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Le Roi au masque d'or et autres nouvelles fantastiques

Marcel SCHWOB


Illustration de (non mentionné)

MARABOUT - GÉRARD (Verviers, Belgique), coll. Bibliothèque Marabout - Fantastique n° 445
Dépôt légal : 1973
Recueil de nouvelles, 192 pages, catégorie / prix : *
ISBN : néant
Format : 11,5 x 18,0 cm
Genre : Fantastique

Dépôt légal belge : D. 1973/0099/85


Autres éditions

Sous le titre Le Roi au masque d'or   LIVRE DE POCHE, 1999

Quatrième de couverture
     « II y a dans ce livre des masques et des figures couvertes ; un roi masqué d'or, un sauvage au mufle de fourrure, des routiers italiens à la face pestiférée et des routiers français avec de faux visages, des galériens heaumés de rouge, des jeunes filles subitement vieillies dans un miroir et une singulière foule de lépreux, d'embaumeuses, d'eunuques, d'assassins, de démoniaques et de pirates, entre lesquels je prie le lecteur de penser que je n'ai aucune préférence, étant certain qu'ils ne sont point si divers... »
Sommaire
Afficher les différentes éditions des textes
1 - Le Roi au masque d'or, pages 5 à 21, extrait de roman
2 - La Mort d'Odjigh, pages 23 à 31, nouvelle
3 - L'Incendie terrestre, pages 33 à 39, nouvelle
4 - Les Embaumeuses, pages 41 à 48, nouvelle
5 - La Peste, pages 49 à 56, nouvelle
6 - Les Faulx-visaiges, pages 57 à 64, nouvelle
7 - Les Eunuques, pages 65 à 71, nouvelle
8 - Les Milésiennes, pages 73 à 79, nouvelle
9 - 52 et 53 Orfila, pages 81 à 89, nouvelle
10 - Le Sabbat de Mofflaines, pages 91 à 97, nouvelle
11 - La Machine à parler, pages 99 à 106, nouvelle
12 - Blanche la sanglante, pages 107 à 114, nouvelle
13 - La Grande-Brière, pages 115 à 122, nouvelle
14 - Les Faux-Saulniers, pages 123 à 130, nouvelle
15 - La Flûte, pages 131 à 138, nouvelle
16 - La Charrette, pages 139 à 145, nouvelle
17 - La Cité dormante, pages 147 à 154, nouvelle
18 - Le Pays bleu, pages 155 à 161, nouvelle
19 - Le Retour au bercail, pages 163 à 170, nouvelle
20 - Cruchette, pages 171 à 177, nouvelle
21 - Bargette, pages 179 à 186, nouvelle
22 - (non mentionné), Un fantastique coloré, pages 192 à 192, dictionnaire d'auteurs
Critiques

     On a oublié que Marcel Schwob fut l’un des princes du début de ce siècle. Dans son 1900, Paul Morand (dont le père, Eugène, écrivit avec Schwob la version d’Hamlet dans laquelle triompha Sarah Bernhardt) précise : « Marcel Proust, Schwob, Toulet, Debussy entretiennent le culte d’un art aristocratique, nuancé, fin jusqu’à la ténuité, aux trajectoires imprévues, plein de stalactites et d’irisations. » Je crois qu’on peut sans abus situer la démarche du père de la troublante et fascinante Monelle entre celle, grandiose, de Proust et les tableaux un peu faciles mais magnifiques d’Histoires de masques. Jean Lorrain, d’ailleurs, est aujourd’hui très à la mode (Pierre Kyria vient de lui consacrer un livre fort passionnant), encore que tout, chez lui, ne soit pas digne de ressusciter. Le vent est au style 1900, dans tous les domaines, et il est probable que les constructions baroques d’un Félicien Champsaur, ange du bizarre et de la pacotille néo-symboliste, ne fassent bientôt l’objet d’une exhumation. Marcel Schwob, lui, est un grand écrivain tout court. Les vies imaginaires, Cœur double et Le roi au masque d’or sont d’authentiques chefs-d’œuvre et je pense qu’il convient de saluer comme un événement la reparution du dernier de ces recueils, le plus achevé peut-être.

     On a, je ne sais trop pourquoi, jugé bon d’ôter la préface de ce livre. C’est dommage, car elle précise quelques-unes des préoccupations esthétiques, les « stalactites » et les « irisations » dont parle Morand, qui ont présidé à l’élaboration de ces textes-gemmes. En quelque sorte, c’est le couvercle du coffret finement ciselé que constitue le recueil… « Il y a dans ce livre, » écrit l’auteur, « des masques et des figures couvertes. » L’hermétisme est à l’époque où Schwob écrit la tarte à la crème en littérature : le Sar Péladan et ses disciples (ses victimes ?) l’ont bien prouvé. Mais la préciosité de son style ne doit rien, assurément, à certaines louches combinaisons symbolistes ; bien au contraire, Schwob utilise les recherches de ses aînés pour mettre au point sa propre stratégie avec d’infinies subtilités et il y adjoint un projet grandiose qu’il définit précisément dans la préface… absente.

     Le livre s’ouvre sur le texte qui lui donne son titre et qui est aussi le plus long : c’est l’histoire d’un roi de rêve, une histoire-gigogne dont l’intérêt, d’emblée, nous semble essentiellement allégorique. Ce monarque masqué qui évolue au sein d’un décor étonnant, au milieu « de prêtres, de bouffons et de femmes », cet être d’exception se voit confronté à une sorte de rite initiatique. Mais l’initiation est tragique : les masques tombent, paraît la misère, presque la lèpre des âmes aux masques d’or. L’allégorie est simple, croit-on. Mais la lecture des textes suivants, plus ramassés, encore plus subtils, parfois même aux limites de l’ébouriffant, nous plonge plus avant dans l’univers suscité par la plume admirable de Schwob ; on se laisse ensorceler, et d’autres masques – ceux du lecteur – tombent aussi… Le roi au masque d’or était bien le héraut du Destin trompeur, comme Odjigh sera la Victime intemporelle et comme les jeunes protagonistes de L’incendie de la terre deviendront les masques de chair et de sens d’une indomptable volonté de vivre. Ce chapelet de récits est une suite d’épopées brisées, ou plutôt de tranches d’épopée magnifiées par l’esthétisme qui empoigne avec ardeur chaque mot du texte. Les personnages sont des légendes : Ophélion, le jeune amoureux, Bonacorso – que Marguerite Yourcenar eût pu imaginer – Alain Blanc-Baton, Blanche d’Ovrebreuc et quelques autres prennent une épaisseur qui n’a rien de romanesque, qui est déjà mythologique.

     Les lieux où se déroulent ces « scènes d’épopée » sont dignes des actions paroxystiques dont ils sont le cadre : comme les êtres qui s’y meuvent, et plus encore peut-être, ils sont décrits avec un raffinement inouï d’écriture, avec un luxe de détails insolent à tous les sens du mot, en ce que l’on peut discerner, derrière la surface policée que l’auteur fait miroiter, une effervescence sensuelle tout aussi absolue. Mais d’abord, il y a la vision, magnifique, déroutante et surtout troublante. Ainsi ces premières phrases de L’incendie terrestre, aux allures prophétiques : « Le dernier élan de foi qui avait entraîné le monde n’avait pu le sauver. Des prophètes nouveaux s’étaient dressés en vain. Les mystères de la volonté avaient été inutilement forcés ; car il n’importait plus de la diriger, mais c’était sa quantité qui semblait décroître. L’énergie de tous les êtres vivants déclinait. Elle s’était concentrée dans un effort suprême vers une religion future, et l’effort n’avait pas réussi. Chacun se retranchait dans un égoïsme très doux. Toutes les passions étaient tolérées. La terre était comme dans une accalmie chaude. (…) Les saisons autrefois délimitées, maintenant mélangées dans une série de jours pluvieux, qui couvraient l’orage ; rien de précis, ni de traditionnel, mais une confusion de vieilleries et le règne du vague. » Ces mots ont quelque chose de troublant, mais plus par ce qu’ils sont qu’en ce qu’ils préfigurent. Le talent de Schwob recule les limites de l’écriture esthétique traditionnelle – le symbolisme. La démesure de la situation exprimée, face au déferlement des images oniriques suscitées, ravit le lecteur à l’habituelle description réaliste, ou donnée comme telle, d’un Chateaubriand ou d’un Rosny Aîné. Je crois qu’il convient de ramener cet « exercice », d’une part, à sa volonté indéracinable, exprimée dans la préface de Cœur double, d’être avant tout théoricien. Les embaumeuses, Les eunuques, Les milésiennes sont des textes qui montrent à l’évidence que le souci de décrire des êtres, dans un but toujours le même, dans un cadre qui leur est approprié jusqu’à la manie – il faut noter les infinies concordances plastiques ! – rejoint la préoccupation première de Schwob : la pratique diffère à peine de la théorie ; par le biais de l’esthétisme, qui est une sorte de lien subtil, qui unifie tout, elle la rejoint magnifiquement. L’art de Schwob insiste sur les mises en situation que rendent parfaitement, et toujours avec exactitude, les tableaux qu’il brosse. Il fait œuvre de peintre – on songe immédiatement à Gustave Moreau – et à tel point que ses récits ressemblent à des commentaires de toiles. Les marines sont teintées de sang et de lueurs inquiétantes, le marais de la Grande-Brière devient le lieu privilégié du mystère : le lecteur voit plus qu’il ne lit. L’histoire de Cruchette, celle tout autant tragique de la naïve Bargette sont des scènes champêtres composées avec un sens très sûr des dégradés. Mais il est peut-être encore trop facile, et surtout expéditif, de vouloir ramener la démarche de l’auteur a ses seuls soucis de peintre. Les couleurs sonnent autant que les mots – mais pas davantage.

     Les trajectoires des récits de Schwob ont dans tous les cas la même ambition : il s’agit de ravir au lecteur jusqu’à la possibilité de donner au cadre du récit la moindre finalité réaliste. Tout concourt à semer le doute : rien ne ressemble à ce que l’on a coutume d’imaginer. C’est là, sans doute, l’une des caractéristiques du récit symboliste que Marcel Schwob s’est attaché à sublimer. Rien ne semble plus éloigné de la vie, en apparence (mais que les apparences sont trompeuses !) dans ces scènes travaillées, chargées jusqu’à la limite de signifiants. Mais en même temps, quelle sensualité, sous ces apparences sages, derrière ces images dont l’audace n’est pas seulement textuelle ! C’est de ce que l’on pourrait proprement appeler une exaspération syntaxique (pardonnez-moi l’expression) que naît le pouvoir ensorcelant du texte. Le délire poétique est savamment contrôlé : c’est ce qui lui donne encore, après bien des années, une force qui se recharge en fonction même d’une certaine intemporalité du « sujet ». Il y a une ambiguïté du texte tout à fait contemporaine ; le plaisir qui s’en dégage doit justement à la richesse fourmillante que l’on sent sous le marbre de la surface. Sensibilité et sensualité se nouent pour déclencher la fascination. La luxure de détails ajoute à cette fascination, et l’on en arrive à vouloir sonder un caractère encore plus profond de l’œuvre, à en voir le ressort caché – nécessaire clé à tant de perfection…

     Dans les précieux propos qui émaillent sa préface à Cœur double (1921), Schwob ne cache pas son profond mépris pour les buts que se proposaient le roman d’analyse (psychologique) et le roman naturaliste (physiologique) : « La physiologie et la psychologie, » dit-il, « ne sont malheureusement pas beaucoup plus avancées que la météorologie, et les actions que prédit la psychologie de nos romans sont d’ordinaire aussi faciles à prévoir que la pluie avant l’orage. » La remarque ne manque pas d’éloquence ! Adversaire acharné de la psychologie en littérature – de nos jours, cette opinion est devenue moins originale – Schwob n’est pas pour autant partisan d’une littérature décharnée et désexuée : pour lui qui a l’âme romantique – ô combien ! – le tragique de l’existence, sorte de nœud sensuel, aux prises avec l’irrépressible force de la nature humaine – le désir de vivre – ce drame ineffable est sa plus constante préoccupation. Il s’ingénie à faire surgir les éléments de ce chant poétique très pur et très fort en faisant fi de la psychologie de manuel et de la biologie mal digérée qui entachent selon lui toute entreprise littéraire digne de ce nom… Si les figures qu’il compose, plutôt qu’il ne les décrit, si les situations qu’il crée, et magnifie, portent des masques, il convient de ne pas se leurrer sur la nature de ces masques. Ils ne recouvrent jamais la réalité, mais le rêve. Et si parfois, au paroxysme de l’action du récit, nous les voyons s’affaisser, c’est pour débusquer le cauchemar – l’envers du rêve que les constructions savantes de Marcel Schwob ont su édifier. Le secret reste inviolé…

François RIVIÈRE
Première parution : 1/3/1974 dans Fiction 243
Mise en ligne le : 8/9/2022

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