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Lovecraft

Maurice LÉVY

Première parution : Paris : UGE, 10/18, 25 février 1972


Illustration de Pierre BERNARD

UGE (Union Générale d'Éditions) (Paris, France), coll. 10/18 n° 675
Dépôt légal : 1er trimestre 1972, Achevé d'imprimer : 25 février 1972
192 pages, catégorie / prix : 2
ISBN : néant
Format : 10,5 x 17,7 cm  

Sous-titré "ou Du fantastique".



    Quatrième de couverture    

Le cas Lovecraft versé à l'épais dossier de la littérature fantastique. Cas limite où doit cesser le partage : entre la névrose qui, à laisser affleurer les fantasmes dans l'écriture, ne s'apaise pourtant pas, et le pouvoir guérisseur du mythe, enracinement, retour à l'arche, fondement dérisoire de l'errance. Entre les images du rêve - envahisseurs multipliés dont le récit subit l'équvoque mais la sait aussi juste assez pour lui devoir sa structure -, et le travail de la conscience qui ruse et les organise selon sa logique obstinée. Mais quelle force a l'obstination du veilleur contre la puissance de la nuit s'il a toujours déjà obscurément consenti ? Reste à croire que là se cache l'Origine...


    Sommaire    
1 - Chronologie des contes, pages 181 à 183, Notes
2 - Bibliographie, pages 185 à 188, Bibliographie
 
    Critiques    
     A partir de l'œuvre et de la personnalité également hors du commun de H. P. Lovecraft, Maurice Lévy auteur d'une monumentale et remarquable étude sur le roman noir anglais — nous livre un essai bref mais percutant sur l'essence et la spécificité de la littérature fantastique.
     Avec Lovecraft comme avec tant d'autres, il importe de ne point perdre l'auteur lui-même de vue, sa singularité, l'extraordinaire puissance de sa vision. Comme beaucoup d'auteurs maudits, H. P. L. a subi les assauts des admirations rétrospectives et excessives. Maurice Lévy échappe, Satan merci, à la fougue outrancière des précédents exégètes de cet auteur et le portrait qu'il en trace, parce qu'il est absolument dénué de complaisance, éclaire d'une clarté nouvelle, définitive, l'œuvre étrange de ce « génie venu d'ailleurs ». Après avoir situé Lovecraft dans l'histoire des lettres américaines, il nous dit sa jeunesse jamesienne et, d'emblée, il apparaît indispensable de ne pas séparer la graine du terrain, de bien comprendre l'appartenance de l'écrivain à sa terre natale, la Nouvelle-Angleterre. La jeunesse solitaire, hautaine et désabusée au sein d'un climat trouble, l'éveil au mystère d'une sensibilité frémissante, ce complet enroulement sur soi-même, tout se conjugua pour faire de Lovecraft ce qu'il fut. Maurice Lévy nous dit aussi ses terreurs maladives des villes et de leurs populations cosmopolites, celles surtout des bas-fonds. De son union brève et dérisoire avec une juive d'origine russe, il ne retira qu'un plus grand dégoût du sexe. Il faut également savoir son nihilisme profond, son racisme confinant à la manie : après avoir dévoré Mein Kampf, H. P. L. devint un admirateur acharné d'Hitler ! Sa phobie des races impures — il se considérait comme un pur Viking — constitue l'une des clefs les plus immédiates de son œuvre. Les créatures de cauchemar, monstres hybrides qui envahissent son univers, quelles sont-elles, sinon l'image même de cette répulsion ? Ce fut au cours de fréquentes promenades nocturnes à travers l'horreur des bas-fonds new-yorkais, la ville maudite, que Lovecraft, selon Maurice Lévy, se mit « en situation d'onirisme ». Ses fantasmes firent le reste.
     Bien sûr, à l'origine, il y a Poe, à qui Lovecraft voua toujours un culte océanique. Et puis d'autres admirations : l'irlandais Lord Dunsany et Arthur Machen eurent sur le styliste une influence considérable. Mais c'est de lui-même que H. P. L. tire son don de fantastiqueur, son œuvre tout entière n'étant autre chose qu'une interminable et peu concluante cure d'autopsychanalyse.
     La caractéristique essentielle du fantastique lovecraftien est son détachement de toute croyance surnaturelle. L'au-delà pour lui n'existe que dans ses rêves — ou plutôt ses cauchemars. Toutes ces images d'épouvante qui naissent sous sa plume, évocations de l'impossible, paris insensés devant l'abjection et l'absurdité du monde qui l'angoisse, reviennent à lui, comme impuissantes à l'immuniser contre la grande horreur de l'incarnation. Et c'est peut-être là toucher du doigt la source de cette immonde avalanche d'épouvantements, fruit du désespoir et de l'inquiétude, il semble — mais ce n'est là qu'une hypothèse — que tout le drame lovecraftien prenne son origine dans ce refus d'assumer cette incarnation. Le parti pris de la hideur est en lui-même un refus évident ; ce jeu pratiqué avec un art consommé, quasi-roussellien, avec le répertoire de l'horrible, ressemble à un hurlement de rage impuissante. Mais tout n'est pas dit : comme James, H. P. L. aime et vénère le secret. C'est un mystificateur et, si les clefs parfois apparaissent, le mystère toujours se dérobe. De la maison de la sorcière au tréfonds du rêve en ce lieu souterrain extratemporel, là où surgissent les monstres (Shoggoths, Gugs, etc ), la démarche des héros — qui sont H. P. L. à peine travesti — est un sacrilège. De dépit, Lovecraft nargue les puissances obscures, il moque les forces secrètes de sa voix étonnante, il est inutile de redire la richesse de sa prose qui, pour ce faire, relègue Poe himself bien loin derrière...
     A mesure qu'il décrit l'espace de rêve arpenté inlassablement par les protagonistes du cauchemar, Maurice Lévy, prenant appui sur ses propres convictions en matière de littérature fantastique, sur la conception qu'il a de sa spécificité, s'attache à montrer l'authenticité de l'œuvre : chez Lovecraft, le fantastique est destruction, renversement total, inversion complète. Le sacré devient sacrilège. Le rêve insensé nous mène au bout de l'horreur. Maurice Lévy insiste sur le fait qu'en aucun cas cette œuvre ne peut être assimilée à la science-fiction : « La SF est un genre fondamentalement prospectif (...), l'art de Lovecraft au contraire est essentiellement régressif. » Tout concourt en effet de façon évidente, chez l'auteur et dans son œuvre, à montrer que celle-ci, œuvre « rentrée », égocentrique, née d'un refus, est tournée vers un passé que l'imaginaire illumine curieusement. Le faste antique magnifie les visions du rêveur. L'ouvrage parfaitement ciselé crie sa nostalgie d'une perfection perdue. Esthète, Lovecraft ne fait que renouer avec la tradition.
     « L'originalité profonde de Lovecraft réside dans cette fusion intime de la vision onirique et de l'élaboration mythique. » C'est à partir de cette constatation qu'il convient de dire la part importante de l'élément poétique dans la recréation des rêves magnifiques en architectures de mots. Elément lié, comme il se doit, aux terreurs profondes exprimées par la bouche d'ombre et à l'éclatement horrible de la réalité réinventée. Pendant ce temps, le mythe s'empare du récit et le transfigure. Dès lors, fantastiqueur ou non, Lovecraft apparaît comme écrivain original. Le mythe de Cthulu, épopée que magnifie la langue sacrée de son principal protagoniste et auteur — voix d'outre-tombe déjà, aux accents de destin — se voit sublimé par d'étonnantes images d'un symbolisme échevelé. Malgré ses faiblesses d'inspiration, Lovecraft demeure un des plus grands créateurs d'épouvante ; surtout, il possède un indiscutable privilège : nul ne songera jamais à lui reprocher la qualité de ses rêves. C'est cela qui est important et fait qu'il restera toujours, outre un magicien du verbe, un surprenant styliste de l'imaginaire.

François RIVIÈRE
Première parution : 1/1/1973 dans Fiction 229
Mise en ligne le : 1/8/2018


 

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