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Voyages dans l'ailleurs

ANTHOLOGIE

Textes réunis par Alain DORÉMIEUX



Illustration de J. PALMANS

CASTERMAN , coll. Autres temps, autres mondes - Anthologies
Dépôt légal : janvier 1971
298 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant
Format : 13,5 x 20,5 cm  
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     Pourquoi n'y a-t-il pas eu en France, vers 1935, une école originale de la science-fiction, analogue à celle qui se développait alors aux Etats-Unis ? Toutes les conditions étaient pourtant réunies. La France était depuis le début du siècle, le berceau de l' « anticipation » (puisqu'ainsi se nommait le genre dans notre pays). J. H. Rosny aîné, Maurice Renard, Octave Béliard, Théo Varlet, José Moselli et les feuilletonnistes de Sciences et Voyages, Jean de la Hire, les auteurs des « Tallandier Bleus », Jacques Spitz et bien d'autres avaient ouvert la voie. Il ne manquait même pas un chef de file potentiel : René Barjavel. Mais tout cela fut balayé par la guerre et l'occupation...
     Vingt ans plus tard, les Français redécouvrent la science-fiction, sous sa forme perfectionnée exportée d'outre-Atlantique. Il devient alors très difficile à une nouvelle école française de surgir car l'admiration des grands modèles est paralysante, et les jeunes auteurs qui veulent s'exprimer dans le genre souffrent d'un sentiment d'infériorité vis-à-vis de leurs confrères américains.
     Pourtant, petit à petit, la science-fiction française renaît. Elle a compris qu'elle doit être elle-même et se forger un langage propre. Et si aujourd'hui elle n'a pas encore trouvé tout à fait sa voie, elle existe, c'est indéniable, tout en réussissant à être différente des modèles anglo-saxons.
     Ce volume réunit treize nouvelles françaises, publiées ici pour la première fois. Elles établissent des jalons, marquent des directions, tout en ouvrant leurs propres portes et en imposant leurs propres visions. La science-fiction française a besoin qu'on l'aide à s'exprimer. Cette anthologie a pour but d'y contribuer.

    Sommaire    
 
    Critiques    

Ce recueil est le troisième qu'Alain Dorémieux présente chez cet éditeur. Il offre l'intérêt de ne comporter que des récits inédits d'auteurs français. Ceux qui sont périodiquement en train de s'interroger sur l'état de santé de la science-fiction en France trouveront en ces pages des raisons de se rassurer. Bien que les dates exactes de composition ne soient pas indiquées. II est dit que ces récits sont dans leur grande majorité très récents.

Chaque récit est précédé d'une brève présentation de l'auteur par Dorémieux, présentation de ton fort mesuré, où l'énoncé des faits et antécédents littéraires prend le pas sur la distribution de coups d'encensoir. Dans sa préface, Dorémieux montre la même louable modération lorsque, cherchant à situer la science-fiction française, il écrit : « Aujourd'hui, elle n'a pas encore trouvé sa voie mais elle en devine les détours. (...) Elle n'a pas encore digéré toutes les influences mais, avec ses inachèvements et parfois ses imperfections, elle est, c'est un fait indéniable — et dans les meilleurs cas elle a réussi à se trouver un ton, et à dire des choses différentes, ou de manière différente, de ce que ferait un auteur anglo-saxon. »

Le point de vue développé par Dorémieux dans sa préface est le suivant. Dans l'entre-deux-guerres, la science-fiction a compté, en France, un certain nombre de représentants tels que Maurice Renard, José Moselli, Jean de la Hire et Jacques Spitz. S'il n'y avait eu l'occupation, ces auteurs eussent pu devenir les chefs de file d'une jeune génération d'écrivains qui se seraient tenus au courant de ce que faisaient leurs confrères américains. Mais la guerre a provoqué une rupture, à la suite de laquelle les chefs de file potentiels ne sont devenus que des précurseurs isolés. La révélation massive de l'apport anglo-saxon, survenue il y a un peu moins d'un quart de siècle, a entraîné un certain nombre de tentatives d'émulation, dont la plupart restèrent sans lendemain : sans la fécondation, en tout cas, d'une véritable « manière » française de faire de la science-fiction. Dorémieux parle donc d'une sorte de renaissance à propos de la maturation de ce qu'on peut appeler la « deuxième génération » de la science-fiction française, et il avance en exemples de cet état de choses les meilleurs des récits qu'il a réunis dans son volume.

On appréciera, dans les pages de celui-ci, la diversité des tons et, plus encore, celle des genres. L'éventail n'est pas tout à fait aussi large que dans le domaine anglo-saxon. Il y manque ainsi le récit fondé essentiellement sur l'exploitation d'un thème scientifique, tel que le pratiquent par exemple Hal Clément et Larry Niven ; mais il faut reconnaître que c'est là un genre difficile, qui ne paraît guère avoir constitué l'inspiration première chez des auteurs français — et qui reste d'ailleurs relativement rare même en Angleterre et aux Etats-Unis. Il y manque également — mais c'est moins regrettable — le récit humoristique et le pamphlet politique sommairement déguisé : le premier est difficile à réussir, le second l'est sans doute trop, l'approbation étant en général engendrée par la coloration politique des idées beaucoup plus que par une évaluation objective du récit en tant que tel.

Pour en venir à ce que l'on trouve effectivement dans ces pages, force est de constater que la première nouvelle — Demain, les chats, par Yves Dermèze — ne fait que reprendre un thème familier. Celui-ci, déjà exploité notamment par André Maurois dans La vie des hommes, présente des extra-terrestres traitant inconsciemment les hommes comme ceux-ci traitent inconsciemment les animaux. Là où Maurois utilisait un ton détaché, finement ironique, Dermèze a délibérément choisi une ambiance très sombre, dans laquelle il montre d'ailleurs la facilité de l'écrivain qui en a raconté bien d'autres. Il y a également du déjà vu dans Un petit saut dans le passé de Jean-Pierre Andrevon. Ceux qui ont lu le récit de Robert Heinlein intitulé All you zombies (et dont la traduction française, La mère célibataire, parut dans le numéro 108 de Fiction) voient même à peu près tout de suite où Andrevon veut en venir. Cependant, l'écrivain français n'a point cherché à égaler Heinlein en matière de paradoxes temporels : il se contente d'utiliser un seul de ces derniers, et trouve pour son récit un ton sentimental qui correspond bien à la personnalité de son héros.

Dans L'assassinat de l'oiseau bleu, Daniel Walther recourt au bon vieux filon de l'honnête-idéaliste-opprimé-par-la-méchante-société-militariste-et-bureaucratique, en un style que Dorémieux apparente à la new thing anglo-saxonne. Est-ce parce que Daniel Walther, à la manière d'un Harlan Ellison, déguise des thèmes éprouvés derrière une narration tarabiscotée et coupée de retours arbitraires en arrière ? Dans ce récit, Walther se montre toutefois moins « faiseur » qu'Ellison, et certaines de ses images possèdent une réelle poésie. Autre parenté — explicitement marquée par l'auteur — celle de Conflit de lois : Claude F. Cheinisse se réfère à la robotique d'Isaac Asimov dans une petite pochade marquée par des dialogues alertes et une pointe d'humour. Il y a de l'humour aussi dans La tourelle de Ngôl, où Yves Olivier-Martin commence sur un ton parfaitement mesuré, qui fait attendre un ailleurs explosant peut-être comme celui de Borges. Au lieu de cela, Yves Olivier-Martin multiplie progressivement les néologismes hermétiques et les notations surréalistes pour amener le dépaysement de son lecteur. C'est là une manière adroite d'introduire ce lecteur dans un univers dont les lois ne sont pas celles que nous connaissons, et le recours occasionnel à la loufoquerie témoigne d'une indéniable adresse. Dans La barbe du ministre, Francis Bessière place lui aussi quelques pointes loufoques, mais celles-ci semblent surtout être là pour suggérer au lecteur que l'auteur lui-même ne prend pas trop au sérieux le paradoxe temporel qu'il situe au cœur de son récit.

Dans L'homme, Pierre Versins évoque le thème du créateur créé, alors que Philippe Curval, dont le récit est le plus bref du livre, a su faire de son Œuf ovipare une combinaison remarquablement poétique du surnaturel avec la science-fiction. Transistoires, par Christine Renard, constitue une variation nouvelle sur le motif des univers parallèles. L'idée de base est sans doute simple — encore fallait-il y penser : la narratrice fait partie d'une société dans laquelle il est à la mode d'aller visiter des univers parallèles où chacun découvre ce que ses « doubles » sont devenus après avoir connu une histoire divergente à partir de tel ou tel événement-clé. Le sujet eût pu prêter à des développements larmoyants, du genre « Où es-tu donc, ô adolescente qui fus moi ? », mais Christine Renard a su le traiter avec la légèreté et la sensibilité allusive qui convenaient.

Dans les montagnes du destin nous fait retrouver, sous la plume de Francis Carsac, Teraï Laprade, le surhomme (non mutant) qui était déjà de service dans La vermine du lion. Carsac représente l'exception qui confirme la règle proposée par Dorémieux : il a su s'inspirer valablement des thèmes anglo-saxons découverts en France au lendemain de la guerre, tout en réussissant à les transplanter de façon à éviter la simple démarcation. Sa planète d'Ophir II, ses indigènes héritiers dégénérés d'une civilisation avancée, ses intrigants colonialistes et son énigme culturelle à résoudre, tout cela forme une combinaison dont l'allure générale évoque indubitablement des modèles américains ; mais le traitement, les notations et le rythme du récit sont certainement français — et même clairement représentatifs de Carsac. Qu'il le fasse délibérément ou intuitivement, Francis Carsac s'en tient avant tout à l'histoire qu'il a entrepris de raconter : c'est là une recette qui est valable de ce côté-ci de l'Atlantique aussi bien qu'aux Etats-Unis.

Georges Gheorghiu a, lui aussi, su excellemment raconter son histoire. Sous le titre de Au fil d'Ariane, il a lancé le futur à la rencontre d'un lointain passé, des ordinateurs à la recherche d'un minotaure. Le recours à la légende de Thésée est naturellement évident dès le titre, mais l'orientation du mythe est nouvelle, et le lecteur est invité à sa révélation progressive, à travers un récit où les retours en arrière sont adroitement ménagés, sans rupture de la tension — ni du fil...

La forêt de Perdagne, par Guy Scovel, relève de l'heroic fantasy, avec beaucoup de charme. On y trouvera des échos de Robert Howard, de Sprague de Camp, de Jack Vance, sur le décor d'un Moyen Age différent de celui que notre Terre a connu. On souhaite que Guy Scovel revienne au monde qu'il a créé en ces pages — et des ouvertures possibles, vers d'autres récits suggérés dans le fil de celui-ci, indiquent d'ailleurs que telle doit bien être son intention.

Reste enfin Nathalie Henneberg, dont Le retour des dieux est, après celui de Carsac, le plus long du livre et, au goût du soussigné, le plus beau. C'est en tout cas celui où le monde imaginé par l'auteur vit le plus intensément. Comme c'est habituellement le cas sous la plume de Nathalie Henneberg, les formes, les couleurs, les mouvements, les sons et les parfums sont décrits avec juste ce qu'il faut d'imprécision allusive pour mettre l'imagination du lecteur en éveil, et celle-ci part de son plein gré à la découverte du monde façonné par l'auteur. Ce monde, c'est une fois de plus celui où les mythes de l'humanité sont nés du souvenir de visites que des extra-terrestres firent jadis à notre planète, et aussi celui où une prédestination fatale a marqué deux êtres qui s'aiment. Si ce thème d'extra-terrestres venus naguère civiliser l'humanité devient horripilant ou simplement risible lorsqu'il est traité par les fanatiques du « savoir caché », des « révélations maudites » et de la magie matinale, il peut acquérir des résonances poétiques et épiques profondes lorsqu'un romancier de talent s'en empare. Nathalie Henneberg en apporte une nouvelle démonstration.

Le lecteur de cette anthologie regrettera probablement certaines absences (ainsi, le soussigné eût rencontré avec plaisir les noms de Gérard Klein et de Michel Demuth dans la table des matières). Les mêmes récits ne plairont pas à tous les amateurs de science-fiction, mais chacun de ces derniers trouvera ici des nouvelles à son goût. Ce qui tendrait à confirmer la thèse développée par Dorémieux dans sa préface — et aussi à montrer, accessoirement, que le même Dorémieux s'est bien acquitté de sa tâche de compilateur.


Demètre IOAKIMIDIS
Première parution : 1/6/1971 dans Fiction 210
Mise en ligne le : 3/3/2019


 
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