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Le collecteur

par Nicolas Cluzeau

1


          Ses mains se crispèrent sur son abdomen en un vain geste de soulagement. Son bas-ventre s'enflamma. La souffrance transperça ses entrailles et fouailla son torse.
          Ann Sheridan s'écroula sur l'escalier qui menait au perron de son immeuble, la respiration soufflante et rapide, les cordes vocales bloquées. Deux personnes se précipitèrent sur elle tandis qu'une dizaine d'autres laissaient leur morbide instinct d'observation prendre le dessus sur leur compassion.
          La douleur cessa. Ann avait eu l'impression d'avoir été violée en moins de quelques secondes dans tout son corps, dans la moindre fibre de son être. La jeune femme ouvrit complètement les yeux. Elle aperçut la tête de Mr Anegarn, le vieux qui vivait dans l'entresol, et les traits inquiets de ceux qui lui avaient porté secours.
          « Tout va bien », dit-elle après s'être raclé la gorge. « Ce n'était qu'un léger malaise.
          — Un léger malaise ? » fit une hindoue au visage soucieux, son point rouge ressortant en relief sur son front plissé. « J'ai cru que vous faisiez une crise cardiaque. Votre corps était figé comme celui d'une morte.
          — Soit », dit Ann en avisant le petit attroupement qui se formait autour d'eux. « À présent, c'est terminé.
          — Vous feriez mieux de consulter un médecin », dit le second passant, un complet-veston anonyme. Il fit un petit signe de la main à Ann et s'éloigna. Les gens hochèrent la tête et commencèrent à s'égayer. La jeune hindoue fut rejointe par une petite fille au teint sombre et, après quelques mots rassurants, prit congé.
          Ann se retrouva seule sur les marches, scrutant London Street et l'ouverture de Norfolk Square avec incertitude. À bout d'énergie, elle grimpa le reste des marches et monta au second étage, dans l'appartement où elle vivait seule. Elle s'étendit sur son lit en pensant au problème de sa grossesse, qui l'avait taraudé toute la journée. Ayant vaguement décidé d'avorter, elle sombra dans un profond sommeil.
          Le cauchemar commença par le visage inoffensif d'un être androgyne à la peau marbrée. Celui-ci, ses yeux verts émeraude fixés sur elle, reposait sur un fauteuil à bascule incrusté dans la fabrique d'une maison à l'architecture démentielle. Des colonnes de bois entraient comme par une effraction maligne dans les murs de pierre recouverts de plâtre blanc. Le toit de tuiles bleues ondulait comme une mer immobile et une écume grise se tendait vers un ciel déchiré de milliers de nuances lumineuses aveuglantes. Une brise caressante roulait des buissons de feuilles en cercle autour de la maison, engendrant des frottements, des froissements dont le moindre son portait des paroles murmurantes. La maison semblait reposer sur de la terre battue craquelée par une trop forte chaleur, dénuée d'humidité depuis des lustres.
          Ann scruta d'un regard l'horizon. Elle vit d'immenses chaînes de montagne enneigées entourant des dômes rayonnants et des tours magnifiques, survolées par des continents qui flottaient, porteurs de civilisations insensées, de cités écrasantes de beauté et de forêts pétrifiées.
          La jeune femme se tourna vers l'androgyne. Son corps lisse à la peau marmoréenne, chétif et vulnérable comme celui d'un nouveau-né, tressautait sur le fauteuil à bascule, en proie à des spasmes. Ses traits tremblaient et ses yeux s'agrandissaient comme sous le choc d'une souffrance insupportable.
          Ann écarta les mains, remarquant que le fauteuil à bascule s'était un peu plus enfoncé dans le mur de la demeure excentrique. Des liens fins et gris qui zébraient la peau de l'être le retenaient prisonnier de l'assise au niveau des bras, des chevilles et du cou. Instinctivement, elle demanda : « Comment puis-je t'aider ? »
          Il répondit : « Au tréfond des choses se cachent les instincts brutaux des mondes au-delà. J'ai besoin de toi pour les rejoindre. »
          Ann fronça les sourcils, exaspérée par le babillage de son interlocuteur. « Les énigmes ne sont pas mon fort. Ne saurais-tu simplifier ta pensée ? »
          Les yeux de l'androgyne plongèrent leur intensité dans les siens. Ann se sentit accrochée à eux par une force invisible. L'être sur le fauteuil sourit alors, ses lèvres se relevant dans un bonheur amer. Ann fut effrayée jusque dans la substance même de ses os par ce sourire. Il était si sûr par la fermeté de son pli, si dominateur par la trace d'arrogance des lèvres blanches, qu'elle l'interpréta comme un signe de sacrifice dont elle était la victime. Elle détourna brutalement le regard, son incompréhension l'emportant sur sa compassion naturelle.
          « Non ! » fit l'être en se tordant sur son fauteuil.
          Puis tout alla très vite. L'être se divisa en deux, découpé précisément comme à l'aide d'un scalpel gigantesque. Un

          sang à la couleur indéfinissable s'échappa de son corps meurtri et la vague recouvrit ses jambes, ainsi que la terre devant Ann. Le visage se fendit et les deux parties de sa face blême se séparèrent en un crissement d'os désagréable. Une substance gélatineuse ressemblant à des sanies et du sang mélangés se répandit hors de la carcasse rompue. Les mains et les jambes de l'être se débattirent frénétiquement, bombardant le fauteuil de coups puissants.
          Ann voulut se précipiter pour l'aider, mais elle chut à terre tandis qu'une douleur fulgurante doublée d'un double bruit de rupture sèche la faisait tomber en avant.
          Se retournant, elle vit que deux mains énormes aux doigts en forme de gros hachoirs venait de lui sectionner les pieds au niveau des chevilles, et deux bouillons de sang rugissaient de l'extrémité de ses mollets, nourrissant la terre ; de multiples bouches avides firent leur apparition à côté des mains ensanglantées. Des filaments sortirent subitement des méandres des crevasses de sécheresse et se dirigèrent vers elle. Ils la saisirent alors que la nausée et la souffrance se disputaient son corps, la traînèrent jusqu'à une plus grosse fissure dans le sol, laissant derrière elle une rivière de sang.
          La fissure se fit ravin, puis gouffre au fur et à mesure qu'elle se faisait traîner. Elle put enfin voir que l'ouverture, agrémentée sur ses parois de surrections longues et aiguisées en rangs serrés, n'était autre qu'une monstrueuse gueule qui allait l'engloutir.
          Ses yeux brouillés de larmes de sang et de souffrance se tournèrent vers l'être sur la chaise. Il pénétrait encore plus dans la structure de plus en plus molle de la maison et celle-ci dansait sur ses fondations. Un sentiment d'urgence prit Ann à la gorge. Une voix lui parvint, lointaine et teintée d'une tristesse fataliste. « Réveille-toi, et porte-moi l'assurance de tes sentiments pour la vie dans la vie en tournant tes yeux vers le sol sous le sol. »
          Ann bascula alors dans le gouffre et fut déchirée vivante par les surrections de pierre tout en tombant sans fin en une longue agonie sanglante. Le cri qu'elle poussa résonna longtemps entre les murailles du gouffre, puis celui-ci se referma dans un sinistre claquement.


*


          Le hurlement d'Ann dut s'entendre dans tout l'immeuble. Il mourut et la tranquillité reprit sa place. Sa respiration saccadée, son corps tout habillé encore trempé d'une sueur abondante, elle se passa la main sur ses yeux puis regarda fugitivement son réveil : trois heures trente.
          Encore tremblante comme une feuille, elle ôta lentement ses vêtements souillés de sueur et les jeta sur le lit avant de s'avancer, chancelante, vers la salle de bains.
          La douche brûlante lui fit l'effet d'une gifle salutaire. Elle put enfin décrisper ses muscles tétanisés par le cauchemar. Elle se sécha sommairement, éteignit la lumière de la salle de bains et s'assit sur le couvercle des toilettes, fixant le sol carrelé incolore dans l'obscurité. Elle fit le vide dans son esprit en espérant recouvrer un semblant de calme. Arrêtant de torturer le tissu moelleux de la serviette, la jeune femme se relaxa contre la cuve. Le revêtement d'émail était glacé, mais elle n'en avait cure : elle voulait juste laisser son corps se détendre. Surtout, ne pas penser à ce cauchemar, se dit-elle en se concentrant sur des événements de la semaine et les problèmes administratifs de son travail — elle se souvint alors qu'elle était en congé pour une semaine.
          Par la fenêtre de la chambre entrait l'éclat jaune sale d'un lampadaire extérieur qui teintait tout, le tapis sale et troué, les chaises, la penderie et le lit, d'un ton fade et maladif. Soupirant, Ann céda à ses besoins, relevant le couvercle de la cuvette et se soulageant avant de revenir dans la chambre avec une sorte de crainte ancrée dans les entrailles.
          S'apercevant de l'état déplorable de son estomac qui réclamait à grands cris de la nourriture, elle passa un long T-shirt, se prépara un thé et élabora un sandwich. S'installant sur l'appui intérieur de la fenêtre de la cuisine, elle se mit à réfléchir tout en mastiquant soigneusement la nourriture et en sirotant son thé. Par le cadre à la peinture écaillée, Ann avait vue sur la cour intérieure de l'immeuble, qu'il partageait avec un autre. Les trois autres faces blêmes aux multiples yeux aveugles étaient comme des falaises de craie ponctuées d'ouvertures noires.
          Ce soir-là, la Lune en croissance éclaboussait les façades d'une lumière vive, déposant comme une chape de chaux vive sur tous les murs, les fenêtres, les portes du rez-de-chaussée et les marches des escaliers qui descendaient aux entresols.
          Sur le mur d'en face, l'ombre démesurée de la jeune femme, projetée par l'ampoule nue du plafond, s'encadrait dans un grand rectangle de lumière blanche. Elle la trouva peu réconfortante, trop brutale, et éteignit sans hésiter. La pénombre la rassura un peu.
          La période de peur exaltée initiale était à présent dépassée ; arrivait le temps de l'analyse. Comment fallait-il interpréter son cauchemar ? Soit les éléments oniriques qui l'avaient frappée étaient d'une trop belle, trop réelle, trop affreuse et terrible facture pour pouvoir être décortiqués, soit ils se montraient trop explicites, comme un subconscient d'une bêtise infinie qui lui interdirait d'avorter.
          Elle faillit s'étouffer avec une bouchée de son sandwich en gloussant à cette dernière pensée. Ayant rejeté la possibilité, elle se pencha sur la vision des mondes qu'elle avait entr'aperçus derrière la maison et dans les cieux, ces paysages étrangers et admirables où tout n'était que paix et entente, que sérénité et méditation, où tant d'êtres si différents vivaient.
          Ann interrompit sa réflexion, étonnée de la profondeur de ses souvenirs. Il lui suffisait juste d'évoquer un fragment du moment onirique pour le voir se dérouler. Certains éléments ne faisaient pas partie de son expérience. Pourtant, elle n'avait aucun mal à les réunir.
          Ann finit son sandwich et son thé en se disant qu'il n'était peut-être pas bon de gâcher ces moments. En essayant de tout assimiler maintenant, elle s'écoeurerait elle-même jusqu'à la nausée — ou la folie — et oublierait peut-être des morceaux intéressants, des pièces de choix. Elle conçut un embryon d'idée qui rattacha ce don à la souffrance qui l'avait clouée sur l'escalier du perron.
          Un éclair de lumière blanche attira son regard vers le bas de la cour.
          L'escalier menant à l'entresol de l'immeuble s'était illuminé, car quelqu'un venait d'ouvrir la porte qui se trouvait en contrebas. Une ombre s'étala sur les marches. Ann reconnut la silhouette de Mr Anegarn, vêtu de son éternelle veste de tweed, de son pull à col roulé et de son pantalon de velours. Il montait lentement vers la cour, portant un petit sac à ordures. Ses cheveux noirs contrastaient avec le teint cadavérique de son visage et l'argent lumineux de l'astre sélénique.
          Ann ouvrit la fenêtre silencieusement, se penchant dans un accès de curiosité. Mr Anegarn atteignit le haut des marches, toujours droit et digne, presque inhumain dans sa froideur solitaire. Il marcha vers la poubelle. Ann, qui avait oublié son bol sur le rebord intérieur de la fenêtre, le poussa par inadvertance et il roula, tomba et se fracassa sur le sol de la cuisine dans un bruit de fin du monde.
          Deux étages plus bas, Anegarn avait bondi et lâché son sac. Celui-ci heurta les dalles de la cour en un son semblable à celui du bol et s'ouvrit en répandant son contenu. Ann, qui avait fermé les yeux en jurant entre ses dents lorsque le bol s'était brisé, les rouvrit. Mr Anegarn la regardait fixement, silencieux, immobile comme une statue depuis la rambarde de l'escalier. Elle détourna les yeux, gênée, pour les porter sur ce qui s'était éparpillé dans la cour.
          Jetant des reflets argentés, des bouts de miroir sortaient du sac, de toutes formes et de toutes tailles, certains retournés, d'autres encore pris dans le plastique du sac poubelle. Les yeux d'Ann eurent le temps d'y distinguer d'étranges vagues de luminescence qui passaient comme des ondes éclatantes sur leur surface visible, puis une ombre les recouvrit. Mr Anegarn s'était interposé entre eux et elle, et avait entrepris de les ramasser avec soin en les remettant dans le sac.
          « Je suis désolée, Mr Anegarn », dit-elle à voix basse. « Je ne voulais pas vous effrayer. »
          Le vieil homme aux cheveux de nuit s'arrêta dans sa besogne pendant un instant, comme jaugeant les paroles de la jeune femme. Il finit de ramasser les morceaux en répondant sur le même ton : « Ce n'est rien. Retournez vous coucher, rien d'important ne se passe au sein de cette nuit comme les autres : aussi argentée, aussi silencieuse et bruyante que toujours, et aussi mélancolique qu'une chanson ou qu'un poème entendu dans son enfance. »
          Mr Anegarn souleva le couvercle de la poubelle. Il posa délicatement le sac contentant le miroir brisé sur le tas d'ordures en dessous. Ann resta un instant sans réaction, surprise par la réponse si longue et ampoulée. Elle dit : « C'est dommage d'avoir cassé votre miroir. Vous deviez y tenir. » Bravo, se morigéna-t-elle. Comment aligner deux phrases stupides en moins de trois secondes !
          Elle vit Anegarn se figer un instant. « Pas autant qu'on aurait pu le croire », répondit-il finalement.
          Ann se pencha un peu plus pour le regarder s'enfoncer dans la lumière inondant le palier de son appartement. Il se tourna vers elle, ses yeux brillant comme deux émeraudes dans un champ de néant. Ann eut un mouvement de recul et les traits ridés d'Anegarn se plissèrent encore plus lorsqu'il sourit légèrement, d'un sourire sans aucune joie. « La nuit ne porte pas conseil, Mademoiselle Sheridan. » Et sur ce il s'engouffra dans l'entresol.
          Ann, se fustigeant pour sa négligence, referma la fenêtre. Tout de même, pensa-t-elle en ramassant les morceaux du bol, il est étonnant de voir un type de l'âge d'Anegarn se balader tout habillé à quatre heures du matin. Elle haussa les épaules et soupira. Mais qui suis-je pour juger des habitudes des autres ?
          Avant de s'endormir dans de nouveaux draps, propres et soyeux, elle essaya de se représenter les moments où elle avait vu Mr Anegarn avec d'autres vêtements que ceux qu'ils portaient ce soir.
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          Ses mains se crispèrent sur son abdomen en un vain geste de soulagement. Son bas-ventre s'enflamma. La souffrance transperça ses entrailles et fouailla son torse.
          Ann Sheridan s'écroula sur l'escalier qui menait au perron de son immeuble, la respiration soufflante et rapide, les cordes vocales bloquées. Deux personnes se précipitèrent sur elle tandis qu'une dizaine d'autres laissaient leur morbide instinct d'observation prendre le dessus sur leur compassion.
          La douleur cessa. Ann avait eu l'impression d'avoir été violée en moins de quelques secondes dans tout son corps, dans la moindre fibre de son être. La jeune femme ouvrit complètement les yeux. Elle aperçut la tête de Mr Anegarn, le vieux qui vivait dans l'entresol, et les traits inquiets de ceux qui lui avaient porté secours.
          « Tout va bien », dit-elle après s'être raclé la gorge. « Ce n'était qu'un léger malaise.
          — Un léger malaise ? » fit une hindoue au visage soucieux, son point rouge ressortant en relief sur son front plissé. « J'ai cru que vous faisiez une crise cardiaque. Votre corps était figé comme celui d'une morte.
          — Soit », dit Ann en avisant le petit attroupement qui se formait autour d'eux. « À présent, c'est terminé.
          — Vous feriez mieux de consulter un médecin », dit le second passant, un complet-veston anonyme. Il fit un petit signe de la main à Ann et s'éloigna. Les gens hochèrent la tête et commencèrent à s'égayer. La jeune hindoue fut rejointe par une petite fille au teint sombre et, après quelques mots rassurants, prit congé.
          Ann se retrouva seule sur les marches, scrutant London Street et l'ouverture de Norfolk Square avec incertitude. À bout d'énergie, elle grimpa le reste des marches et monta au second étage, dans l'appartement où elle vivait seule. Elle s'étendit sur son lit en pensant au problème de sa grossesse, qui l'avait taraudé toute la journée. Ayant vaguement décidé d'avorter, elle sombra dans un profond sommeil.
          Le cauchemar commença par le visage inoffensif d'un être androgyne à la peau marbrée. Celui-ci, ses yeux verts émeraude fixés sur elle, reposait sur un fauteuil à bascule incrusté dans la fabrique d'une maison à l'architecture démentielle. Des colonnes de bois entraient comme par une effraction maligne dans les murs de pierre recouverts de plâtre blanc. Le toit de tuiles bleues ondulait comme une mer immobile et une écume grise se tendait vers un ciel déchiré de milliers de nuances lumineuses aveuglantes. Une brise caressante roulait des buissons de feuilles en cercle autour de la maison, engendrant des frottements, des froissements dont le moindre son portait des paroles murmurantes. La maison semblait reposer sur de la terre battue craquelée par une trop forte chaleur, dénuée d'humidité depuis des lustres.
          Ann scruta d'un regard l'horizon. Elle vit d'immenses chaînes de montagne enneigées entourant des dômes rayonnants et des tours magnifiques, survolées par des continents qui flottaient, porteurs de civilisations insensées, de cités écrasantes de beauté et de forêts pétrifiées.
          La jeune femme se tourna vers l'androgyne. Son corps lisse à la peau marmoréenne, chétif et vulnérable comme celui d'un nouveau-né, tressautait sur le fauteuil à bascule, en proie à des spasmes. Ses traits tremblaient et ses yeux s'agrandissaient comme sous le choc d'une souffrance insupportable.
          Ann écarta les mains, remarquant que le fauteuil à bascule s'était un peu plus enfoncé dans le mur de la demeure excentrique. Des liens fins et gris qui zébraient la peau de l'être le retenaient prisonnier de l'assise au niveau des bras, des chevilles et du cou. Instinctivement, elle demanda : « Comment puis-je t'aider ? »
          Il répondit : « Au tréfond des choses se cachent les instincts brutaux des mondes au-delà. J'ai besoin de toi pour les rejoindre. »
          Ann fronça les sourcils, exaspérée par le babillage de son interlocuteur. « Les énigmes ne sont pas mon fort. Ne saurais-tu simplifier ta pensée ? »
          Les yeux de l'androgyne plongèrent leur intensité dans les siens. Ann se sentit accrochée à eux par une force invisible. L'être sur le fauteuil sourit alors, ses lèvres se relevant dans un bonheur amer. Ann fut effrayée jusque dans la substance même de ses os par ce sourire. Il était si sûr par la fermeté de son pli, si dominateur par la trace d'arrogance des lèvres blanches, qu'elle l'interpréta comme un signe de sacrifice dont elle était la victime. Elle détourna brutalement le regard, son incompréhension l'emportant sur sa compassion naturelle.
          « Non ! » fit l'être en se tordant sur son fauteuil.
          Puis tout alla très vite. L'être se divisa en deux, découpé précisément comme à l'aide d'un scalpel gigantesque. Un

          sang à la couleur indéfinissable s'échappa de son corps meurtri et la vague recouvrit ses jambes, ainsi que la terre devant Ann. Le visage se fendit et les deux parties de sa face blême se séparèrent en un crissement d'os désagréable. Une substance gélatineuse ressemblant à des sanies et du sang mélangés se répandit hors de la carcasse rompue. Les mains et les jambes de l'être se débattirent frénétiquement, bombardant le fauteuil de coups puissants.
          Ann voulut se précipiter pour l'aider, mais elle chut à terre tandis qu'une douleur fulgurante doublée d'un double bruit de rupture sèche la faisait tomber en avant.
          Se retournant, elle vit que deux mains énormes aux doigts en forme de gros hachoirs venait de lui sectionner les pieds au niveau des chevilles, et deux bouillons de sang rugissaient de l'extrémité de ses mollets, nourrissant la terre ; de multiples bouches avides firent leur apparition à côté des mains ensanglantées. Des filaments sortirent subitement des méandres des crevasses de sécheresse et se dirigèrent vers elle. Ils la saisirent alors que la nausée et la souffrance se disputaient son corps, la traînèrent jusqu'à une plus grosse fissure dans le sol, laissant derrière elle une rivière de sang.
          La fissure se fit ravin, puis gouffre au fur et à mesure qu'elle se faisait traîner. Elle put enfin voir que l'ouverture, agrémentée sur ses parois de surrections longues et aiguisées en rangs serrés, n'était autre qu'une monstrueuse gueule qui allait l'engloutir.
          Ses yeux brouillés de larmes de sang et de souffrance se tournèrent vers l'être sur la chaise. Il pénétrait encore plus dans la structure de plus en plus molle de la maison et celle-ci dansait sur ses fondations. Un sentiment d'urgence prit Ann à la gorge. Une voix lui parvint, lointaine et teintée d'une tristesse fataliste. « Réveille-toi, et porte-moi l'assurance de tes sentiments pour la vie dans la vie en tournant tes yeux vers le sol sous le sol. »
          Ann bascula alors dans le gouffre et fut déchirée vivante par les surrections de pierre tout en tombant sans fin en une longue agonie sanglante. Le cri qu'elle poussa résonna longtemps entre les murailles du gouffre, puis celui-ci se referma dans un sinistre claquement.


*


          Le hurlement d'Ann dut s'entendre dans tout l'immeuble. Il mourut et la tranquillité reprit sa place. Sa respiration saccadée, son corps tout habillé encore trempé d'une sueur abondante, elle se passa la main sur ses yeux puis regarda fugitivement son réveil : trois heures trente.
          Encore tremblante comme une feuille, elle ôta lentement ses vêtements souillés de sueur et les jeta sur le lit avant de s'avancer, chancelante, vers la salle de bains.
          La douche brûlante lui fit l'effet d'une gifle salutaire. Elle put enfin décrisper ses muscles tétanisés par le cauchemar. Elle se sécha sommairement, éteignit la lumière de la salle de bains et s'assit sur le couvercle des toilettes, fixant le sol carrelé incolore dans l'obscurité. Elle fit le vide dans son esprit en espérant recouvrer un semblant de calme. Arrêtant de torturer le tissu moelleux de la serviette, la jeune femme se relaxa contre la cuve. Le revêtement d'émail était glacé, mais elle n'en avait cure : elle voulait juste laisser son corps se détendre. Surtout, ne pas penser à ce cauchemar, se dit-elle en se concentrant sur des événements de la semaine et les problèmes administratifs de son travail — elle se souvint alors qu'elle était en congé pour une semaine.
          Par la fenêtre de la chambre entrait l'éclat jaune sale d'un lampadaire extérieur qui teintait tout, le tapis sale et troué, les chaises, la penderie et le lit, d'un ton fade et maladif. Soupirant, Ann céda à ses besoins, relevant le couvercle de la cuvette et se soulageant avant de revenir dans la chambre avec une sorte de crainte ancrée dans les entrailles.
          S'apercevant de l'état déplorable de son estomac qui réclamait à grands cris de la nourriture, elle passa un long T-shirt, se prépara un thé et élabora un sandwich. S'installant sur l'appui intérieur de la fenêtre de la cuisine, elle se mit à réfléchir tout en mastiquant soigneusement la nourriture et en sirotant son thé. Par le cadre à la peinture écaillée, Ann avait vue sur la cour intérieure de l'immeuble, qu'il partageait avec un autre. Les trois autres faces blêmes aux multiples yeux aveugles étaient comme des falaises de craie ponctuées d'ouvertures noires.
          Ce soir-là, la Lune en croissance éclaboussait les façades d'une lumière vive, déposant comme une chape de chaux vive sur tous les murs, les fenêtres, les portes du rez-de-chaussée et les marches des escaliers qui descendaient aux entresols.
          Sur le mur d'en face, l'ombre démesurée de la jeune femme, projetée par l'ampoule nue du plafond, s'encadrait dans un grand rectangle de lumière blanche. Elle la trouva peu réconfortante, trop brutale, et éteignit sans hésiter. La pénombre la rassura un peu.
          La période de peur exaltée initiale était à présent dépassée ; arrivait le temps de l'analyse. Comment fallait-il interpréter son cauchemar ? Soit les éléments oniriques qui l'avaient frappée étaient d'une trop belle, trop réelle, trop affreuse et terrible facture pour pouvoir être décortiqués, soit ils se montraient trop explicites, comme un subconscient d'une bêtise infinie qui lui interdirait d'avorter.
          Elle faillit s'étouffer avec une bouchée de son sandwich en gloussant à cette dernière pensée. Ayant rejeté la possibilité, elle se pencha sur la vision des mondes qu'elle avait entr'aperçus derrière la maison et dans les cieux, ces paysages étrangers et admirables où tout n'était que paix et entente, que sérénité et méditation, où tant d'êtres si différents vivaient.
          Ann interrompit sa réflexion, étonnée de la profondeur de ses souvenirs. Il lui suffisait juste d'évoquer un fragment du moment onirique pour le voir se dérouler. Certains éléments ne faisaient pas partie de son expérience. Pourtant, elle n'avait aucun mal à les réunir.
          Ann finit son sandwich et son thé en se disant qu'il n'était peut-être pas bon de gâcher ces moments. En essayant de tout assimiler maintenant, elle s'écoeurerait elle-même jusqu'à la nausée — ou la folie — et oublierait peut-être des morceaux intéressants, des pièces de choix. Elle conçut un embryon d'idée qui rattacha ce don à la souffrance qui l'avait clouée sur l'escalier du perron.
          Un éclair de lumière blanche attira son regard vers le bas de la cour.
          L'escalier menant à l'entresol de l'immeuble s'était illuminé, car quelqu'un venait d'ouvrir la porte qui se trouvait en contrebas. Une ombre s'étala sur les marches. Ann reconnut la silhouette de Mr Anegarn, vêtu de son éternelle veste de tweed, de son pull à col roulé et de son pantalon de velours. Il montait lentement vers la cour, portant un petit sac à ordures. Ses cheveux noirs contrastaient avec le teint cadavérique de son visage et l'argent lumineux de l'astre sélénique.
          Ann ouvrit la fenêtre silencieusement, se penchant dans un accès de curiosité. Mr Anegarn atteignit le haut des marches, toujours droit et digne, presque inhumain dans sa froideur solitaire. Il marcha vers la poubelle. Ann, qui avait oublié son bol sur le rebord intérieur de la fenêtre, le poussa par inadvertance et il roula, tomba et se fracassa sur le sol de la cuisine dans un bruit de fin du monde.
          Deux étages plus bas, Anegarn avait bondi et lâché son sac. Celui-ci heurta les dalles de la cour en un son semblable à celui du bol et s'ouvrit en répandant son contenu. Ann, qui avait fermé les yeux en jurant entre ses dents lorsque le bol s'était brisé, les rouvrit. Mr Anegarn la regardait fixement, silencieux, immobile comme une statue depuis la rambarde de l'escalier. Elle détourna les yeux, gênée, pour les porter sur ce qui s'était éparpillé dans la cour.
          Jetant des reflets argentés, des bouts de miroir sortaient du sac, de toutes formes et de toutes tailles, certains retournés, d'autres encore pris dans le plastique du sac poubelle. Les yeux d'Ann eurent le temps d'y distinguer d'étranges vagues de luminescence qui passaient comme des ondes éclatantes sur leur surface visible, puis une ombre les recouvrit. Mr Anegarn s'était interposé entre eux et elle, et avait entrepris de les ramasser avec soin en les remettant dans le sac.
          « Je suis désolée, Mr Anegarn », dit-elle à voix basse. « Je ne voulais pas vous effrayer. »
          Le vieil homme aux cheveux de nuit s'arrêta dans sa besogne pendant un instant, comme jaugeant les paroles de la jeune femme. Il finit de ramasser les morceaux en répondant sur le même ton : « Ce n'est rien. Retournez vous coucher, rien d'important ne se passe au sein de cette nuit comme les autres : aussi argentée, aussi silencieuse et bruyante que toujours, et aussi mélancolique qu'une chanson ou qu'un poème entendu dans son enfance. »
          Mr Anegarn souleva le couvercle de la poubelle. Il posa délicatement le sac contentant le miroir brisé sur le tas d'ordures en dessous. Ann resta un instant sans réaction, surprise par la réponse si longue et ampoulée. Elle dit : « C'est dommage d'avoir cassé votre miroir. Vous deviez y tenir. » Bravo, se morigéna-t-elle. Comment aligner deux phrases stupides en moins de trois secondes !
          Elle vit Anegarn se figer un instant. « Pas autant qu'on aurait pu le croire », répondit-il finalement.
          Ann se pencha un peu plus pour le regarder s'enfoncer dans la lumière inondant le palier de son appartement. Il se tourna vers elle, ses yeux brillant comme deux émeraudes dans un champ de néant. Ann eut un mouvement de recul et les traits ridés d'Anegarn se plissèrent encore plus lorsqu'il sourit légèrement, d'un sourire sans aucune joie. « La nuit ne porte pas conseil, Mademoiselle Sheridan. » Et sur ce il s'engouffra dans l'entresol.
          Ann, se fustigeant pour sa négligence, referma la fenêtre. Tout de même, pensa-t-elle en ramassant les morceaux du bol, il est étonnant de voir un type de l'âge d'Anegarn se balader tout habillé à quatre heures du matin. Elle haussa les épaules et soupira. Mais qui suis-je pour juger des habitudes des autres ?
          Avant de s'endormir dans de nouveaux draps, propres et soyeux, elle essaya de se représenter les moments où elle avait vu Mr Anegarn avec d'autres vêtements que ceux qu'ils portaient ce soir.
2

          Le lendemain, Ann se leva vers onze heures du matin. Sur les sons étranges, sourds et feutrés des Dead Can Dance, elle s'était remémorée les événements de la nuit en une espèce de brouillard, une brume dérivant dans son esprit. C'était un peu comme si la nuit avait exacerbé ses perceptions pour former, générer des visions extraordinaires, des images sans queue ni tête, des hasards de couleurs et de sons qui s'étaient entrechoqués dans son esprit.
          Elle se souvint ensuite qu'elle était enceinte. Cela teinta d'un voile de nuées grises la belle journée automnale qui s'annonçait dans tout le pays.
          Se levant avant midi, elle sortit. Dans le hall de l'immeuble, elle hésita quelques secondes avant de se rendre dans la cour d'un pas peu assuré. À cette heure, tout le monde travaillait et personne ne montrait le bout de son nez ; des senteurs de cuisine émanaient de quelques appartements. Une ombre crépusculaire régnait dans la moitié de cour. Les deux poubelles étaient là, ainsi que les plantes en pots disposées tout le long de la rambarde de l'escalier menant à l'entresol.
          Ann s'avança jusqu'au milieu de la cour, près des poubelles. L'ombre la fit frissonner ; un étrange courant d'air frais sinuait sur le sol et le long des parois, pénétrant ses vêtements. Prenant son courage à deux mains, elle souleva le couvercle de la première, puis de la seconde poubelle. Leurs fragrances respectives vinrent s'insinuer dans ses narines, mais elles étaient vides.
          Elle jeta alors un oeil dans les plus petites réservées aux magazines et journaux en tous genres. A part des entassements aléatoires de diverses revues et de papiers, les morceaux de miroir de s'y trouvaient pas.
          Plissant le nez de frustration, elle se tourna alors vers la rambarde et les plantes vertes. Deux rangées de tiges et arbustes hérissés de feuilles encore vertes s'étalaient dans de longs pots bruns. D'autres s'enfonçaient dans l'escalier menant chez Mr Anegarn. Elles semblaient s'agiter dans ce courant d'air qu'Ann avait déjà remarqué.
          La jeune femme s'approcha du palier pour examiner la terre noire des pots. Se penchant sur les excroissances, elle écarta les feuilles de certaines plantes. Elle fit ainsi toute la rangée qui se trouvait au niveau de la cour, contre la rambarde extérieure de l'escalier. Elle ne trouva rien de conséquent. La jeune femme sentait néanmoins, en une subtile et indéfinissable reconnaissance, ses perceptions aller plus loin que ses simples vision, toucher ou odorat. La vie qui coulait dans ces tiges, qui se gonflait dans ces feuilles et ces fleurs, se réverbérait et bondissait en elle comme des milliers de caresses, la berçaient en des mouvements infiniment gracieux.
          Elle effleurait les plantes, leur souriait de ses gestes lents et innocents tout en les longeant jusqu'au palier supérieur de l'escalier. Là, le courant d'air étrange qui baignait ses jambes dans un étau de froid coupa ces étranges perceptions.
          Devant elle, l'escalier s'étageait, gouffre à la pente irrégulière qui lui donnait le vertige. Sur la droite, l'agencement de pots continuait vers le bas. Une végétation luxuriante explosait de vert torturé, comme soumise à une envie soudaine de liberté. Ann mit le pied sur la première marche en inclinant la tête pour voir sous les feuilles des premières plantes. Mais la terre restait vierge de morceaux de miroir. Elle avança, descendant encore d'une marche, et allait poursuivre son examen lorsqu'elle se heurta à quelque chose.
          Heurter n'était pas le mot idéal pour définir cette rencontre ; Ann eut l'impression de pénétrer dans un nouvel espace, de s'enfoncer dans un champ fait de coton ou de liquide gélatineux, à l'image de la mouche qui s'engluerait dans de la confiture ou qui se prendrait dans une toile d'araignée. Dans son esprit, des mots s'imprimèrent : Remonte l'escalier, il n'y a rien à voir par ici que le désert de l'âme humaine.
          La nouvelle sensibilité qui éclosait avec peine en elle combattait ce champ de répulsion. Sa main s'agrippa à la rambarde de l'escalier et elle se hissa volontairement hors de ce piège étrange.
          Revenue dans la cour, elle ferma les yeux et se força au calme. Appuyée au muret qui soutenait la grille de fer forgée, elle revint lentement à des sensations normales. Ce qui lui permit d'apercevoir l'éclat sous la petite grille qui terminait, vers le hall de l'immeuble, la rigole d'écoulement d'eau.
          Ann jeta des regards de tous côtés. Quoi que Mr Anegarn eût installé dans sa périphérie, cela le protégeait de la meilleure des manières des importuns en tous genres. Etait-ce de la magie ? Des pouvoirs paranormaux ? Une véritable rémanence de haine ou de rejet ? Ann se dit que beaucoup de mystère entourait le sol sous le sol, en effet.
          La jeune femme se dirigea vers la grille, la souleva rapidement. Elle empoigna le petit triangle de verre brisé qui reposait à côté du drain trop petit pour l'emporter. Elle referma la grille en silence, enveloppa le morceau de miroir dans un mouchoir, ouvrit la porte donnant sur le hall et sortit de l'immeuble.
          Le soleil étalait toute sa splendeur dans un ciel parcouru de quelques cumulo-nimbus. Ann se mit à revivre au contact des rayons qui l'éblouissaient. L'agitation de la rue autour d'elle jouait le bémol de cette belle journée, mais la vie habitait la ville. Elle décida d'aller se restaurer, puis de se promener à Hyde Park et de faire quelques emplettes cet après-midi du côté de la City. Ann Sheridan avait totalement oublié qu'aujourd'hui, elle avait voulu prendre rendez-vous pour avorter.
3


          Ann profita de l'ambiance nouvelle qui s'installait en ville avec la nuit pour déambuler et flâner un peu, remontant à pied Regent Street le long des magasins illuminés.
          La jeune femme n'était pas très pressée de rentrer chez elle. La crainte de l'incompréhension, du ridicule, l'avait empêchée de se confier à quiconque, même aux seuls amis qu'elle possédait en cet enfer qu'était Londres. Peut-être y avait-il aussi comme une volonté de sa part de ne pas vouloir partager ou même souiller ses nouvelles perceptions en y mêlant un tiers ?
          Mais Mr Anegarn existait bien. Ce qui protégeait l'entrée de son entresol côté cour aussi. Finalement, elle erra le long de Sussex Gardens et but quelques verres en solitaire, ce qui lui apporta une nouvelle — mais fragile — résolution. Puis elle remonta vers Norfolk Place. La lumière des lampadaires avait remplacé celle de l'astre diurne.
          Encore une trentaine de mètres dans London Street et elle se retrouva devant le perron. Mr Anegarn n'était pas présent dans le petit espace découvert extérieur de l'entresol. Une lumière blanche et violente venant de l'intérieur était filtrée par de lourds rideaux qui pendaient aux fenêtres. Ann avala les escaliers et rejoignit son appartement après avoir vérifié sa boîte aux lettres. Elle s'allongea sur le lit, ses yeux grands ouverts fixant le plafond.
          Elle avait fini par interpréter le phénomène douloureux de la veille comme un appel, ce que le cauchemar et la petite phrase confirmaient. Cela se tenait.
          Ann se leva et alla s'asseoir à la table où trônaient son ordinateur et l'imprimante. La jeune femme dégagea le monceau de papiers qui s'y était accumulé depuis quelques semaines. Elle fit de la place pour poser le mouchoir où était enveloppé le petit morceau du triangle brisé de Mr Anegarn.
          Considérant la chose avec méfiance, elle décida d'aborder le problème l'esprit clair et le corps propre. Une fois sa toilette effectuée, elle enfila sa chemise de nuit et retourna dans la chambre. Le mouchoir et son contenu trônaient toujours devant l'imprimante ; la clarté blafarde du lampadaire extérieur effleura ses pieds. Elle regarda tout le capharnaüm rangé de la pièce en un embrassement visuel nostalgique. Pour elle, la perception qu'elle en avait toujours eu était changée à jamais. D'autres mondes s'étaient révélés à son entendement terrifié, et s'offraient à son analyse sceptique et pleine d'espérance. Que pouvaient bien signifier l'imagination limitée d'humains s'échinant sur des programmes virtuels — et donc loin de la vérité touchante de son expérience — face à la monstrueuse réalité des mondes dissimulés au fin fond de l'inconscient libéré par la souffrance ?
          Ann s'avança finalement dans la chambre, prit le petit bout de tissu et le posa délicatement sur la couette en prenant soin d'exposer le petit triangle réflectif. Puis elle s'assit dans le coin formé par le lit et le mur, les bras autour des jambes, le menton sur les genoux, contemplant ce banal objet..
          Prise d'une idée soudaine, elle tendit la main gauche jusqu'à la chaîne, à côté du lit et enclencha le lecteur CD qui contenait toujours l'album des Dead Can Dance. Elle régla le son très bas, à la limite de l'audible. La musique déferla en sourdine dans la chambre ; Ann se sentit mieux : d'un côté l'inconnu, de l'autre le lien ténu mais sentimental qui la rattachait à la réalité.
          Cependant, elle avait beau contempler le bout de miroir qui scintillait dans le clair-obscur imposé par la lumière extérieure de la ville, rien ne se produisait. Le bout de verre restait inerte, sans vie, impropre à apporter des réponses précises. La musique sourde, la voix chaude du chanteur berçaient son esprit. Secouée par une angoisse intuitive qui la fit trembler des pieds à la tête en un long frisson incontrôlé, elle attrapa le bout de miroir et le plaça devant son visage. Sa déception fut douchée par le reflet de ses propres yeux.
          Le triangle de verre se découpait nettement sur l'obscurité ambiante. Ann ressentait une vibration basse d'une grande intensité qui se répercutait le long de ses mains, puis de ses avant-bras pour se perdre dans les replis des muscles de ses bras, à la manière d'ondes dont le petit miroir aurait été la source. Fascinée, horrifiée et contentée tout à la fois en un foisonnement de sentiments contradictoires, Ann regardait l'iridescence de ses prunelles, brillantes d'un feu bleu magnifique, comme des cercles de flammes de saphir sombre, et les couronnes flamboyantes et minuscules des deux soleils noirs bleutés de ses pupilles.
          Lorsque la main translucide surgit du bout du miroir, Ann commença d'ouvrir la bouche pour hurler. Elle n'en eut pas le temps. Le membre la saisit par les cheveux et la précipita à l'intérieur du bout de verre.


*


          Pour Ann, la dissociation de son corps d'avec son esprit ne parut pas plausible ; elle crut que la main faisait physiquement passer tout son corps de chair et de sang à travers une ridicule petite ouverture. Pour elle, la déchirure qui tortura son esprit, lorsqu'elle pénétra dans le monde miniature, ne pouvait être que l'arrachement progressif de la moindre parcelle de sa peau, du moindre de ses muscles et de ses nerfs, une réduction en poudre de ses os et un écrasement de ses organes dans ses entrailles.
          Ann se débattit avec rage et amertume contre ce nouvel élément. La porte qui l'avait amenée ici se referma derrière elle. La souffrance disparut aussitôt. La jeune femme ouvrit les yeux. Elle s'attendait à ne plus rien pouvoir contempler, et se retrouva dans une pénombre lourde et oppressante. Elle promena ses mains sur son corps et sentit sa peau nue répondre à cette sollicitation. L'air autour d'elle semblait la porter avec facilité : elle flottait ou planait en tournant sur elle-même dans une brume ombreuse. D'horizon il n'y avait pas trace, ni d'ailleurs de ciel, ni de soleil, d'étoiles ou de lune.
          Elle chercha un message quelconque : ce qui l'avait attirée en ce lieu si particulier ne l'avait pas fait pour rien. Toujours flottante dans sa mer de tourbillons innombrables et de tornades inoffensives et magnifiques, elle commença de perdre la notion du temps : des schémas étranges se formaient dans son esprit, ou en tout cas autour d'elle en des visions éphémères gravées sur les tornades de brouillard. Des caractères qui lui rappelaient des idéogrammes chinois, naissaient et mouraient en se tortillant à la manière de vers transpercés par des hameçons. Elle se surprit à lire — toujours sans les comprendre — les caractères sur les tranches et à déchiffrer certains des schémas qui lui étaient proposés.
          Ann ne trouva aucune explication satisfaisante à la présence de ces figures et de cette écriture. Elle n'arrivait pas à comprendre que quelqu'un avait pu laisser ici une trace de présence. Etonnamment, elle se sentait honorée, transfigurée par cette nouvelle expérience. Comment l'être qui se tenait en retrait derrière tout cela avait-il pu prévoir qu'elle ramasserait ce bout de miroir brisé ?
          La réponse la frappa comme les lanières de mille fouets métalliques qui auraient déchiré sa peau simultanément. Ann hurla dans la brume qui prenait lentement des teintes noires plus prononcées : une érosion s'était mise en place une fraction d'instant auparavant, et elle dévastait cette dimension. La jeune femme n'avait que peu de temps pour trouver des indices avant d'être rejetée.
          Fouillant dans le chaos monstrueux qui balayait à présent les caractères de l'écriture et les schémas en vagues, elle entendit une voix qui lui parla en anglais comme du fond d'un puits. Les ondes de cette voix lui rappelèrent la souffrance qu'elle avait expérimentée sur le perron de l'immeuble. La jeune femme vit approcher l'épicentre de la destruction qui avait dispersé la tapisserie des caractères magnifiques : un cercle convexe d'où émanait une lumière rongeant la matière singulière de la dimension.
          En quelques secondes suggestives, la monstruosité fut là et, sentant son corps d'ici déchiqueté et réduit à néant, elle soupira en exhalant une infime partie de ce qu'elle avait appris, s'expulsant de ce monde.


*


          La jeune femme fut de nouveau dans son corps. Elle sentait la masse de ses seins se soulever en rythme avec sa respiration, son buste s'élargir et sa cage thoracique se développer. Ses mains lui envoyèrent la sensation d'innombrables picotements. Ses bras et ses jambes, ankylosés, la lançaient ; ses lèvres, douloureuses, s'étaient gercées et sa nuque lui faisait mal. Un bourdonnement lancinant et lourd lui martelait sans cesse le crâne, rappelant un bruit d'essaims d'insectes.
          Il lui était étrange d'envisager l'existence de cet espace virtuel et merveilleux dans le miroir comme plausible sans sombrer dans la démence.
          Ann sourit, puis ouvrit les yeux. Le plafond blanc apparut, dans toute sa platitude. Je ne suis qu'une femme au milieu d'une tourmente de courants qui font appel à d'autres pouvoirs que ceux de ce monde, et dont je ne connais ni les tenants ni les aboutissants. Vais-je pour autant gâcher la faveur qui m'est faite ?
          Ann soupira, se leva, empaquetant le petit morceau de miroir inerte. Elle alla le déposer sur le meuble informatique. Puis elle ferma les rideaux, occultant la lumière déprimante du lampadaire, et se coucha. Le bourdonnement avait disparu dans des limbes inconnues ; elle s'endormit en moins de quelques minutes.
4

          Le matin fut une longue agonie de sommeil. Réveillée à l'aube par un concert de cris et les hurlements des avertisseurs de voitures, Ann avait eu la mauvaise idée de retomber en léthargie.
          L'euphorie de la veille fit lentement place à une peur sournoise. Toujours affalée dans son lit, considérant avec appréhension la lumière du jour étouffée par ses rideaux blanc crème, elle resta un long moment à réfléchir à diverses manières de s'y prendre. Elle n'en décela aucune qui la satisfît assez pour justifier le risque d'une effraction caractérisée.
          Le mieux était de passer la journée à surveiller les allées et venues d'Anegarn, pour voir s'il quittait régulièrement son entresol.
          Ann fit griller des toasts et s'installa à la table de la cuisine devant un bol de thé fumant. Essayant d'envisager d'autres options, comme se rendre au poste de police le plus proche pour demander à ce qu'on l'accompagnât chez Anegarn ou prévenir des amis, elle pensa à l'impossibilité flagrante des gens et des autorités à reconnaître ce qui dépassait leur entendement. Elle décida d'éviter de se battre pour un combat perdu d'avance.
          Souriant devant la force naïve de son assurance, elle tendit machinalement la main vers le sucrier, un peu plus loin sur la table, mais elle n'eut pas à l'avancer. Le récipient, se mouvant d'une dizaine de centimètres, vint de lui-même se lover dans sa paume. Le bourdonnement dans son crâne s'était intensifié et était retombé à son niveau acceptable pendant la seconde qu'avait duré cette opération.
          Ann ne bougea pas pendant au moins vingt bonnes secondes. Puis, haussant les épaules avec un sourire en coin, elle versa du sucre dans son thé et se dit qu'elle attendrait la nuit pour agir. Pas d'attente de deux jours à surveiller inutilement Anegarn, pas de police ni d'amis, rien qu'elle et l'inconnu, quel qu'il fût, dans l'entresol.
          Après une douche rafraîchissante, Ann ouvrit enfin les rideaux et laissa la lumière du jour automnale pénétrer dans sa chambre. Elle regarda dans la rue la population frénétique qui parlait, hurlait, marchait, courait, conduisait, mangeait, riait, suait. Elle ne put s'empêcher de la comparer à des animaux de foire qui, sous la férule d'un maître de cirque tentaculaire au fouet ardent, se tortillaient pour lui plaire. Elle repensa aux visions de l'univers magnifique qui avait marqué son cauchemar : sa beauté était l'antithèse même des visions limitées des hommes.
          La jeune femme s'installa devant son ordinateur. Elle l'alluma et commença d'écrire une synthèse plus ou moins succincte des derniers événements.
5


          À la nuit tombée, la jeune femme ne prit pas le temps de relire et imprima les dix pages. Elle revêtit un pantalon de cuir noir, une chemise grise en soie et un gilet noir, prit une lampe-torche. Un peu nerveuse, elle glissa un couteau de cuisine de petite taille dans une poche, ainsi que le bout de miroir toujours lové dans son mouchoir de tissu bleu.
          Au bout de quelques minutes, le ronronnement de l'imprimante s'arrêta. Ann se leva soudainement, les yeux brillant d'une détermination sauvage. Elle plia soigneusement les feuillets et les mit dans une enveloppe, sur laquelle elle écrivit sa propre adresse. Puis elle éteignit l'ordinateur.
          L'escalier de l'immeuble, silencieux, retenait son souffle. Ann le descendit tranquillement. Le hall, plongé dans l'obscurité entrecoupée des bandes lumineuses de l'éclairage de la cité, semblait servir de lieu de rencontre à des créatures d'ombre immobiles et attentives. Sans hésiter, Ann sortit et alla déposer sa lettre au dépôt le plus proche.
          Après avoir remonté London Street au pas de course, elle souffla un peu dans le hall. Une fois son rythme cardiaque apaisé, elle fit le vide dans son esprit et entra dans la cour intérieure.
          Elle leva une dernière fois les yeux sur les quatre murs lépreux des deux parties distinctes de l'immeuble. Son ouïe perçut des murmures de conversation, des rires, de la musique, le son d'une télévision qui passait un western, les pleurs d'un bébé ; rien en quoi elle aurait pu se croire obligée de renoncer à son projet, rien qui ne la retiendrait et l'empêcherait, au tout dernier moment, d'organiser son expédition. Elle rit mentalement au nez de ce monde insipide qu'elle laissait derrière elle et commença sa descente.


*


          La force expulsive la frappa de plein fouet, avec une violence à laquelle elle ne s'attendait pas. Ann se sentit entourée par une volonté nouvelle, vivante et pulsante bien qu'invisible. Celle-ci compressait son corps et pénétrait son esprit pour lui signifier l'inutilité de persévérer plus avant. La jeune femme se concentra. Elle avança la main à travers les nuées de persuasion insidieuse qui menaçaient de l'engourdir. Les schémas étranges et les caractères qu'elle avait appris défilèrent dans le décor désert de son esprit et devant ses yeux ; l'énergie intérieure de son être se déversa à travers tous les pores de sa peau, glissa le long du tissu des vêtements et s'opposa en un conflit silencieux à la force de garde.
          Ann vécut toutes les étapes de ce combat occulte par l'intermédiaire de ses nouvelles perceptions. Le champ de bataille s'était déplacé dans un espace réduit, une bulle de force intangible qui s'agitait désespérément devant la jeune femme. Des excroissances de couleur saphir, rubis ou de nacre marbré de néant s'en échappaient pour s'empoigner. Des énergies se formaient et disparaissaient, s'entredéchirant avec haine. Elle vit des animaux parcourir la surface de la bulle, déformations vicieuses et terribles de prédateurs appartenant à des mondes si lointains que même la jeune femme ne put y déceler une familiarité quelconque. Des bras poussaient, des queues s'extirpaient des corps pour surprendre les ennemis. Des mêlées indistinctes se déclenchaient, festival de traîtrise, de vengeance, de fusions contre nature.
          La guerre des entités de pouvoir se termina aussi soudainement qu'elle avait commencé. Ann entendit un cri intérieur qui s'intensifia au point qu'elle dut renforcer la résistance de son corps mortel au niveau de son bas-ventre, car un pseudopode de lumière qui avait surgi de la sphère essaya de la percer à cet endroit. La force de son corps la découpa aussitôt, tranchant définitivement les têtes de cette hydre sournoise. La bulle de puissance se désagrégea et les schémas de puissance regagnèrent son corps : elle sentit les effluves d'énergie rentrer par les pores de sa peau et se mettre en attente de nouveaux ordres.
          Ann, épuisée et suante, ne détectait ni ne ressentait plus rien. Le mur de repli était détruit, mis à bas. L'entresol devenait accessible.
          La jeune femme dévora les dernières marches, le corps tremblant de la griserie de sa victoire. Il était, de toute manière, beaucoup trop tard pour reculer : Anegarn s'apercevrait bien assez tôt de la disparition de sa protection, et il se mettrait en quête du responsable.
          La porte au bas de l'escalier ne comportait qu'un seul battant. La moitié supérieure était divisée en quatre carreaux de verre brouillé. Une serrure ordinaire était placée sous la poignée de la porte, et des rideaux blancs, lourds et opaques, ne permettaient aucune vue de l'intérieur des lieux.
          Ann posa la main sur la poignée. L'énergie suinta par ses doigts d'une simple pulsion de sa volonté, s'infiltrant dans la serrure en une multitude de rubans colorées.
          La jeune femme entendit un léger déclic. Les rubans d'énergie réintégrèrent son corps avec alacrité. La porte s'ouvrit dans un silence total. Ann s'assura de la présence de son couteau dans la poche de son blouson.
          L'obscurité régnait en maîtresse incontestée dans l'entresol : Ann n'y distinguait rien d'autre qu'une sensation d'hostilité qui flottait là comme un résidu de fragrances ordurières. Elle pénétra dans la pièce et ferma la porte doucement derrière elle. La jeune femme aurait voulu éviter d'utiliser sa lampe-torche, mais elle n'y voyait absolument rien : cette sensibilité qui était maintenant la sienne se hérissait devant cette noirceur provoquée, suintante depuis les murs et le plafond comme un rassemblement d'ombres liquéfiées. Ce type a repeint son appartement avec les Ténèbres du vide originel, se dit Ann.
          Décidée, elle fit jaillir le rai blanc cerclé de sa lampe-torche. La lumière perça les ténèbres avec difficulté. Ann élargit le rayon d'éclairage.
          Même si tous les meubles de la cuisine ne présentaient aucune trace de poussière et arboraient tous les symptômes de la propreté maniaque, tout semblait vide. Aucun ustensile ne pendait aux crochets au-dessus du plan de travail. Le réchaud installé sur le frigidaire présentait quelques décolorations au niveau d'une des sorties de gaz ; une théière, une boule creuse percée de trous reliée à une chaîne, une boîte de thé — Earl Grey à la bergamote, nota Ann — étaient les seuls occupants d'une étagère en bois noir.
          Une très jolie nappe en dentelle recouvrait la table au milieu de la cuisine, et Ann contourna cet obstacle, curieuse de voir ce que contenait le frigidaire. Elle l'ouvrit avec un peu d'appréhension, mais le vide n'aurait pu être aussi démonstratif dans son contenu. Ann soupira d'aise. Elle s'avança jusqu'à la porte de séparation avec l'appartement en lui-même, qu'elle ouvrit sans hésiter.
          Ann balaya la pièce avec sa lampe-torche : une salle de séjour banale, avec des fenêtres, bouchées par les mêmes rideaux blancs qui devaient donner dans la courette de la rue. Une longue table basse en ébène sculpté trônait sur des pieds modelées pour ressembler à des pattes de félin. Un bonsaï posé sur la table agrémentait la pièce, avec trois longues étagères courant sur le mur de droite. Les livres s'alignaient sagement, du manuscrit ancien à la reliure de cuir délicatement ouvragée au vulgaire livre de poche contemporain. Aucun autre meuble ne garnissait l'endroit. Quatre autres portes s'ouvraient sur différentes parties de l'appartement.
          Il n'y avait toujours aucun bruit ni aucun signe de présence. Ann n'aimait pas cela : la facilité de son incursion lui apparaissait comme irréelle. Malgré tout, la jeune femme se sentait plus tranquille que dans l'escalier, comme si elle savait en son for que le danger ne résidait pas ici.
          Elle examina les ouvrages alignés sur les étagères. Le contraste des types de tranches des livres l'impressionna. Pétrie de curiosité, elle s'avança et passa l'éclaboussure de lumière sur les titres. Elle vit que plusieurs langues étaient concernées et regarda ceux qui avaient beaucoup de marque-pages à l'intérieur. Elle lut successivement Discours de la Méthode de Descartes sur une tranche à la reliure de cuir impeccable, Hypérion de John Keats sur une autre plus récente, un livre de poche en français qui titrait Les Mains Sales de Jean-Paul Sartre, L'enfer de Dante dans une collection grand format, puis, pour finir, un pavé dénommé The Great and Secret Show de Clive Barker.
          La jeune femme se détourna des livres. Elle examina les autres portes. Celle du mur des deux fenêtres donnait sur l'extérieur. Ann écarta les rideaux . Elle vit, par ses perceptions mentales, qu'une autre protection du type de celle de l'escalier de la cour y rôdait.
          La porte à côté de celle de la cuisine s'ouvrait sur un débarras vide. Des deux autres, sur le mur de gauche, l'une menait à la salle de bains. La seconde débouchait sur une chambre à coucher, l'unique de l'appartement sans aucun doute. Aussitôt qu'elle eût poussé la porte et éclairé l'endroit, des avertisseurs silencieux explosèrent dans sa tête.
          Une aura gigantesque imprégnait la pièce. Le lit double sans literie, sans draps, sans matelas, unique ornement de la chambre, n'en était pas du tout le centre. Le bourdonnement douloureux s'empara de l'esprit d'Ann sans lui demander son avis. Elle porta les mains à ses tempes en gémissant. Le faisceau de la lampe fut pris de soubresauts, comme s'il se déformait de par la nature même de l'atmosphère corrompue.
          Les caractères, pictogrammes et idéogrammes surgirent de l'être d'Ann, saturant l'air environnant de décharges et de sondes destinées à analyser l'origine du violent ouragan mental. Lentement, les colorations de la vision nouvelle firent apparaître trois séries de sigles et de symboles implantées en divers points de la chambre : au dessus du lit, à côté du chambranle de la porte où elle se trouvait, inscrites à même le mur porteur ; et enfin à l'opposé, sur le mur du fond, où des entrelacs formaient le cadre d'une porte.
          La vision normale d'un esprit non averti n'aurait su déceler cela. Ann ne devait sa vie qu'aux pouvoirs enfouis au fond d'elle-même par les leçons du miroir. Laissant le bourdonnement s'intensifier dans son crâne, elle se concentra à nouveau. La sensation de suer de l'énergie se fit plus forte qu'avant, la laissant pantelante et lasse. Cette fois, des centaines de filaments de lumière rouge vif s'échappèrent de sa bouche, de ses pores, de son nez, de ses oreilles et de son sexe. Les sigles de la chambre ne réagirent pas. Les forces animales d'Ann les ligotèrent dans des champs ressemblant à d'énormes caillots de sang. Il ne resta plus que la porte au fond de la pièce, ligne de structures d'une force déformante ou d'une faille.
          Ann essuya la sueur qui dégoulinait sur son front et piquait ses yeux lourds de fatigue. Son corps lui envoyait des signaux d'alarme par milliers : il protestait contre son exploitation abusive. Lorsqu'elle avait vaincu la sentinelle tout à l'heure, elle avait accusé une certaine faiblesse qui ne l'avait pas véritablement inquiétée. À présent, tout changeait : si elle ne voulait pas s'évanouir de fatigue, elle devait s'économiser.
          Par un effort de volonté, la jeune femme entra dans la chambre, et ses pas ne firent aucun bruit sur le parquet ciré. Elle contempla les deux boursouflures pourpres qui emprisonnaient les défenses de ces lieux. Les sphères étaient agitées de petits soubresauts nerveux .
          Ann ne s'interrogea pas pour savoir combien de temps ces inhibiteurs tiendraient. Elle traversa l'espace de la chambre et s'engouffra dans la porte translucide. Son corps se décomposa instantanément en une multitude d'éléments. Cette fois, elle était prête au choc : elle serra les dents pour contenir son hurlement.
          Elle se reconstitua de l'autre côté du portail dans une pièce circulaire. Celle-ci ne devait pas dépasser les dix mètres de diamètre. Elle brillait de milliers de petites lueurs réparties sur des supports étagés le long du cercle de la pièce jusqu'à un plafond qui se perdait dans l'infini multicolore. Les lumières émanaient d'innombrables figurines d'une quinzaine de centimètres.
          Les formes des figurines étaient grotesques, torturées. Elles représentaient un mélange de genres insolites ou insanes. Ann aperçut une sauterelle dont tout l'arrière du corps était en fait un phallus suintant de sperme ; un buste de femme à quatre bras, la tête surmontée de quatre pseudopodes hexagonaux entourant un sexe féminin directement fixé sur le crâne ; une représentation d'un humanoïde possédant une queue au bout en lame qui se transperçait la gorge, et des bras qui partait des épaules, revenaient dans le torse et ressortaient, un par la bouche étranglée, l'autre par l'anus ; un cube de chair sur les faces desquels jaillissaient des aspérités qui étaient autant de membres : doigts, moignons de jambes et de bras, nez, et dont les yeux épars clignaient à intervalles réguliers ; une autre représentait un homme qui aurait été retourné comme un gant, ses organes, coeur, poumons, foie, estomac, cerveau exposés à l'air libre et son visage exprimant une indicible souffrance ; un monstre obèse aux cornes démesurées et aux appendices ridicules dont la peau se craquelait ; un double centaure androgyne à la robe baie s'étirait des deux côtés, occasionnant une souffrance aux deux visages humains qui ne pouvaient pas se regarder ; et des milliers d'autres qui, de loin en loin, séparés par des petites cloisons de lambris brun, dépeignait la détresse des cauchemars de l'humanité.
          Ann, dont les sens exacerbés s'étaient aussitôt mis au diapason de l'endroit, ressentit le hurlement collectif des milliers de figurines ; elle tomba à genoux, abasourdie par l'horreur, meurtrie par le désespoir, dévastée par ce cri. Des larmes de compassion s'échappèrent de ses yeux et roulèrent sur ses joues enflammées. Elle ne rêvait pas : des milliers d'esprits reposaient en ces lieux, hululant leur litanie de souffrance. Prisonniers de ces petites carcasses de bois ou de métal mélangé à de la chair à vif, ils réduisaient en charpie le vain équilibre qu'elle tentait de garder.
          La jeune femme respira profondément, essayant de laisser cette douleur contourner son esprit comme de l'eau le ferait autour d'un rocher. Elle cria de toute la force que pouvait lui donner son mental développé : Assez ! Silence ! Je ne suis pas votre tourmenteur !
          Le silence fut abrupt. Les figurines semblaient la contempler. Elle se sentait sondée, analysée. Ann se releva avec l'impression désagréable que des centaines de mains palpaient son corps sans égards pour sa personne. Elle se rendit compte enfin de ce qui faisait défaut dans la pièce : une issue.
          Le puits qui s'ouvrait au centre exact cet endroit ne lui disait rien de bon. Je comprends votre situation, pensa-t-elle à l'égard des figurines. Je ne sais pas pourquoi, ni par quoi vous fûtes emprisonnés. Votre situation m'est insupportable et je vais essayer de l'arrêter. Elle guetta une réponse qui aurait pu indiquer la présence de celui qui l'avait contactée, mais rien de familier n'effleura sa sensibilité. Maintenant, les esprits s'étaient concentrés sur son ventre. Ils louchaient mentalement du côté de son utérus. Ils voient le foetus comme une échappatoire, sans doute. D'un point de vue comme d'un autre, tous ces esprits, je le sens, ne sont pas originaires d'ici, de ce monde. Ils sont étrangers à la civilisation humaine.
          La jeune femme se prit la tête entre les mains. Elle s'interrogea sur la suite des événements, désemparée. Passer d'un simple appartement à une dimension qui ressemblait fort à une prison ou une pièce de collectionneur n'était pas exactement l'idée qui avait effleuré son esprit. Pour elle, tout aurait dû s'arrêter à son entrée par effraction dans l'appartement, surprendre Anegarn par ses pouvoirs et le forcer à libérer qui ou quoi qu'était celui ou celle qui l'avait contactée, elle. Maintenant, Ann était allée trop loin.
          Finalement, la jeune femme haussa les épaules. Elle s'approcha du puits et vit que, plus bas, une vague luminescence rougeâtre se répercutait sur les pierres. Celles-ci semblaient glissantes, sans appuis ni aspérités pour assurer une prise. Ann déglutit : elle allait devoir faire confiance aux schémas de pensée mentaux pour la soutenir jusqu'en bas.
          Elle laissa ses mains pendre le long de son corps et se concentra sur le fait de voler, ou du moins de se suspendre dans l'air sans tomber comme une masse de chair, de muscles, de graisse et d'os.
          Les pictogrammes, idéogrammes et schémas fantastiques s'exhalèrent à nouveau de son esprit embrumé. La puissance coula depuis la plante de ses pieds. Une lumière bleutée jaillit de sous ses semelles, enveloppa ses mollets et ses cuisses, décomposant son pantalon en fragments de tissu disparates. La fatigue faillit l'engourdir totalement. Les esprits des étagères spiralées hululèrent avec une intensité nouvelle qui perça douloureusement son crâne. Suant par tous les pores de sa peau, elle se calma et ignora les affres du sommeil bienfaiteur qui menaçait de l'envahir.
          Et maintenant, le saut de la foi, se dit-elle.
          Les figurines se turent. Ann leur lança un dernier regard. Elle se rendit compte qu'elle flottait à quelques centimètres au-dessus du sol dallé. Au lieu de paniquer, elle regroupa sa concentration et ordonna à son corps de léviter vers le trou.
          Quelques secondes plus tard, elle descendait vers la lueur rougeâtre. Le boyau ne lui sembla pas d'une extrême profondeur. Au travers de la pulsation sourde et rougeoyante, elle aperçut de la terre battue.
          Ann se posa enfin, une main enroulée autour du manche du couteau de cuisine et l'autre serrant convulsivement la lampe-torche. Les fils d'énergie refluèrent rapidement vers ses pieds où ils s'empressèrent de se faufiler.
          Autour d'Ann, des murailles se dressaient à une distance d'une dizaine de mètres, formant un hexagone parfait. Au centre exact de chacune d'entre elles s'ouvrait une arche simple. La lumière écarlate qui émanait des murs en pierre de taille en accentuait encore les ténèbres.
          La peur reflua peu à peu de son esprit et Ann put faire abstraction de ces six vides terrifiants. Anegarn semblait toujours ne pas être là. C'en était presque frustrant. Cette pensée ne la déséquilibra pas, bien au contraire : elle y puisa une réserve de courage. Ses mains se crispèrent à nouveau sur le couteau et la lampe-torche. Elle la ralluma d'un geste brusque en s'approchant d'une arche.
6

          Le corridor n'était pas très large. Il s'étendait plus loin que le faisceau de la lampe ne pouvait aller. Ann écarquilla les yeux de stupéfaction : les murs, le plafond et le sol se constituaient d'une seule et immense fresque, une mosaïque de paysages, d'êtres, d'esprits et d'objets plus insensés, plus colorés, plus vivants les uns que les autres. Des architectures insensées s'étageaient, tours redondantes et spiralées où des villes entières de maisons défiant la loi de la gravité étaient entassées et où vivaient des êtres en osmose avec l'environnement ; d'autres structures polygonales s'étendaient sur des montagnes renversées, soutenant la terre, leurs habitants marchant sur des pattes ventousées qui leur sortaient du crâne.
          Ann détourna les yeux. Elle décida de jeter un oeil dans chacun des cinq autres couloirs. Chacun recelait sa propre personnalité, torturée et déchirante, ou douce et apaisante ; l'un d'eux révélait dans sa fresque les mondes qu'elle avait contemplés derrière la maison ricanante, et elle s'y intéressa plus particulièrement. Mais elle ne s'y attarda pas, bien que poussée par un désir plus fort et plus grand que tout ce qu'elle avait connu. La puissance qui sommeillait dans son esprit reconnaissait simplement le lieu comme son foyer. Elle brûla, l'espace d'un instant, de s'y engouffrer. Mais elle se décida à inspecter le dernier couloir.
          Alors que la jeune femme s'en approchait, des résonances particulières commencèrent de faire vibrer les ondes modelant l'énergie étrange qu'elle utilisait depuis quelques heures. Les sons n'étaient pas audibles, restant au seuil de la tolérance humaine. Ces impressions se distordaient, comme perturbées, déstabilisées, pétries par une autre force. Son cœur se mit à manquer des battements et sa gorge se dessécha instantanément.
          Au loin, dans la gigantesque perspective du couloir qui révélait des cérémonies aux caractères saints ou impies, sanglants ou répressifs, orchestrées par des créatures effrayantes, un point lumineux tremblotait. Elle prit le temps d'évacuer tout ce qui pouvait l'influencer négativement dans sa résolution : indécision, peur, haine ; lorsque son esprit fut aussi blanc que les neiges éternelles, elle s'engagea dans le couloir.
          Au fur et à mesure qu'elle progressait le long de cet interminable et sordide passage, Ann voyait le point lumineux devenir une autre arche illuminée de doré, de bleu clair et de blanc. Puis une vague de pouvoir la submergea, émanant de l'endroit devant elle, écrasant sa volonté humaine comme un insecte insignifiant, la laissant pantelante, appuyée à la fresque qui touchait l'arche d'entrée vers la pièce au-delà.
          Elle essuya la sueur qui ruisselait de ses yeux. Il régnait ici une chaleur empreinte de relents d'odeurs, de senteurs où s'entrechoquaient la pourriture du corps, le sang, les excréments et des fragrances exotiques.
          Ann mit un certain temps à regarder devant elle en chassant le flou qui dansait devant sa vision. Le couloir se prolongeait en un parvis fermé par un muret de pierre. De part et d'autre de ce parvis, deux escaliers s'échappaient en pente douce, sculptés dans du marbre blanc. Au-delà, la jeune femme vit que celle-ci s'évasait en cercle. Ses murs tendus de draperies noires brocardées de blanc s'élançaient vers un sommet où se rejoignaient des colonnes rondes qui soutenaient un dôme. Ce dôme scintillait et, en son centre, une opale énorme brillait d'une lueur jaune évanescente. Un éclair d'orage figé dans le temps ou statufié par un sortilège indéfinissable coulait de cette gemme fantastique vers un point situé au-delà de la vision d'Ann, caché par la rambarde du parvis.
          La majesté de cette vision la cloua contre la paroi. Un sanglot lui laboura la gorge. Elle se força à avancer jusqu'au muret pour contempler la salle. Sous ses pieds, le sol tremblait, se mouvant d'un côté et de l'autre en un rythme qui suivait la puissance de l'opale moulée dans le dôme. Ann sentait son corps s'accorder lentement à ces circonvolutions.
          Au milieu de la pièce, Ann vit qu'un grand portique constitué de membres agglomérés d'êtres humains et d'animaux était dressé sur un piédestal circulaire. Des marches de pierre vivante y menaient en ondulant, comme des corps enfermés sous une peau élastique. Entre les colonnes de chair de ce portique, une blancheur éclatante rayonnait, frappant les murs de la pièce et rebondissant sans fin en un jeu de prisme qui se mélangeait avec les autres teintes. Il élaborait une trame lumineuse qui aurait été, en d'autres circonstances, d'une beauté miraculeuse. De la blancheur jaillissaient ce que la jeune femme prit à la première seconde pour des centaines de minces filins se tordant sous l'action de mains invisibles. Puis elle aperçut les centaines de minuscules instruments qui terminaient ces minces pseudopodes : scalpels, lames crochues et courbées, droites ou larges, aiguilles, hachoirs, rasoirs, tapis de pointes, poinçons et d'autres dont elle ne reconnaissait pas l'utilité. Tous ces instruments s'affairaient sur le corps d'un enfant, ne restant pas en place plus d'une seconde, bougeant avec avidité, s'élançant et revenant, ou s'activant avec une précision de chirurgien qui opère son patient avec l'amour du travail bien fait, coupant, taillant, réduisant, écorchant, replaçant pour défaire plus tard à une vitesse indiscernable des organes ou des morceaux de peau, pinçant les nerfs les plus sensibles pour éveiller son patient à de nouvelles formes de souffrances.
          L'âme de la jeune femme hurla et son corps se rebella, voulant éjecter toute matière hors de ses tripes, de sa vessie et de son estomac en même temps. Elle se maîtrisa en se mordant la main jusqu'au sang.
          Le corps de l'enfant, flottant à hauteur d'homme dans un brouillard rougeâtre, se trouvait juste sous le muret du parvis. Les instruments l'avaient écorché vif, révélant l'intérieur de son corps et ses organes. Sa peau, tendue par plusieurs des filins vivants, tenait sur les membres, le torse, l'abdomen et les jambes pour montrer la déstructuration amorcée. Des muscles avaient été extraits et exposés comme des morceaux de viande rose à côté du corps. La peau de la moitié inférieure du visage avait été découpée au menton et étalée sans être détachée totalement. Les yeux de l'enfant avaient été privés de paupières par un habile scalpel vivant.
          Ce fut à ce moment qu'Ann aperçut Dave Anegarn.
          Il n'avait aucunement changé. Toujours cette peau marbrée et ridée, figée dans de la cire, ces yeux ressemblant à deux mondes vertigineux qui engloutissaient les imprudents. Il portait toujours ses habits vétustes et se tenait debout, les bras croisés, une main caressant son menton imberbe. Il ne fit pas attention à Ann. Rien dans son comportement n'indiquait qu'il l'avait jamais remarquée.
          Ann se baissa alors, s'asseyant le dos contre le muret. Il fallait agir, et agir vite. Les actions de toutes ces créatures la déroutaient totalement. La panique menaça de la submerger tandis que, dans un silence ponctué de petits bruits de succion et de découpe, le bourreau continuait son lent travail de torture.
          L'idée fulgura alors dans son esprit. Des dessins colorés de divers idéogrammes dansèrent dans ses yeux et emplirent son crâne. Elle focalisa son énergie sur l'établissement d'un lien spirituel qui pourrait s'accrocher à l'enfant. Elle se dit qu'elle pouvait revenir en arrière, arrêter tout maintenant. Laisser ces créatures à leurs affaires. Seulement, comment pourrait-elle alors imaginer sa vie après tout ce qu'elle avait vu ?
          La trame de sa toile se forgea délibérément en un réseau complexe de sigles et de symboles colorés. Cet enchevêtrement de fils coula le long du parvis en un ruisseau, l'ensemble de ses pores déversant sa cascade d'énergie qui en renforçait la trame. Ann la vit escalader le muret de pierre blanche, arriver à son sommet, rouler dans les lueurs de sang, d'or et de nacre qui se diffusaient dans la pièce, et se perdre en leur sein.
          Le ruisseau se fraya un chemin, évitant les instruments de tortures vivants, jusqu'au crâne de l'enfant.
          La jeune femme s'était brassée contre le choc qu'elle allait subir. La vague recouvrit son esprit tandis que son ruisseau se connectait à l'océan de pensées tourmentées. L'ouragan de douleur solitaire qui sévissait la fit se recroqueviller. À l'intérieur, des navires en feu frappaient, explosaient au sein de l'océan, répandant des produits monstrueux qui blessaient son intégrité, détruisant le souvenir même de la vie primordiale ; des êtres aux visages imperméables violaient l'étendue de la mer, dévorant l'essence de vie.
          Ce que ces choses échouaient à réaliser, le fin ruisseau d'Ann réussit à l'accomplir. Un énorme poisson, surgi des profondeurs de l'océan, le happa dans son énorme mâchoire et s'en alla avant que les puissances destructrices ne détectent sa présence.
          Le ruisseau ne se maria pas à l'océan, étant de nature totalement différente. Il s'enfonça avec le poisson dans les fonds abyssaux où régnaient l'obscurité, l'ombre propice à dissimuler les choses.
          Au fond d'une crevasse, une sphère sombre entourée de dizaines de monstrueux poissons comme celui qui avait amené le ruisseau d'énergie d'Ann était posée dans un cratère, immensité nébuleuse où un centre d'intelligence différente de celle de l'enfant se terrait. Le ruisseau arriva enfin à son niveau et s'y attacha, le bout de sa trame se divisant en crochets qui attrapèrent des bouts de la sphère.
          Une voix jeune, vibrante d'émotions contenues et d'espoir soudain, résonna dans l'esprit de la jeune femme. « J'attendais la souffrance, l'injustice flagrante et voici que s'offre à moi la délivrance.
          — Avant toute chose », s'agaça Ann qui pouvait penser par sa trame d'énergie, « j'aimerais savoir, par tous les dieux qu'a portés cette Terre, qui tu es et ce qui se passe !
          — Ce n'est pas en perdant le contrôle de ton esprit et de ton corps que tu arriveras à obtenir des réponses.
          — Accouche, bordel de merde ! » s'énerva Ann.
          Ann sentit que l'esprit avait hésité une fraction de seconde. Mais les lames de souffrance se rapprochaient de plus en plus de leur position. « Je suis, comme tous ceux qui sont emprisonnés dans les figurines que tu as pu voir dans la chambre des trophées du Collecteur, un esprit immortel détaché d'un corps venant d'une autre dimension. J'appartiens au peuple Ird. Nous sommes tous des errants depuis une guerre terrible et destructrice qui nous opposa à un peuple de guerriers invincibles habitant le même univers que nous. Des nations entières furent soumises à la main de fer d'un empire dévastateur composé de ces êtres à l'apparence trompeuse et sournoise : les Razrins, de l'Empire de Granz. Mon pays faisait partie d'un de ceux qui résista pendant longtemps à l'envahisseur, car nous pouvons aisément communiquer par les miroirs, et voyager ainsi de monde en monde pour organiser des attentats et déstabiliser le pouvoir central de l'empire. Mais d'autres nations nous ont trahi. Lorsque notre monde a été envahi en une série de guerres dévastatrices, nous avons dû abandonner nos corps et fuir en esprit dans un univers parallèle non encore touchée par les Razrins : le tien. Malheureusement, les Razrins, impossibles rancuniers et prédateurs monstrueux, ont lancé à nos trousses le Collecteur. Il était chargé de localiser nos esprits sur Terre et de les ramener à ses employeurs, pour qu'ils puissent dévorer notre essence et éviter que nous revenions les menacer.
          « Pour pouvoir survivre dans votre monde dénué d'essence primordiale depuis des temps immémoriaux, il a fallu nous installer dans des corps humains ou animaux qui recelaient en eux une parcelle de cette énergie essentielle. Grâce à eux, nous pouvions survivre en attendant que les événements dans notre univers se calment.
          — Malheureusement pour vous, le Collecteur est venu et vous a attrapé les uns après les autres », soupira Ann. « Comment as-tu réussi à me contacter ?
          — Par le vieux miroir qui se trouvait dans la chambre de l'appartement de l'entresol. Je voulais en fait quitter ce corps par lui pour m'incarner dans l'enfant que tu portes, mais les veilleurs implantés dans la chambre du Collecteur m'ont repéré, m'arrêtant dans mon élan et celui-ci est arrivé peu après, brisant le miroir en mille morceaux. »
          Ann frissonna en pensant à ce qui aurait pu se passer si l'esprit de l'Ird avait réussi : le Collecteur s'en serait rapidement rendu compte. Ce serait elle qu'il torturerait à présent. « Et maintenant ? » demanda-t-elle. « Comment espères-tu résoudre le problème de ta libération ?
          — Improvise. Tu es une humaine, après tout, et je vois que les messages que j'ai implantés en toi t'ont permis de compléter un des premiers enseignements.
          — Par pur hasard », protesta Ann. « Pourquoi le Collecteur torture-t-il cet enfant ?
          — Lorsque la souffrance de l'enfant aura atteint le maximum que je puisse lui faire supporter, je serais obligé de m'expulser et il me capturera. Je devrais le faire avant que l'enfant meure, car si cela arrive, mon essence se dissoudra en même temps que la sienne et le Collecteur me perdra. »
          Ann faillit lui dire qu'il aurait pu avoir le courage de mourir avec l'enfant pour échapper à son tourmenteur. Elle se retint. N'aurait-elle pas agi ainsi à sa place ? Comment savoir si les préceptes moraux de son monde voulaient dire quelque chose pour lui ? « Comment t'appelles-tu ?
          — Nevran.
          — Très heureuse, Nevran. Enfin, presque. Maintenant, je vais essayer de faire quelque chose pour toi. Mais ne te leurre pas : je ne suis qu'une faible mortelle.
          — Je sais que tu feras ce que tu pourras. Ne néglige aucun des aspects de tes pouvoirs. Pense seulement que le Collecteur doit rester concentré sur la Hrépphrane pendant que celle-ci opère l'enfant. Si tu réussis à le détourner quelques instants, je pourrais peut-être faire quelque chose pour nous sortir de ce prédicament peu enviable. »
          Ann décrocha alors la trame colorée de la communication. Elle se dit que les manières de Nevran et sa conversation n'étaient pas très convaincantes pour un esprit immortel. En souriant amèrement, elle se releva et resta accroupie en attendant que la trame se décomposât et regagnât son corps.
          La jeune femme plissa les yeux, regarda la gemme du plafond avec circonspection. Elle tourna la tête vers Anegarn, essayant de faire abstraction de la monstruosité qui exerçait son art sur le corps de l'enfant. Le Collecteur, comme l'appelait Nevran, suivait toujours l'opération. Ses sourcils s'étaient froncés, cependant. Il semblait avoir perdu son impassibilité.
          Ann descendit à croupetons l'escalier de gauche. Elle sentit une nouvelle suée de peur envahir son corps. Ses mains tremblaient tellement qu'elle avait du mal à tenir le couteau et la lampe-torche. Elle doutait de réussir à faire quoi que ce fût de constructif pour l'avenir de Nevran et le sien propre.
7


          Anegarn avait fait un pas en avant vers le corps suspendu. Il dessinait dans les airs des arabesques compliquées et dansantes avec ses mains. Des courants d'énergie pure commencèrent de former une structure en forme de tétrahêdre. Celle-ci vint se placer au dessus du corps et commença de se distordre en tous sens, perdant sa cohésion, s'effondrant sur elle-même pour devenir lentement une figurine aussi laide, étrange et pervertie que celles présentes dans la pièce du puits.
          Le Collecteur se préparait à recevoir l'esprit de Nevran. Ann fut surprise de constater qu'Anegarn ne manifestait aucune émotion superfétatoire : il faisait simplement le travail pour lequel on l'avait engagé.
          La jeune femme se prépara à agir. Serrant le couteau, elle en imprégna la lame de toutes ses forces. Des lignes de puissance parcoururent le métal, vagues ondulantes dorées et argent qui affinèrent le fil et la pointe du couteau. Ann vit l'arme grandir pour devenir lentement une extension d'elle-même : la lame s'allongea, se divisa en trois parties distinctes toutes en courbes acérées et brillantes.
          Ann choisit le moment où les mains du Collecteur redoublèrent de frénésie, en accord avec les instruments qui découpaient délicatement la chair, les muscles et les os de l'enfant. La jeune femme se sentit envahie par une rage démentielle qui la submergea comme un raz-de-marée. Les digues de sa raison s'effondrèrent ; le sang monta à ses joues et la puissance amplifia la montée d'adrénaline. La jeune femme quitta son abri et se précipita vers Anegarn.
          L'épée s'enfonça dans le dos du Collecteur avec un bruit de parchemin qui se déchire. L'énergie brûlante qui irradiait des lames se fraya un chemin mortel parmi des organes étrangers. L'épée ressortit de l'autre côté avec le même bruit de papier froissé. Anegarn regarda avec une incrédulité consternée les pointes des lames jaillissant de son ventre. Un liquide de feu explosa depuis la blessure et des gouttes volatiles touchèrent Ann au poignet et sur la joue. Sa peau se mit aussitôt à grésiller.
          La jeune femme hurla. Elle lâcha son arme en reculant, se frottant pour ôter l'acide doré qui la rongeait. La puissance intérieure de son esprit prit le relais et empêcha le liquide de traverser les couches supérieures de l'épiderme. Sous le choc, Ann s'effondra au sol, gesticulante, frappée de terreur.
          Le Collecteur s'était retourné. Il contemplait toujours l'épée qui lui sortait du ventre. Derrière lui, l'Hepphranne s'était immobilisée, immortalisant son oeuvre. Ann envisagea ce tableau grotesque, la main posée sur sa joue, adossée à l'escalier, tout le corps paralysé. Les yeux de Mr Anegarn se fixèrent sur les siens. Les mondes de néant s'ouvrirent d'une révélation nouvelle : une découverte fondamentale pour le Collecteur, une ouverture vers un univers où la souffrance existait.
          Le visage d'Anegarn se fendit d'un sourire ironique, très anglais dans l'expression, mordant et sarcastique, tandis que le bruit de la respiration oppressée de la jeune femme emplissait la salle en échos sabrés.
          « Mademoiselle Sheridan », fit l'homme d'une voix confondue, « je ne m'attendais guère à votre visite. Je vous assure qu'il s'agit pour moi d'exprimer un étonnement sans bornes. » Il désigna l'arme qui défigurait hideusement sa silhouette.
          « Je ne sais ce que vous vouliez accomplir par ce truchement physique et métallique, mais il semblerait que vous ayez réussi jusqu'à un certain point. » Derrière lui, la créature bourreau recommençait ses mouvements, mais avait totalement abandonné l'enfant. Les membres d'acier vivants entourèrent le Collecteur, cent bras longilignes maintenant gonflés d'agressivité et de rage enfin libérés.
          En un instant, ils furent sur lui, cherchant à le transpercer de toutes parts. Mais Anegarn avait fait un bond prodigieux en avant et s'était retrouvé à la hauteur d'Ann. La jeune femme hurla à la face du Collecteur, mais celui-ci lui attrapa le bras avec vivacité tandis que les pseudopodes du monstre tortionnaire s'enfonçaient dans son corps. « Où j'irai, mademoiselle Sheridan, vous irez aussi. Vous comprendrez alors que déranger un mage durant une cérémonie délicate ne s'improvise pas aussi aisément.
          — Lâchez-moi ! » cria Ann alors que les cent membres commençaient d'entraîner le Collecteur vers le portique.
          Anegarn continuait de sourire. « Vous ne savez ce que vous avez fait, mademoiselle Sheridan. Vous ne pouvez pas comprendre quelle terrible stupidité a entraîné vos erreurs de jugement. » Ann évitait tant bien que mal les traînées de sang sur le sol. Son esprit, reprenant soudain toute sa lucidité, se fixa sur l'épée triple qui surgissait du ventre de son vis-à-vis. Réussissant à se relever, elle agrippa de sa main libre la lame inférieure de l'arme. Le fil aiguisé lui coupa la paume. Elle tira de toutes ses forces restantes, pesant de tout son poids en arrière.
          D'Anegarn s'échappaient maintenant des torrents de puissance dorée. Ces fontaines se rejoignaient dans l'air saturé et formaient des fouets allongés qui allaient frapper les pseudopodes de la Hepphrane avec violence, les tranchant les uns après les autres. Lentement, alors qu'ils commençaient d'escalader les marches menant au portique, le Collecteur se libérait de sa créature.
          La lame de l'épée s'extirpa du ventre d'Anegarn avec toujours ce bruit de papier froissé. Des larmes de sang éclaboussèrent la jeune femme, mais elle sut protéger son visage du bras qui tenait l'arme. Seuls ses vêtements furent atteints. De la fumée âcre s'éleva de son blouson, rendant sa vision moins nette.
          « Pourquoi vous êtes-vous mise en travers de mon chemin, mademoiselle Shéridan ? » demanda le Collecteur tout en coordonnant ses attaques contre les pseudopodes meurtriers.
          Ann ne perdit pas de temps ni de souffle à répondre. Déjà, au fond d'elle-même, elle savait qu'elle utilisait les dernières réserves tenaces de sa volonté pour ne pas céder à la douleur. Elle réussit à faire glisser son arme dans sa main jusqu'à la garde. Levant les yeux, elle remarqua que les tentacules avaient pratiquement toutes glissé dans le goulet de puissance contenue par le portique. Le dos d'Anegarn se hérissaient des dizaines de filins vivants. Ceux-ci s'y attachaient avec hargne, son sang rageur n'ayant pas eu le succès désiré à se débarrasser d'eux. Ann, constatant qu'une seconde suffirait à déterminer son destin, renversa l'épée et trancha le bras d'Anegarn.
          La jeune femme se retrouva avec l'avant-bras du Collecteur accroché à son blouson. Elle tomba en arrière alors qu'Anegarn était lui-même aspiré dans la tempête énergétique furieuse.
          Le portique tremblait du combat que menaient le Collecteur et l'Hepphrane : des éclairs irisés tranchaient dans le bouillonnement nacré, engendrant des sanies de lumière visqueuse ; des hurlements sans fin, hachés et démultipliés déformaient la consistance des brumes irréelles. Tout cela échappait à la compréhension de la jeune femme : toute l'acuité de ses blessures, tant mentales que physiques, émergeaient lentement. Elle se sentait lentement envahir par les brumes de l'inconscience.
          Ann eut le temps de voir une sphère noire sortir du corps de l'enfant. Celle-ci se jeta sur l'éclair figé fixé au portique depuis l'opale du dôme. Il y eut une fulgurance assourdissante qui explosa dans la salle. Le corps d'Ann fut pris de soubresauts, secoué par la violence de la puissance dégagée. Elle s'aperçut que la pénombre venait de s'installer. Les sons avaient subitement disparu dans les limbes de l'oubli. Les montants du portique étaient redevenus des colonnes de marbre blanc veiné d'une couleur indéfinissable ; le vide occupait ce qui était, l'instant d'avant, une ouverture vers un univers étourdissant et sauvage.
          Ann vit la sphère d'obscurité descendre sur elle. Elle reconnut l'essence de Nevran par le biais de ses perceptions mentales. La jeune femme savait qu'elle n'était plus qu'une loque sanglante, suante et puante. Elle se sentait néanmoins emplie d'une curieuse impression d'accomplissement. Elle sombra dans un coma bienvenu. La sphère se posa sur son ventre et s'y accrocha avec ses serres d'énergie.

Première parution : 15/10/2003
Date de mise en ligne : 15/10/2003

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