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Les Nuits difficiles

Dino BUZZATI

Titre original : Le Notti difficili, 1971

Traduction de Michel SAGER

Robert LAFFONT (Paris, France), coll. Pavillons
Dépôt légal : 3ème trimestre 1972
248 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant   
Genre : Imaginaire



    Quatrième de couverture    
     La mort, en nous enlevant prématurément Dino Buzzati, nous a laissé au moins deux recueils de nouvelles de ce très grand écrivain. Les Nuits difficiles est le premier de ces recueils. On y retrouvera l'extraordinaire don qui est le génie particulier de Buzzati, et où l'économie et la précision se mêlent à l'aisance dans le passage du naturel au surnaturel (souvent par le chemin de l'humour). Ce don qui faisait déjà des deux recueils précédents, Le K et Les Sept messagers, des oeuvres exemplaires — des chefs-d'oeuvre du genre, pour tout dire — est porté ici au plus haut point, pour atteindre presque, dans chaque nouvelle, à la perfection. Buzzati y joue, avec une virtuosité presque douloureuse, de ces clairs-obscurs de la réalité qui, dit-il, tel le clair de lune, transforment « les pauvres apparences du jour en un paradis où il serait beau de sombrer pour toujours » — un paradis qui est celui de « l'imagination survivante », dit-il aussi, dans sa lutte contre « un monde civilisé qui ne la laissera plus jamais en paix ».

    Sommaire    
1 - Le Croquemitaine, pages 7 à 15, trad. Michel SAGER
2 - Solitudes, pages 16 à 31, trad. Michel SAGER
3 - Equivalence, pages 32 à 38, trad. Michel SAGER
4 - L'Ecueil, pages 39 à 47, trad. Michel SAGER
5 - Personne ne croira, pages 48 à 58, trad. Michel SAGER
6 - Lettre ennuyeuse, pages 59 à 65, trad. Michel SAGER
7 - L'Influence des astres, pages 66 à 76, trad. Michel SAGER
8 - Alias rue Sésostris, pages 77 à 92, trad. Michel SAGER
9 - Contestation globale, pages 93 à 100, trad. Michel SAGER
10 - Trois histoires de Vénétie, pages 101 à 110, trad. Michel SAGER
11 - L'Epuisement, pages 111 à 118, trad. Michel SAGER
12 - Accidents de la route, pages 119 à 126, trad. Michel SAGER
13 - Boomerang, pages 127 à 136, trad. Michel SAGER
14 - Monstres modernes, pages 137 à 143, trad. Michel SAGER
15 - Délicatesse, pages 144 à 151, trad. Michel SAGER
16 - Le Médecin des fêtes, pages 152 à 160, trad. Michel SAGER
17 - Petites histoires d'auto, pages 161 à 169, trad. Michel SAGER
18 - La Tour, pages 170 à 176, trad. Michel SAGER
19 - L'Honneur du nom, pages 177 à 185, trad. Michel SAGER
20 - L'Ermite, pages 186 à 194, trad. Michel SAGER
21 - Cendrillon, pages 195 à 201, trad. Michel SAGER
22 - Que se passera-t-il le 12 octobre ?, pages 202 à 209, trad. Michel SAGER
23 - Chez le médecin, pages 210 à 217, trad. Michel SAGER
24 - Les Scribes, pages 218 à 224, trad. Michel SAGER
25 - Désirs erronés, pages 225 à 232, trad. Michel SAGER
26 - La Croquette, pages 233 à 239, trad. Michel SAGER
 
    Critiques    
     Je vais vous raconter une histoire : « Au temps des grandes invasions, un jeune et riche citadin, appelé Giuseppe Godrin, se construisit, sur la limite septentrionale de la cité, une très haute tour, avec une chambre au sommet, pour y passer la plus grande partie de ses journées.
     De là-haut on dominait un long morceau de la route qui conduisait vers le nord, dans la direction des montagnes où passait la frontière. » Godrin redoutait par-dessus tout les hordes de Saturnes, réputés pour leur cruauté. Il passa des années sur sa tour, sans jamais rien voir venir sur les routes du nord. Inquiet, il alla consulter son vieux professeur de grec et de latin, qui lui apprit que les Saturnes étaient bien venus. « Ils sont venus, ils ont passé, ils sont partis. » Seulement « ils ne sont pas venus par la route du nord, ils sont venus par la route du sud ». Et le pire, c'est qu'ils reviennent tous les jours, pour piller et dévaster. Mais on ne les voit pas. Ils arrivent souterrainement. « Ils ne chargent pas à cheval par les rues et les places, ils travaillent à l'intérieur de chacun de nous et font du dégât. » Les Saturnes, c'est la vie, c'est la vieillesse qui vient sans qu'on s'en aperçoive. Saturne n'est il pas le dieu du temps, le Chronos des Grecs ? Les Saturnes, c'est le temps qui passe, l'irrésistible et éternelle invasion contre laquelle on ne peut rien.
     Bien sûr, ce n'est pas moi qui ai inventé cette histoire : c'est Dino Buzzati. Elle se trouve dans le recueil intitulé Les nuits difficiles, et son titre est La tour. Mais je ne voudrais pas écrire qu'il s'agit d'une nouvelle, et que vous en trouverez vingt-cinq autres, semblables et différentes, aussi simples et aussi surprenantes, dans le livre dont il est question ici. Buzzati n'écrit pas des nouvelles : il raconte des histoires, pour soi tout seul, c'est-à-dire pour chacun de ses lecteurs-auditeurs-confidents. J'imagine volontiers Buzzati comme un vieil oncle malicieux plié en vrac dans un grand fauteuil, ce fauteuil dans une grande pièce pleine de pénombre, et prenant son temps pour mâcher ses mots à mi-voix, entre deux bouffées de pipe.
     J'invente, naturellement. Je rêve. Buzzati ne nous racontera plus jamais rien. Il est mort ; vous ne le saviez pas ? Il est vrai que cette disparition a fait bien peu de bruit dans le — comme on dit — « monde des lettres ». En France, Buzzati était « apprécié » par une poignée d'intellectuels, et mis à part Le désert des Tartares, je suis bien sûr que le tirage de ses livres ne doit pas dépasser de beaucoup celui d'un ouvrage moyen de science-fiction. En Italie, c'est pareil, c'est-à-dire que c'est pire puisque là, pourtant, il était chez lui. Il est mort au printemps dernier, je crois. Je n'en suis même plus sûr. Il avait sans doute dans les soixante-cinq ans, mais je n'en suis pas certain non plus. Je ne collectionne pas les articles nécrologiques de mes morts préférés, c'est une manière au moins de les garder vivants, de faire semblant. Et dans la présentation du recueil au dos du volume Laffont, ni la date de sa mort ni son âge ne sont indiqués. Tant mieux, tant mieux. Il ne cessera pas d'être encore debout, plus grand mort que vivant, et puis un deuxième recueil « posthume » est paraît-il attendu. Comme Boris Vian, il semble que ce cadavre soit intarissable. Tant mieux, tant mieux.
     J'ai l'air de plaisanter ? En confidence, la mort de mes grands hommes personnels (la galerie qui se dépeuple, les bustes qu'on recouvre de crêpe) ne m'a jamais touché outre mesure. On peut toujours revoir films et tableaux, relire les livres ; et à peine est-on conscient que, désormais, « il » n'en fera plus d'autres...
     Pourtant Buzzati... Je l'ai encore là, le choc. Le même qu'en 66, pour Buster Keaton (Boris Vian, j'étais trop jeune, je ne connaissais pas). Vous trouvez que je m'égare ? Non, pourtant : le cœur a ses raisons que la raison débusque et estampille. Buzzati et Keaton, la parenté est certaine : c'est la même manière équilibriste de raconter des histoires tragiques, avec une gueule d'enterrement et la sûreté du rire, ou de raconter de drôles d'histoires avec une mine ahurie et l'assurance de faire pleurer. C'est selon. Ça ne s'explique pas, ça se définit mal. (Bien sûr, à l'Université...)
     On pourrait dire que Buzzati est dans la lignée de Kafka. Mais un Kafka décanté de tout un lourd poids de signifié, un Kafka qui, sous son masque blême, laisserait fuser de temps en temps un petit ricanement goguenard. Dans sa préface à son admirable dernier recueil Casterman (Territoires de l'inquiétude), Alain Dorémieux écrit une ligne féroce sur les épigones de Kafka. J'espère qu'il ne visait pas Buzzati. Il n'est l'épigone de personne, il est lui-même, avec son sourire en coin, ses yeux pétillants de malice triste. Son sérieux, c'est de ne pas se prendre au sérieux ; son originalité, c'est de nous susurrer des paraboles si naïves (ou si mystérieuses — La tour étant une exception) qu'elles ne sont plus reconnaissables comme telles, qu'elles sont simplement, et j'y reviens, des histoires...
     Ce Croque-mitaine « dont la silhouette avait quelque chose de l'hippopotame et du tapir », que les gens sérieux veulent éliminer parce qu'il appartient au temps des « superstitions imbéciles », qui est poursuivi par la police, abattu à coups de mitraillette, et se dissout sans laisser de trace, « seulement la flaque de sang qu'avant l'aube les lances d'arrosage des éboueurs effacèrent », qu'est-ce qu'il peut bien représenter ? Les valeurs passées ? La pureté originelle ? Un défunt humanisme ? L'ancienne douceur de vivre ?... Qu'importe ! L'histoire est jolie, simple, un peu humide (de cette humidité de pluie passagère et de larmes d'enfant), un peu ventée (du vent soufflant dans les corridors des grandes villes), et cela nous suffit. (Le Croque-mitaine)
     Et cet ermite, tenté par un démon qui a pris l'apparence d'un « frère fort savant et grand confesseur » lequel, lui apprenant que les pires tourments sont liés à la pensée et non à la matière, le convainc de se plonger dans un bain de péché qui devra l'envoyer en enfer mais, tant est grande la miséricorde divine, le convoie en paradis... Que représente-t-il au juste, lui et son tortueux itinéraire ? (L'ermite)
     Et cette assemblée de vieillards qui, décidant subitement de bouder la tombe, forment aux abords d'un hôpital une manifestation contre la mort (« Occupation des hôpitaux ! Occupation des cimetières ! ») laquelle se heurte bientôt, sous l'œil ravi de la Camarde, à une manifestation de jeunes étudiants qui se fâchent que les croulants leur volent le monopole de la contestation... De quelle idéologie se réclame-t-elle ? (Contestation globale)
     Il n'est pas facile de répondre. D'ailleurs Buzzati nous pose-t-il des questions ? Non : il nous détaille ses rêves, ses cauchemars, parfois servis de la manière la plus brute, la moins élaborée qui soit (comme dans Personne ne croira, où la vision finale d'un futur inquiétant a l'illogisme de l'onirisme, ou dans Solitudes, qui sonne comme une suite de tableautins puisés au plus creux des songes). Les songes sont rarement réductibles à une explication claire et limpide, et le recueil ne s'appelle-t-il pas Les nuits difficiles ? C'est un aveu. Buzzati a plusieurs fois déclaré que ses contes étaient souvent issus très directement de ses rêves. Je voudrais m'attarder sur cette image : celle d'un vieil homme malade, qui sait qu'il va mourir (Buzzati était atteint d'un cancer) et qui ne cesse de rêver, au long de nuits difficiles coupées de réveils moites dont il profite pour jeter sur le papier la substance de ses songes. Oui, je le vois bien ainsi, surveillant narquoisement dans son corps l'envahissement de la bête aux féroces mandibules, chien de garde de Chronos, et ne cessant pas d'écrire, jusqu'à la fin.
     Cela expliquerait la présence tenace et tatillonne — mais en même temps familière — de la mort, qui rôde dans tous les contes et souvent en est le sujet même : comme dans Equivalence, où une femme pousse les mêmes lamentations lorsque le médecin lui apprend que son mari est condamné dans les trois mois, dans l'année, dans les trois ans, les vingt ans, les cinquante ; comme dans L'honneur du nom, où un homme bien portant, parce qu'il a été déclaré perdu par une sommité médicale dont la réputation ne souffre aucune tache, est poussé à disparaître dans les délais prévus ; comme dans La croquette, qui clôt le recueil, et où le récitant, vieux et fatigué, accepte sereinement de boire la coupe de cyanure qu'on lui a préparée sous la forme d'une friandise...
     Et dans ce jeu auquel se livre Buzzati avec la mort et — on ne me l'enlèvera pas de l'esprit — avec la sienne propre, perce toujours un sourire qui est celui de la dérision, mais une dérision acceptée, accueillie sans haine ni désespoir. La vie n'est qu'apparence, Puisque sa finalité en est la mort. Alors autant jouer avec cette apparence dérisoire, qu'elle se nomme respectabilité (L'honneur du nom, Alias rue Sésostris — où tous les locataires d'un honorable immeuble bourgeois se révèlent être les pires canailles), pouvoir (La tour, Délicatesse, Boomerang), destin (Les scribes, L'ermite, Cendrillon).
     Mais encore une fois j'insiste, mieux vaut écouter Buzzati qu'Andrevon. Pour que vous puissiez rester sur lui en queue de ce « compte rendu », le vais retranscrire ici, intégralement, la plus significative de ses histoires. Sa brièveté me le permet. Son titre : Le chef.
     « Il est directeur d'une grande industrie, il a passé la soixantaine, tous les matins il se lève à six heures, été comme hiver, à sept heures il est déjà à l'usine où il reste jusqu'à huit heures du soir et au-delà. Même le dimanche il va travailler, même si les ateliers et les bureaux sont déserts ; mais une heure plus tard, ce qu'il considère comme un vice. Il est l'homme sérieux par excellence, il rit rarement, il ne rit jamais. L'été il se permet, mais pas toujours, une semaine de vacances dans sa villa sur le lac. Il n'a aucune faiblesse, il ne fume pas, ne boit ni café ni alcool, il ne lit pas de romans. Il ne tolère aucune faiblesse chez les autres. Il se croit important. Il est important. Il est très important. il dit des choses importantes. Il a des amis importants. Il ne donne que des coups de téléphone importants. Même ses blagues en famille sont très importantes. Il se croit indispensable. Il est indispensable. Les obsèques auront lieu demain à 14 h 30, le cortège se réunira au domicile du défunt. »
     P.S. Je m'abstiens en général de parler traduction, mon sens du français étant sans doute plus élastique que celui de mes camarades Bertrand et Barlow. Il me semble pourtant bien que celle de Michel Sager pour Les nuits difficiles souffre de trop de lourdeurs de style, quand ce n'est pas de l'usage d'italianismes pour le moins curieux par exemple « passatiste » au lieu de passéiste (p. 228). Buzzati méritait mieux !

Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/2/1973 dans Fiction 230
Mise en ligne le : 5/4/2018


 

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