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La Maison Natale et autres nouvelles

Henry JAMES


Traduction de Louise SERVICEN

DENOËL , coll. Lettres nouvelles
Dépôt légal : 1972
302 pages, catégorie / prix : 25 F
ISBN : néant   



    Quatrième de couverture    
Pas de texte sur la quatrième de couverture.

    Sommaire    

    Adaptations (cinéma, télévision, BD, théâtre, radio, jeu vidéo, ....)    
Les Nouvelles d'Henry James ( épisode : De Grey ) , 1976, Claude Chabrol (d'après le texte : De Grey), (Episode Série TV)
 
    Critiques    
 
     Henry James, en France, demeure encore parfaitement méconnu, sinon injustement méprisé. Seuls deux ou trois romans sont actuellement disponibles chez les éditeurs et, pour ce qui est des nouvelles, abondantes autant qu'exemplaires, le lecteur d'aujourd'hui n'avait droit jusqu'à ces derniers temps qu'à l'édition bilingue de Maud Evelyn et Le lion, chez Aubier-Flammarion et celle, devenue rare, de L'élève dans la collection 10/18. Maurice Nadeau vient d'avoir l'heureuse idée de publier dans la série des « Lettres Nouvelles » un recueil de sept nouvelles fort bien traduites par Louise Servicen. A travers ces magnifiques textes dont le plus long, La maison natale, donne son titre au volume, nous retrouvons quelques-unes des constantes de l'œuvre jamesienne sur laquelle Léon Edel s'est penché avec l'attention, la rigueur et la foi d'un entomologiste amoureux qui vient à peine d'achever la publication, outre-Atlantique, d'une monumentale biographie en 5 volumes et près de 2 500 pages. On peut à juste titre déplorer le manque d'informations et de traductions qui entretient soigneusement la distance à laquelle on s'attache à tenir, pour d'obscures raisons, l'un des écrivains les plus importants de la charnière XIXe/XXe, le plus important peut — être...
     Assez curieusement, le public francophone, quand il connaît James, sait seulement de lui qu'il est l'auteur d'un court roman (Le tour d'écrou) et de nouvelles qui font honneur à la littérature fantastique. Et si c'est là un jugement sommaire de l'œuvre, il n'en est pas moins justifié. L'excellente adaptation de The turn of the screw par Truman Capote a donné à Jack Clayton l'occasion de réaliser, avec Les innocents, l'un des plus beaux et des plus subtils films fantastiques de ces vingt dernières années. On a également adapté et porté à l'écran La redevance du fantôme, et je pense que l'on pourrait tout aussi bien réaliser à partir de certains textes de ce recueil quelques très bonnes bandes insolites, bien plus originales que d'autres projetées sur nos (rares) écrans fantastiques. Il est toujours permis d'effectuer une lecture fantastique d'Henry James, si l'on prend le parti de ne considérer qu'au premier degré cette notion de « rich mystery » qui lui est si chère et permet parfois, dans The turn of the screw et certains ghostly tales, l'apparition et l'utilisation des archétypes du genre. Mais ce qu'il faut savoir, c'est que le mystère jamesien est, si l'on peut dire, un « mystère à tiroirs ». En effet, malgré ce que certains critiques et historiens de la littérature, comme André Maurois ( ?), ont pu dire, et à la lumière des plus récents travaux effectués sur l'œuvre de James, il convient d'aller au-delà des simples (ou compliqués) phénomènes anecdotiques, d'entrer dans la connivence, de regarder James manier ces pions étranges que sont les protagonistes de ses drames feutrés et polis, avec des yeux qui sachent voir, par-delà les apparences, l'image dans le tapis.
     La maison natale est une étrange histoire, celle d'un couple transi par le déroulement morne d'une existence froide et sans gloire, promu soudain au privilège d'assumer la gloire posthume d'un illustre poète anglais, Shakespeare sans nul doute. Les voici gardiens de la maison natale du grand homme : le prestige que leur confère cette position, du point de vue des fidèles du poète, déforme leur propre vision des choses et ils ne tardent pas à s'affronter au destin même de celui sur la mémoire de qui ils veillent, en initiés. L'insolite baigne de bout en bout ce long récit de quatre-vingts pages, à la fois inquiétant, déroutant, moqueur et particulièrement envoûtant pour ceux que la manière jamesienne impressionne. Le ton, le style ne laissent à aucun moment penser qu'il fut écrit à la fin du siècle, et encore moins le motif qui se dessine, qui se dégage lentement du mystère minutieusement décrit. Nous sommes en présence d'une variation particulièrement fine et suggestive sur le thème de l'existence de l'écrivain et de sa survie, sur les rapports vie/mort de l'œuvre. Il y a de la part de James un don étonnant de clairvoyance et aussi d'humour sombre, presque noir.
     Ici, le fantastique naît de l'éclairage, de l'écriture sibylline ainsi que de l'apparence du thème choisi — ce qui n'est pas le cas de la seconde nouvelle, De Grey, un récit romanesque. James y renoue avec la tradition du conte de mystère anglo-saxon : une belle vieille demeure de la Nouvelle Angleterre abrite Mrs De Grey, son charmant jeune fils et le père Herbert, précepteur du jeune Paul. Celui-ci, à vingt-trois ans, sur les conseils de son entourage et selon la coutume familiale, s'en va poursuivre et parachever en Europe ses études... Durant son absence, Mrs De Grey recueille une pauvre jeune fille, belle, intelligente et dévouée, qui s'éprendra de l'image de Paul : l'auteur se révèle une fois de plus ce grand peintre de l'absence, dont il étudie les implications psychologiques avec virtuosité. Après un an et quelques aventures européennes, Paul De Grey rentre chez lui... Il tombe à son tour amoureux de la charmante protégée de sa mère. C'est à ce moment que le père Herbert révèle à Margaret Aldis la malédiction terrible qui pèse depuis des générations sur les De Grey. Le dénouement imprévu confère à cette histoire classique beaucoup de sa valeur. Mais c'est surtout dans l'étude minutieuse des caractères, qui acquièrent ainsi une profondeur très grande et assez inhabituelle dans le conte fantastique, dans l'importance accordée aux subtils rapports entre les êtres et les choses (rapports de miroirs à images), que cette petite œuvre ciselée prend toute sa signification.
     Les liens étonnants qui unissent une mère à son fils sont un des thèmes privilégiés par l'œuvre de James. Le troisième conte, Maître Eustache, en donne une parfaite illustration, que la connaissance approfondie de l'auteur et de son univers ne peut que renforcer. Eustache est un garçon élevé par une mère fantasque et jalouse, enfant traumatisé par l'absence du père dont Eustache réinvente l'existence. Le point de vue est celui de la gouvernante (narratrice) et nous restitue avec une richesse inouïe de détails révélateurs (pour l'exégèse jamesienne) l'enfance et l'adolescence d'Eustache, puis le terrible drame, d'un symbolisme magnifique, qui survient lorsque le garçon découvre l'importance prise par son tuteur dans la vie et le cœur de sa mère... La chute du récit est fantastique à la manière d'une morale troublante à force d'être exemplaire.
     Aussi troublante est l'issue, non moins que le déroulement de la courte histoire suivante, celle de Brooksmith, un butler peu commun. James dépeint en quelques rapides touches colorées la vie étrange et brève d'un valet d'exception, prétexte à souligner le paradoxe (apparent) de l'attention à l'existence d'autrui, et aussi tout bonnement la relativité des situations sociales. Encore une fois, l'auteur de Ce que savait Maisie met l'accent sur l'éclairage. Ici, lumière rasante sur le frêle relief d'une existence silencieuse, devenue, sous le regard pénétrant du narrateur, prééminente et délicieusement subversive aussi, sous la plume qui transcrit et développe ce regard. Quelque chose de swiftien, tout à coup, surgit dans le ton de James.
     Les années médianes (The middle years eut peut-être été mieux traduit par : L'âge mur...) mettent en scène l'écrivain Dencombe, double de James. L'écrivain va mourir ; son œuvre est déjà dense, mais il a le sentiment de n'avoir pas été lu comme il l'eût souhaité, de n'avoir pas dit tout ce qu'il avait à dire, entravé par un trop long temps de maturation : l'impression d'avoir trop longtemps œuvré dans les ténèbres et de déboucher seulement à la lumière. La lumière, en l'occurrence, c'est l'éclat d'intelligence d'un jeune médecin que Dencombe rencontre fortuitement à Bornemouth et qui lui avoue sa profonde admiration. L'écrivain a subitement conscience de n'avoir pas œuvré en vain : ce second souffle, cette seconde occasion, qu'il désirait tant avoir un jour, il découvre, mais sereinement, que ce n'était qu'une illusion. Il a vécu assez, même si le succès a été autre que celui qu'il espérait non sans vanité. « Notre doute est notre passion, affirme James par la bouche de Dencombe mourant, et notre passion est notre tâche. Le reste est la folie de l'art. »
     Les deux nouvelles qui complètent ce recueil s'inscrivent dans ce que les exégètes jamesiens ont coutume de nommer la « période sociale ». Dans Mrs Medwin, James stigmatise l'arrivisme social rampant : à Londres, Miss Cutter, une jeune mondaine, se livre avec son frère, aventurier dénué de scrupules, è un jeu sordide dont Mrs Medwin et quelques femmes de la haute société sont les victimes consentantes et veules. Le regard que James porte sur ces créatures avides d'existences artificielles, abusées par le miroir aux alouettes de la vie du grand monde, est totalement dénué d'indulgence.
     Le puritain de Nouvelle-Angleterre juge également avec sévérité, mais non sans une certaine complicité enjouée du ton (d'où la parfaite ambiguïté de son propos), les trois protagonistes de Un homme léger. The Lightman, c'est un vieil original, playboy revenu finir sa vie en Amérique après avoir erré d'aventure en aventure à travers l'Europe. Il s'est attaché comme secrétaire Theodore Lisle, un homme jeune, ami du narrateur. Ce dernier, Max Austin, est un aventurier, venu passer quelque temps chez Sloane qui jadis a connu sa mère, et il va séduire le vieillard, comme avant lui Theodore avait su trouver grâce aux yeux de l'original, mais en forçant sa nature au prix d'un dur combat. Theodore a lutté pour atteindre au but qu'il s'était fixé : recueillir, à sa mort, la fortune de Sloane. Immédiatement, Theodore va jalouser Max Austin qui compromet son avenir... Mais tandis que Sloane lentement s'éteint, il comprend enfin son erreur, que l'attitude de Max a su dévoiler.
     En refermant ce livre, l'amateur de James comme le néophyte peuvent s'estimer comblés : pour ceux qui ont lu et aimé Les amis des amis, L'élève, L'image dans le tapis, Les dépouilles de Poynton, ces sept textes dont certains revêtent une importance capitale pour la compréhension d'un écrivain dont le purgatoire (au moins en France) n'a été que trop long, textes composés pour la plupart à la fin du siècle dernier, sont un bonheur rare, longtemps attendu sans doute. Les autres ne pourront que se convaincre, en découvrant ces diverses facettes du subtil génie jamesien, que le grand romancier américain, annonciateur de Proust, Joyce et Virginia Woolf, mérite bien davantage que l'indifférence suffisante des éditeurs et — en partie malgré eux — des lecteurs français. Maurice Nadeau vient de combler une grave lacune, mais de nombreux textes, parmi les plus importants de James, restent encore inédits. A quand la suite ?

François RIVIÈRE
Première parution : 1/3/1973 dans Fiction 231
Mise en ligne le : 18/3/2018


 

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