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La Grande peur de 1989

Max GALLO




MARABOUT - GÉRARD , coll. Bibliothèque Marabout n° 366
Dépôt légal : 1970
256 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     Imaginez le monde en proie à un conflit irrépres­sible, la Chine décidée à porter la guerre au cœur même des Etats — Unis, sur tous les fronts, aux quatre coins du globe, des révoltes, des insurrec­tions, une situation politique dégradée à l'extrême...
     Imaginez les affres d'une guerre atomique et le sort douloureux de l'humanité...
     Imaginez la lutte effrénée de ceux qui espèrent encore et qui croient que par-delà la violence et la déraison notre terre est habitable...
     Imaginez ce que pourrait être l'histoire de demain s'il n'y avait que la terreur pour gouverner le monde...
 
    Critiques    

Le dernier-né des politique-fiction de chez Marabout, La grande peur de 1989, est dû à un Français, Max Gallo, qui s’est signalé par ailleurs grâce à quelques sérieuses études à caractère historique et dont l’ouvrage en question avait été primitivement publié chez Laffont en 1966, l’auteur ayant alors usé du pseudonyme de Max Laugham.

Nous sommes ici en présence d’une fiction prospective qui s’est offert un recul assez large puisque, comme l’indique le titre, l’action se déroule dans une vingtaine d’années. Le champ pris offrait à l’auteur de vastes possibilités d’imagination, qu’il a préféré d’ailleurs refréner : il serait alors tombé dans le champ plus vaste de la science-fiction, et son propos aurait été tout autre. Mais, à la fiction pure, Max Gallo a préféré la route linéaire quoique semée d’embûches de la prévision historique : sa carrière l’y prédisposait tout naturellement, et c’est avec la science et le savoir d’un spécialiste qu’il a tracé l’épure d’un monde probable à cette distance d’une vingtaine d’années dans le futur.

Un tableau chronologique placé en début d’ouvrage survole les soixante ans d’histoire qui séparent la révolution de 1917 de la secousse de 1989 – deux dates-clés ouvrant, et ce n’est pas par hasard, sur une péripétie du communisme mondial. Ainsi apprenons-nous la mort de Mao-Tsé-Toung, blessé dans un attentat en 1979, et surtout la fondation à Pékin, deux ans auparavant, de l’Internationale des Communistes Révolutionnaires (I.C.R.), qui regroupe dans une même idée maoïste certains pays libérés d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, ainsi que des partis plus ou moins clandestins de divers États européens.

En 1989, la situation du monde est la suivante :

La Chine compte un milliard d’habitants, tenus sous la férule du Parti et de Lian Chang, successeur de Mao. C’est un pays fanatisé, la « fourmilière » des cauchemars familiers aux tourmentés du péril jaune, la contrée couverte à l’infini de « têtes rondes » sans pensée, aux motivations collectives, et où l’intellectuel déviationniste est rééduqué au milieu des porcs d’une ferme populaire, dont il partage la pâté, la fange et les coups de triques.

L’U.R.S.S., débarrassée des staliniens, est passée depuis longtemps sous la direction bonhomme des néo-khrouchtchéviens, le « subjectiviste » Nikita ayant été réhabilité en 1979. C’est un pays industrieux où se dressent des gratte-ciels et où le port du gilet bourgeois a été remis à la mode par un des dirigeants, légèrement décadent, du Soviet Suprême.

Les U.S.A. sont restés tels qu’en eux-mêmes l’éternité ne les a pas changés : les Noirs sont toujours dans leurs ghettos où la guérilla urbaine est plus ou moins chaude selon les saisons, et le capitalisme se porte bien. L’isolationnisme règne cependant à nouveau sur la politique extérieure, les U.S.A. s’étant retirés, « pour sauver la paix mondiale », de tous leurs États sous tutelle, en livrant même certains à l’influence ou la direction de l’I.C.R.

Quant à la vieille Europe, elle s’est enfin unifiée dans une Confédération Politique Européenne, sorte d’Europe des Patries qui réjouirait beaucoup de nos hommes politiques passés ou présents, si elle ne semblait toujours aussi démunie d’influence réelle qu’aujourd’hui.

Et puis quelques conflits localisés enfument le globe, notamment en Amérique latine et en Afrique du Sud, où le bastion blanc, assiégé par les États-Unis Socialistes de l’Ouest africain, lutte pour la race et la chrétienté contre le « cancer noir ».

Voilà pour le fond du drame, sur lequel il était important de s’étendre, car c’est certainement le meilleur de l’ouvrage, là où l’effort de l’auteur s’est le plus porté, en vue d’une crédibilité maximum. Naturellement, et selon les convictions propres à chacun (un livre de politique-fiction ne peut être lu sans que la corde politique du lecteur ne vienne le chatouiller plus ou moins agréablement), les uns trouveront à redire, les autres à applaudir. Max Gallo, quant à lui, semble avoir essayé avec plus ou moins de bonheur de renvoyer tout le monde dos à dos, les trois grandes puissances étant chacune lestées de leur lot d’agressivité et de fourberies. Mais, dans ces portraits collectifs, la plume de l’auteur s’est complue à être parfois lourde, parfois légère…

Le portrait le plus juste, c’est-à-dire le plus probable, est sans conteste celui de l’U.R.S.S., repue, occidentalisée et sœur jumelle des U.S.A., où seules quelques scories légères rappellent encore des errements passés (on y pousse encore au suicide, mais avec discrétion, les déviationnistes de gauche ou de droite, et les œuvres de Trotsky sont toujours sous le boisseau).

La Chine par contre, effrayante ombre jaune, m’a paru fortement caricaturée. Encore une fois, c’est affaire de conviction personnelle, et il se trouvera naturellement parmi les lecteurs ceux qui penseront au contraire que son image a été édulcorée. À chacun ses fantômes, à chacun sa vérité !

Les U.S.A. enfin sont plutôt éludés, leur image intérieure n’étant pas différente de celle qu’ils nous renvoient aujourd’hui. (Mais gageons que, si Gallo avait écrit son roman aujourd’hui, sa plume eût été plus acérée.)

Sur ces décors diversement réussis, mais tous rendus avec beaucoup de relief, un jeu politique et stratégique déroule ses méandres. La Chine décide de frapper un grand coup au cœur même des U.S.A. en faisant disséminer dans les plus grandes villes, par les membres des mouvements noirs affiliés à l’I.C.R., des explosifs nucléaires miniaturisés qui exploseront à l’heure H. Les États-Unis ayant laissé entendre par ailleurs que l’U.R.S.S. serait tenue pour responsable de toute subversion intérieure grave, les Chinois espèrent que la riposte nucléaire américaine se portera en premier lieu contre leurs faux-frères révisionnistes, et qu’ils seront ainsi débarrassés de leurs deux puissants adversaires.

Cependant, le complot est éventé, deux membres européens de l’I.C.R. (une Française et un Italien) ayant trahi, leur foi dans le marxisme révolutionnaire ébranlée par ce projet de génocide. Et, tandis que la C.I.A. essaye de repérer les bombes cachées sur le sol américain, les U.S.A. et l’U.R.S.S. décident à leur tour de se débarrasser de la Chine en l’attaquant de concert par surprise. La jeune Française, Anne, réfugiée en U.R.S.S. et mise dans le secret par Balguine, l’ambassadeur soviétique en Italie, trouve le projet aussi monstrueux que celui des Chinois et, fuyant à Rome avec son protecteur, se confie… au Pape, lequel, grâce à un appel télévisé et un voyage-éclair à Pékin, sauve in extremis la paix – mais pour combien de temps ?

Ce résumé ne rend compte qu’imparfaitement d’une action serrée, palpitante, rondement menée sur toute une série de plans parallèles : les agissements et réflexions des grands de ce monde, vigoureusement portraiturés ; les communiqués de la presse écrite et de la télévision (lesquels donnent à l’auteur l’occasion d’une savoureuse démonstration de la manipulation de l’information, chaque événement étant systématiquement édulcoré par les représentants officiels des États, puis non moins systématiquement grossis par la presse) ; la trajectoire d’Anne Villemur enfin, ballottée par des événements dont elle est à la fois la victime et une actrice privilégiée.

Le talent certain avec lequel le récit est monté ne va certes pas jusqu’à en voiler deux faiblesses essentielles : la tragédie d’Anne, d’abord, qui n’est qu’un simple rouage dans la grande machine de l’I.C.R., paraît téléguidée d’une manière un peu trop exemplaire, et son influence primordiale sur les événements mondiaux, un peu trop magistrale. (Ce personnage ex machina soulève une fois de plus une question posée par un autre ouvrage de la série : un espion peut-il, oui ou non, influer sur le cours d’une politique générale ?) Plus grave encore me paraît, dans le règlement de la crise, l’influence décisive du Pape. C’est là une sorte de solution désespérée de l’auteur, une élucidation de dernière heure, plus littéraire que solidement tactique. Si l’on pousse un soupir de soulagement (réel, tant l’impact du récit et son coefficient de réalité sont grands, et nous poussent à une projection mentale dans ce futur fictif), on fera tout de même grief à l’auteur d’avoir, en fin de livre, abandonné sa rigueur prospective : car on peut douter qu’en 1989 le Saint Père ait un pouvoir spirituel plus étendu qu’aujourd’hui, où l’on entend ses exhortations fuser puis se dissoudre sans trace au vent impétueux du matérialisme historique…

Cette solution de dernier recours me paraît avoir toutefois une signification autrement importante, si l’on se place sur le plan de l’inconscient : car, pris par son sujet, Max Gallo a sans doute ressenti au plus profond de lui-même cette angoisse terrible devant un conflit nucléaire, qu’il avait voulu innocemment nous communiquer. Et cela me confirme une vieille certitude : la guerre atomique potentielle est la seule véritable tragédie de notre temps, le seul sujet aussi que la politique-fiction, quelque détour qu’elle prenne, se voit obligée d’aborder. Et lorsqu’au fil de la plume, on courbe la structure du monde jusqu’à mettre en contact les deux masses critiques, il n’y a finalement qu’une seule solution : laisser exploser la bombe et se laisser emporter par le déluge. Refuser cette évidence, c’est jouer à l’autruche, mais d’une autre façon. Je ne reprocherai pas à Max Gallo d’avoir appelé au secours la papauté, signe tangible d’une étincelle divine seule capable de brûler le cordon de la mèche nucléaire ; il me semblait cependant nécessaire de souligner qu’il n’agissait de la sorte que pour reculer l’inévitable, qu’il s’est refusé à écrire…

Ce décryptage n’enlève rien au roman, dont la force survit sans mal aux quelques faiblesses éparses. Après avoir trébuché pendant trois livraisons (La Chinoise blonde était d’une niaiserie confondante ; La terreur noire au mieux simpliste ; quant au Sourire du tigre, il n’allait guère plus loin qu’un espionnage diplomatique adroitement ficelé), la série « Suspense » de Marabout nous donne enfin un livre d’un poids qu’on se plaira à reconnaître, à la mesure même de ce qu’il pèse sur nous. Que cet ouvrage ait été écrit par un Français ajoutera même à notre plaisir épouvanté la note rassurante d’un chauvinisme pour une fois justifié.


Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/5/1971 dans Fiction 209
Mise en ligne le : 3/3/2019


 
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