'aura jamais d'ailes » 1.
     Castration de l'humanité qui renvoie à celle du pitoyable héros walthérien : « Je suis une bête dévorée par sa propre fiente, un oiseau aux ailes coupées par le rasoir ». Jamais la chenille ne deviendra papillon. Jean-Daniel Kerth ne cherche qu'à s'enfouir (s'enfuir ?) dans Lolita, image de la mère et refuge utérin, afin de retrouver une pureté mythique. Incapable de s'assumer il recherche désespérément sens, raison, et identité, appelant à son secours lakub Krysnak le sculpteur d'âmes, Juif errant et père rêvé (« tu es le père que je me suis créé, le père des images, fils de mes images »), père par procuration dont la seule présence porte atteinte au père réel. Mais ce père réel, qui est-il ? Est-ce le Rôdeur de Et quand vous aurez quitté le cocon qu'adviendra-t-il de vous dans tout ce froid ? (in Pardonnez-nous vos enfance — Denoël) père trop parfait et étouffant ? Est-ce le commandant castrateur d'Antienne au commandeur (in Requiem pour Demain) que le personnage principal tue afin de prendre sa place ? Est-ce Klatu l'extra-terrestre du Jour où la Terre s'arrêta (Film de Robert Wise, cité p. 207) symbole du Père protecteur/punisseur ? Mais Dieu est mort et nous sommes seuls dans la Galaxie ! Cette scotomisation du père est-elle due à l'élimination œdipienne de ce dernier (donc source d'angoisse et de culpabilité) ou bien à l'absence d'un père falot et insignifiant ? Quoi qu'il en soit ; Krysnak père d'adoption et porteur de la Loi recherchée, est le symbole d'un monde révolu à jamais enfoui dans les décombres de l'enfance.
     « Né de la vomissure d'un Dieu » et coupable de la « faute » œdipienne, l'individu walthérien recherche le châtiment pour cette culpabilité sans délit. Il extériorise son intériorité et crée un monde dont le seul but est de le faire expier, lui, tout en le confortant dans sa culpabilité. Mais ce délire paranoïaque, ce masochisme exacerbé prend appui sur la plus sinistre et la plus tangible des réalités : la dictature des monopoles, Haïti et les « frangins machette de Tonton prof », les pollutions diverses, la devise de la ploutocratie « Après nous le déluge », la dégradation de l'individu et, surtout, ce que Ballard a appelé « la mort de l'affectivité » dans un futur proche, véritable « âge de pierre de l'âme ». Cependant, captif de ses propres obsessions, Daniel Walther ne commet pas l'erreur de prétendre ainsi faire une analyse politique rigoureuse de la réalité. Encore moins de proposer une ligne de conduite. Entre le terrorisme imbécile et sanguinaire d'un Batchouk et le désenchantement teinté d'une lucide lâcheté de Keth, entre l'ultime explosion suicidaire des Maraudeurs et l'inhumanité du flic-technocrate Werner Khat, que faire ? Toute résistance est-elle réellement inutile ? No future ? Cauchemar d'écrivain ou montée des inhumanités ?
     La montée de l'inhumanité annonçant le fascisme et le stalinisme, mais aussi les caractéristiques générales de la société moderne, telle est une des interprétations de l'œuvre de Kafka. Une autre, psychanalytique, porte sur le sur le rejet et la recherche du père dans la révolte et la soumission désespérée. L'univers de Kafka, univers de séparations, d'aliénation, de non-communication, de détérioration de l'individualité, de déperdition croissante de la vie et des passions est aussi celui de Walther. Le déracinement de l'individu walthérien évoque celui du solitaire Kafka, tchèque et juif dans une communauté germanique 2. A la manière de l'auteur du Château, sans cesse Walther instruit son propre procès issu d'un conflit œdipien sans doute de même nature.
     Notons aussi que la présence de Kafka se retrouve dans les noms des personnages qui commencent souvent par la lettre K 3 : Kerth, Krysnak, Khat (ainsi que dans d'autres textes : Kostenstko, Krysops, le baron Khan), au détour d'une phrase « Jean-Daniel était couché sur le dos pareil à un coléoptère retourné, » dans la transformation cauchemardesque de la Japonaise en un monstrueux insecte. 4
     Mais si le passionnant roman de Walther est kafkaïen par sa thématique et ses obsessions, c'est par contre du côté de Joyce qu'il faut aller chercher les sources stylistiques. La concentration temporelle de l'action, la précision architecturale qui enchevêtre les motifs, la médiocrité quotidienne des héros, la rupture des différents procédés narratifs et points de vue, n'est pas sans faire penser à Ulysse. Sans oublier que :
     « Ecrire ! Régner sur les mots, tordre le langage en tous sens ! Je ne connais pas de jouissance semblable... » 5

Notes :

1. D.H Lawrence, en exergue à La canonnière Epouvante.
2. Peut-être aussi celui de Walther, habitant d'une région ayant souvent changé de nationalité.
3. On sait que dans les deux grands romans de Kafka Le procès et Le château, le héros ne paraît plus que sous l'initiale symbolique K.
4. Jusqu'au judaïsme de Kafka qui trouve des équivalents dans l'œuvre de Walther.
5. Neiges et gel d'amour sur le château du couchant dédié à James Joyce, in Requiem pour demain.


Denis GUIOT
Première parution : 1/9/1978
dans Fiction 293
Mise en ligne le : 23/5/2010


 
Base mise à jour le 24 septembre 2017.
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