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Anamnèse de Lady Star

L. L. KLOETZER



Illustration de Stéphane PERGER

DENOËL (Paris, France), coll. Lunes d'Encre n° (142)
Dépôt légal : avril 2013
480 pages, catégorie / prix : 21,50 €
ISBN : 978-2-207-11571-8   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     Futur proche.

     Un attentat à Islamabad a provoqué
     une pandémie terrifiante. Les trois quarts
     de la population mondiale ont disparu.
     L'arme utilisée : la bombe iconique.
     Les coupables ont été retrouvés, jugés
     et exécutés. Mais certains se sont échappés.

     Parmi eux, une femme, leur inspiratrice,
     leur muse. Sa simple existence est un risque :
     tant qu'elle vit, la connaissance menant à
     la bombe reste accessible.
     Elle a disparu, n'a laissé aucune trace, pas l'ombre
     d'une ombre. Des hommes disent pourtant l'avoir
     rencontrée : savants, soldats, terroristes, ermites...
     Ont-ils rêvé ?

     Voici le récit d'une enquête, de l'Asie
     à l'Europe, des terres dévastées
     jusqu'aux sociétés hypertechnologiques
     de l'après-catastrophe. Un jeu de pistes,
     doublé d'une plongée dans les archives digitales
     de notre futur, avec le plus fou des enjeux : refermer
     la boîte de Pandore.

     L. L KLOETZER,
     auteur hybride né au milieu des années soixante-dix,
     est apparu sur la scène littéraire avec CLEER (Denoël, 2010),
     chroniques d'une multinationale totalitaire.
     Son second roman, Anamnèse de Lady Star, fera date
     dans l'histoire de la science-fiction française.

    Prix obtenus    
Grand Prix de l'Imaginaire, roman français, 2014
Rosny aîné, roman, 2014
Lundi, roman, 2013
 
    Critiques    
     Trois ans après Cleer, voici le deuxième ouvrage de l'entité bicéphale L.L. Kloetzer, toujours dans la collection Lunes d'Encre de Denoël. A l'origine de ce récit, la nouvelle trois singes, parue dans l'anthologie Retour sur l'horizon et que l'on retrouve ici intégralement dans le deuxième chapitre.

     Une équipe scientifique française met au point une arme ultime capable d'éliminer rapidement, avec l'aspect d'une maladie, une partie de la population selon des critères génétiques. Après un premier test concluant par des militaires dans une vallée asiatique perdue, une utilisation à grande échelle tourne mal : la sélection des victimes n'est pas efficace et la majeure partie de l'humanité y passe. Cet événement tragique est assez ironiquement baptisé le Satori : un terme bouddhiste synonyme de l'épiphanie, le passage à une nouvelle étape de la compréhension, un éveil. Les témoignages des militaires, les informations glanées par une commission d'enquête officielle, le reportage d'une journaliste et d'autres récits indiquent la présence d'une femme évanescente, une Elohim, liée à l'équipe scientifique créatrice de l'arme.

     On le voit au travers de ce bref résumé, ainsi qu'avec le titre ou la (superbe) couverture : Anamnèse de Lady Star est un livre mystérieux. A l'opposé de Cleer, dont les personnages, si fiers de travailler pour une multinationale rêvée, étaient portés par les certitudes et par leur supériorité, tout dans ce roman est trouble, sujet à caution. Ce n'est pas pour rien que l'on peut trouver, au fil de la lecture, des références à Christopher Priest ou à Philip Dick : le doute, le questionnement de la réalité sont omniprésents dans le récit. Le duo Kloetzer ne facilite pas le travail : beaucoup d'informations sont distillées sans être expliquées. La nature même du personnage central, si elle est qualifiée d'Elohim, n'est pas plus détaillée, et c'est au lecteur de faire la part des choses, de s'interroger sur son existence. Les témoignages sont avant tout des narrations subjectives, parfois des dizaines d'années après les événements, et ceci ajoute à leur faible fiabilité.

     Sur la forme, si Anamnèse... se présente comme une succession de récits, ce n'est pas un recueil de nouvelles : ses différents chapitres forment bien un roman cohérent. D'un texte à l'autre, le narrateur, et donc le style, change. Si on est par moment dans le factuel rythmé par des dialogues, ou dans le récit à la première personne, on peut passer, dans le chapitre Giessbach, à un tunnel de quarante pages, quasiment sans interruption, sans respiration, une extraction brute de mémoires, peut-être le plus beau passage du roman, difficile à lâcher malgré son aridité. Car ce livre n'est certainement pas un page-turner : il demande des efforts au lecteur, sa compréhension se mérite et le lire trop vite serait gâcher la richesse de son contenu. Là ou Cleer était trop bref, ne montait pas assez en puissance et m'avait déçu par la sous-exploitation de son sujet, Anamnèse de Lady Star prend toute son ampleur, déploie son récit sur la bonne longueur et va au bout de ses ambitions. Et si l'influence de Christopher Priest est évidente (l'écrivain ne s'en cache pas), c'est plutôt à côté des grands romans de John Brunner que je classe ce livre : les thèmes abordés et la qualité du la narration n'ont pas grand-chose à envier à l'auteur de Tous à Zanzibar, et on obtient le meilleur roman de science-fiction de ces dernières années.



René-Marc DOLHEN
Première parution : 5/5/2013 nooSFere


     Anamnèse, le nouveau roman de L. L. Kloetzer, est un ouvrage personnel, comme l'était Cleer (cf. critique de Patrick Imbert in Bifrost 61). Milieu connu des auteurs dans Cleer, approches connues d'eux dans Anamnèse. Clin d'œil à la méthode Karenberg qui fait jonction entre les deux romans. Et encore ici, la Suisse, le groupe vocal Norn, Giessbach sans doute.
     Futur proche. Survient le Satori. Un attentat et une apocalypse. La plus grande partie de l'humanité est éradiquée.
     Avant, un complot. Un sémiologue, des militaires, tous extrémistes. Un enquêteur. Et une femme.
     Après, la traque des responsables dans un monde ravagé. Des militaires, des agents, des chercheurs. Et une femme.
     L.L. Kloetzer déroule pour le lecteur le fil des évènements. Des prémisses, dix-huit ans avant le Satori, jusqu'à la fin ultime (ou pas), cinquante-quatre ans après. Il montre les transformations que subissent l'Humanité et la Terre elle-même, comme lieu habité. Il montre surtout la quête pour retrouver et neutraliser l'élément manquant du complot, la « femme », inspiratrice, servante, esclave, et muse. Ne pas oublier, pour que ça ne se reproduise pas !
     Disons-le clairement, Anamnèse est un roman qui se mérite. Quatre cent cinquante pages, serrées ; j'ignore combien de caractères mais chacun d'eux compte. Dense, touffu, Anamnèse ne peut se lire dans le métro ou à la plage. Il lui faut du calme, de la concentration. Il a définitivement quelque chose d'une ballade un peu sélective. Effort, concentration, on l'a dit, puis satisfaction d'avoir fait une belle promenade et vu des choses rarement visibles.
     Car L.L. Kloetzer ne donne rien. Il suggère, insinue, pose des points impressionnistes auxquels seule une vue globale donnera sens.
     Le background d'abord. Il faut le saisir tout au long du roman. Des mots, des références, des lignes de dialogue, à collectionner pour que se dessine très progressivement un monde d'où presque toute vie humaine a disparu.
     Des milliards de morts. Une Nature en reconquête territoriale au sein de laquelle errent et survivent des groupes errants de « porteurs lents », infectés par le « contagieux » mème tueur, aussi létaux que des zombies. Des villes et des villages abandonnés qui menacent ruine. L'effondrement progressif de la plupart des créations humaines.
     Des survivants indemnes de toute contamination. Après la guerre consécutive au Satori, une communauté internationale les regroupant s'est constituée, installée dans des enclaves, souvent sur des îles, là où il fut possible de se protéger en isolant le mème (et ses porteurs) à l'extérieur. Ils utilisent une technologie avancée. Certains dorment en stase et attendent des jours meilleurs, d'autres enfin partent pour l'espace vers une nouvelle terre promise.
     Mais l'essentiel n'est pas là. Le background n'est qu'un fond sur lequel se déroule le plus important, la convergence progressive de la chasseuse et de la proie, seule réalité à occuper le devant de la scène en pleine lumière. Ce qui importe dans Anamnèse, c'est la quête. Retrouver et neutraliser « la » femme, la dernière qui possède en mémoire le secret de la bombe iconique qui a anéanti l'Humanité. C'est cette tâche que s'assigne une jeune chercheuse, Magda, poussée par un mentor qui y a voué sa vie. Pour cela, elle doit remonter dans le temps ; retrouver les traces subliminales de la femme dans l'océan infini des documents informatiques, réaliser l'anamnèse, c'est-à-dire l'histoire des antécédents de la maladie, de la personne, ou de ses incarnations (au choix, les trois s'appliquent ici). Comme les archéologues numériques Qeng Ho d'Au tréfonds du ciel de Vernor Vinge, Magda fouille les bases de données, les blogs, les enregistrements publics et privés, les archives des réseaux sociaux, les vestiges d'un univers virtuel. Elle y cherche des preuves de l'existence de la femme mystère et des indices sur sa localisation. Aidée d'outils de data mining ultra-performants, elle fouille l'énorme botte de foin des mémoires informatiques sur la trace de la paille qui s'y cache. Et souvent, ce n'est même pas la paille qui est signifiante ; l'absence parfaite, trop parfaite, de toute preuve, là où il devrait y en avoir une, signifie sans équivoque l'effacement des données, donc la présence préalable de la chose. Prouver les omissions ou les mensonges des témoins survivants aussi ; après des décennies, la mémoire est une chose fragile, a fortiori si on joue avec. Magda elle-même se connaît mieux en se remémorant, en tirant presque involontairement les fils de sa mémoire, dans un processus de réminiscence (anamnèse) dont l'aboutissement la choque en l'éclairant.
     Tout ceci serait difficile mais raisonnable si la proie était une simple femme. Ce n'est pas le cas. « La » femme est Elohim, non humaine mais si proche. Passant d'apparence en apparence, d'identité en identité, de lieu en lieu, de nom en nom, et de rôle en rôle, « la » femme est irrésistiblement attirée par le désir qu'on éprouve pour elle ; ce désir l'attache à la matière et il faut la nommer pour l'y attacher plus encore et, en quelque sorte, la définir. « La » femme au centre d'Anamnèse semble être une Idée platonicienne que le désir humain fait s'incarner dans le monde sensible, que le désir de nombreux humains (y compris ceux qui la traquent pour la tuer) fait pénétrer irrésistiblement sous maintes formes dans le monde de la matière. Et c'est la gageure de Magda, comme celle du philosophe, de dépasser par la raison le multiple, de remonter à l'unique par une dialectique ascendante, et de voir, par-delà les informations sensibles infiniment variables, la Vérité essentielle de la chose. Mais qu'elle est longue et difficile, la sortie de la caverne !
     Chasseuse et proie se trouvent finalement. La traque s'achève. Le risque est écarté (ou pas). Peut-on annihiler une idée (celle de la bombe iconique ?), et peut-on tuer une Idée, aussi longtemps que quelqu'un espèrera (même dans le secret de l'âme) son incarnation ?
     Remontant du passé vers le présent et alternant dans chaque phase passé et présent, dans un traitement qui rappelle le Memento de Christopher Nolan, L.L. Kloetzer joue avec l'attention du lecteur qui doit se souvenir sans cesse où il est, à quel moment, et qui parle car les locuteurs alternent aussi. Loin de la linéarité abordable de cet autre récit de reconstitution historique post-apocalyptique qu'est le World War Z de Max Brooks, Anamnèse brouille les témoignages et les traces, plaçant par là même le lecteur dans la peau de son héroïne, au cœur d'un écheveau particulièrement embrouillé et touffu.
     D'une construction minutieuse et parfaitement maitrisée, Anamnèse évoque ces œuvres de marqueterie qui impressionnent par l'agencement complexe des nombreuses pièces qui les composent, et l'absence totale de solution de continuité.
     Enfin, les nombreuses références posées dans le texte comme par accident donnent le sentiment d'une profusion intellectuelle, d'une culture qu'on ne rencontre pas tous les jours, ni dans tous les romans.

Éric JENTILE
Première parution : 1/7/2013 dans Bifrost 71
Mise en ligne le : 2/4/2018


 

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