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Le Coeur Froid

Jacques STERNBERG




Christian BOURGOIS (Paris, France)
Dépôt légal : 1971
220 pages, catégorie / prix : 23,70 F  

Roman publié en 1960 chez Julliard sous le titre "Glaise" et sous le pseudo de Christine Harth.



 
    Critiques    
 
     Le cœur froid : un titre qui évoque le cinéma, et des films véritables ou imaginaires qui s'appellent ou s'appelleraient Le cœur fou, Le cœur battant. Pourtant, rien n'est moins cinématographique que ce roman de Sternberg (déjà perfidement analysé par Serge-André Bertrand sous l'angle de l' « escroquerie à l'inédit », dans le numéro 223 de Fiction). Il est même au contraire si léger si ténu que c'est tout juste si on peut parler de roman à son sujet : à peine l'a-t-on refermé qu'on se demande déjà si on l'a lu, ce qu'on a lu.
     Cela ne veut pas dire qu'il soit mauvais, aussi mauvais en tout cas que le sont ou le seraient les films évoqués. Cela veut dire seulement que le dernier livre de Sternberg est si transparent qu'on a du mal à le distinguer. Mais en même temps il est si totalement du Sternberg qu'on ne peut pas non plus le distinguer des autres livres de l'auteur. Cela veut-il dire alors que tous les livres de Sternberg soient insignifiants ? Pas davantage. Les livres de Sternberg signifient au contraire pleinement, agressivement.
     Signifient quoi ? C'est une autre histoire. L'histoire que ces livres racontent, sans doute, mais plus encore le fait qu'un écrivain nommé Sternberg écrit des livres, que ces livres se ressemblent et ressemblent à leur auteur. Le tout pleinement, agressivement.
     Le sujet du Cœur froid peut être résumé en une seule phrase : un homme (le narrateur) rencontre à un coin de rue une jeune femme avec qui il vit, sans la toucher, pendant quelques semaines, et qu'il perd sans espoir de retour après avoir fait l'amour avec elle. Qu'est-ce que je vous disais ?... On ne peut pas être plus agressif dans l'inconsistance, la transparence, la concision. On ne peut pas non plus être plus banal, plus terne, plus effacé. Effacé est bien le mot qui convient, d'ailleurs. A lire Le cœur froid, on n'évoque pas tant le crayon que la gomme. Sternberg a travaillé en faisant le vide dans sa prose, en élaguant, en coupant tout ce qui dépassait. On pense à Braque, qui déclarait qu'une toile s'effaçait à mesure de sa confection et que ce qui restait, c'était le tableau.
     Ce qui reste du livre, ce n'est rien d'autre que son écriture, une écriture aussi nue qu'un singe nu. Evoquer la peinture à son sujet est d'ailleurs une étourderie ou une gageure, puisque Le cœur froid ne contient pas une image, pas une couleur, pas l'amorce de la description d'un paysage par temps de brume. Même l'oppressante présence du « gris sternberguien » est absente, et c'est tout juste si l'auteur s'est permis (ou a oublié de gommer) deux ou trois sternbergueries de ce genre :
     « Devant moi s'étalait une affiche publicitaire qui représentait une énorme tasse de café dans laquelle tombait, en un seul torrent de lave, un liquide bouillant. « Buvez-en, vous vous sentirez un autre homme », disait le slogan. Sans doute avais-je tort de négliger cette solution ? En boire et me sentir un autre homme, me provoquer alors en duel et m'abattre à l'aube d'une seule balle, puis repartir à zéro sous les traits de l'autre. » (p. 123).
     Une séquence de consistance assez molle illustre bien encore l'éternel enfer du bureau (Ah ! si Sternberg avait pu connaître l'usine...), mais elle semble bien avoir été crachée par un stylo négligent. Apparemment, en l'écrivant, Sternberg était ailleurs, dans un de ses anciens livres ou bien dans le suivant. On en sort guère convaincu. De même les quelques allusions aux fesses, aux seins de Glaise (car elle s'appelait Glaise), paraissent avoir été déposées sur le papier par hasard plus que par nécessité : « Des seins plutôt menus, un ventre absolument plat, des cuisses un peu trop lourdes, des fesses hautes et rondes, une vertigineuse chute de reins et un sexe sombre, exagérément bombé, qui semblait me narguer de toutes ses ténèbres. Inutile de me leurrer : elle était la triomphale explosion en trois dimensions de mon obscénité strictement personnelle. » (p. 59). Strictement personnelle, je veux bien le croire — mais alors guère communicable...
     Quant à l'orgasme premier et dernier qui clôt le livre et le boucle sur un départ trop explicite et trop attendu de Glaise, il n'est pas exploré en profondeur mais à peine survolé. A mon avis, d'ailleurs, c'est encore trop : Sternberg eût gagné à être radical jusqu'au bout dans l'absence et l'inaction ; son livre en eût été plus fort dans sa structurale fragilité. En fait, et on l'aura compris, Le cœur froid est l'exact envers de Toi, ma nuit : ici la tristesse glaciale du cœur a remplacé le désespoir brûlant du sexe.
     Livre en creux, Le cœur froid ne peut être expliqué, critiqué, que par négations, et s'il est bien difficile de savoir ce qu'il est, il est pareillement malaisé de comprendre ce qu'il dit. Mais on écoutera facilement ce qu'il ne dit pas.
     Il ne dit pas la rencontre d'un homme et d'une extraterrestre. Car Glaise à beau être une créature fluide, indéfinissable, fuyante, déroutante, c'est tout de même une fille qui, paradoxalement, n'abrite aucun mystère fondamental « Glaise avait cette qualité de suc empoisonné que dégageaient certaines plantes, cette densité glacée des minerais à l'état brut et cette lourdeur somnambulique de certains animaux. Impossible pourtant de ne pas lui reconnaître quelque chose de terriblement humain : ce déchirement permanent que laissaient si souvent deviner les yeux ou la bouche et aussi cette certitude qu'elle appartenait bien plus à l'angoisse qu'au soleil » (p. 57). Constat d'incompréhension, d'incommunicabilité sans doute, mais qui n'ouvre pas, comme chez William Sloane, sur une Lutte avec la nuit.
     Il ne dit pas non plus la rencontre de deux extraterrestres sur la Terre, pas plus que la rencontre de deux Terriens en terre étrangère. Car Glaise, comme le narrateur, comme le décor translucide devant lequel ils évoluent, nous sont bien connus. Il y a deux bipèdes humains, un mâle et une femelle, qui marchent, mangent, dorment et parlent (très peu) dans le cadre d'une ville semblable à celle où nous mangeons, dormons, vivons.
     Simplement ce mâle, cette femelle, cette ville sont vus par Sternberg — ce qui pourrait nous donner un élément de réponse : Sternberg pourrait être un Martien qui s'efforce, sans y parvenir, d'écrire un roman de science-fiction se déroulant sur une planète voisine mais inconnue qui s'appellerait la Terre.
     Cette élucidation en vaudrait bien une autre, si nous ne savions de source officielle que Sternberg est un Terrien comme vous et moi. Un peu plus misanthrope sans doute, un peu plus désespéré, et ayant passé tellement de temps à vomir sur le monde et sur les gens qu'il en est arrivé à écrire un livre où il n'y a plus ni monde ni gens : seulement la silhouette d'une femme, qui est la Femme (proche et lointaine, opaque et transparente, seule aspiration et ultime consolation), la première comme la dernière, et qui porte symboliquement le nom de la matière première d'où elle est issue et où elle retourne en un singulier raccourci : la Glaise...
     « Et j'ai parfois l'impression que si, un jour, je dois rêver dans ma tombe, c'est le visage de Glaise que je reverrai, ce visage que j'avais appelé Glaise, sans savoir d'où il venait, de très loin ou de très près, d'un ailleurs insondable où il avait peut-être, par quelque hasard secret, porté le même nom » (p. 219).
     Dans A bout de souffle, Jean-Paul Belmondo répond à Jean Seberg qui lui demande, selon Faulkner, s'il préfère le chagrin ou le néant : « Le néant. Le chagrin, c'est idiot... » On peut penser que, le temps d'un livre, Jacques Sternberg a lui aussi préféré le néant.
     On peut penser ce qu'on veut... Entre le mutisme et la critique, on peut préférer le mutisme : la critique, c'est idiot.
     Sternberg m'a dit un jour qu'il n'était jamais d'accord avec ce que j'écrivais sur ses livres mais que, « au moins », mes papiers le faisaient bien rigoler.
     S'il lit celui-là, qu'est-ce qu'il va se marrer !

Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/3/1973 dans Fiction 231
Mise en ligne le : 18/3/2018


 

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