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Et mon tout est un homme

BOILEAU-NARCEJAC

Première parution : Paris, France : Denoël, 1965


DENOËL (Paris, France)
Dépôt légal : 1965
Première édition
Roman
ISBN : néant
Genre : Imaginaire


Autres éditions

Sous le titre ... Et mon tout est un homme   GALLIMARD, 2000, 2018
Critiques

    Pierre Boileau et Thomas Narcejac ont apporté au roman policier français – au roman policier tout court – un « frisson nouveau », en lui donnant cette poésie de l’angoisse dont Les louves et Les visages de l’ombre sont deux magnifiques illustrations. Leurs admirateurs ne retrouveront cependant guère, en lisant ces pages, la délicieuse inquiétude qu’ils éprouvèrent grâce aux deux romans précités. Qu’y a-t-il ici ? Mon premier est un élément d’anticipation scientifique ; mon second, la création d’une énigme ; et mon tout est un homme. Mais ce tout, il faut bien le reconnaître, est beaucoup moins satisfaisant considéré du point de vue de l’énigme que de celui de l’anticipation.

    Un chirurgien se fait fort de greffer n’importe quelle partie d’un corps humain sur un autre corps humain : voilà l’anticipation. Elle n’est ni plus saugrenue, ni plus improbable, que bien d’autres. Un célèbre criminel va passer à la guillotine : il fait obligeamment don de son cadavre pour que le chirurgien s’efforce de sauver la vie de personnes grièvement blessées lors d’accidents de la route. Il y a donc greffe, ainsi, sur sept personnes différentes, des deux bras, des deux jambes, de la tête, du thorax et du reste, du criminel. Chacune de ces greffes réussit parfaitement : une jeune dame hérite de la jambe gauche, un ecclésiastique du bras droit, et ainsi de suite. L’amateur de science-fiction accepte ces sept miracles chirurgicaux sans faire d’histoire – et d’autant plus volontiers que le récit, fait par un fonctionnaire de police aussi honnête que borné, est imprégné d’un humour noir fort divertissant.

    Parvenu à cet endroit, toutefois, l’amateur de science-fiction s’interroge sur un point précis – môme si le narrateur n’en fait pas autant. Que se passe-t-il avec la tête du criminel guillotiné ? Chacun sait que le cerveau est le siège de la connaissance, de la mémoire, de la personnalité. Cette dernière n’est localisée ni dans l’auriculaire gauche, ni dans un tibia, ni dans le scrotum, mais bel et bien dans la tête. Alors, l’accidenté qui reçoit la tête du criminel ne peut revenir à lui, après l’opération, qu’avec la personnalité du criminel. Autrement dit, si l’opération « tête » réussit, il ne peut y avoir que survie du criminel. Pour un amateur de science-fiction, et même pour un être normalement constitué ayant quelques vagues notions de physiologie, c’est là une évidence.

    Mais, justement, les choses ne semblent pas se passer ainsi dans le roman : c’est l’accidenté, l'« amputé de la tête » que le narrateur croit voir réapparaître dans le comportement de l’opéré. Arrivé à ce point, le lecteur moyen se trouve devant une alternative : eu bien les auteurs prennent une liberté difficilement admissible avec la vraisemblance, ce qui jette à terre leur roman, ou bien le narrateur est en train de se faire rouler, et c’est effectivement le criminel qui revient à la vie et qui trompe son entourage. Bien entendu, c’est la seconde possibilité qui se trouve être la bonne, et les morts successives des six autres « greffés » ne sont, à un suicide près, que des assassinats organisés par le criminel. Pourquoi ? Parce que celui-ci désire récupérer, une à une, les parties de son corps – le chirurgien étant complice, naturellement – avec des greffes successives. L’ex-guillotiné redevient lui-même en quelque sorte par acomptes. L’idée est indubitablement divertissante dans son énormité.

    Elle prête cependant le flanc à une objection au moins. On voit mal en effet un criminel expérimenté se mettant aussi parfaitement à la merci du chirurgien (lequel finit d’ailleurs par le tuer). On le voit d’autant plus mal que ledit criminel est présenté comme ayant toujours été méfiant à l’égard d’éventuels complices. Il eût évidemment été mieux avisé de s’arrêter dès qu’il avait de nouvelles épaules sous sa tête, et de refaire sa vie – criminelle ou non – avec le corps de « son » accidenté ; en d’autres termes, il est parfaitement illogique que le bandit ne s’arrête pas après la première greffe. Mais, évidemment, l’existence de la « chute » » finale dépendait de cet accroc à la logique. Cependant, ladite chute n’est pas suffisamment spectaculaire pour justifier l’accroc – tout au moins pour le justifier aux yeux du lecteur qui s’interroge sur la localisation de la mémoire et de la personnalité. Le récit, en revanche, est mené avec passablement d’allant. Et cet allant n’empêche aucunement l’expression de la personnalité tatillonne, et honnêtement bornée, du fonctionnaire qui fait la narration. Le métier des auteurs est toujours là, même s’il s’est plus brillamment manifesté ailleurs. Il est vrai que les lois de la science sont moins souples que celles de l’assassinat littéraire.

Demètre IOAKIMIDIS
Première parution : 1/7/1966 dans Fiction 152
Mise en ligne le : 18/1/2023

Adaptations (cinéma, télévision, BD, théâtre, radio, jeu vidéo...)
Body Parts , 1991, Eric Red

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