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La Force mystérieuse / Les Xipéhuz

Joseph-Henri ROSNY AÎNÉ




MARABOUT - GÉRARD , coll. Bibliothèque Marabout - Science fiction n° 411
Dépôt légal : 1972
256 pages, catégorie / prix : 2
ISBN : néant
Format : 11 x 17,8 cm  
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     Pourquoi les énergies terrestres — le feu, la lumière, l'électricité — se détériorent-elles peu à peu et déchaînent-elles aux quatre coins du monde des actes de sauvagerie et de démence ? Pourquoi, un jour, réapparaissent-elles et poussent-elles les hommes à se regrouper, à s'aimer, à vivre dans la plus merveilleuse entente ? Comment se fait-il qu'après une période de totale léthargie une extrordinaire efflorescence inonde la terre ? Qu'à la violence collective succède l'euphorie la plus chaleureuse ?
     Telles sont les questions autour desquelles se développe ce roman de J.H. Rosny Aîné, le véritable précurseur, avec H.G. Wells, de la science-fiction moderne.

    Sommaire    
1 - Jean-Baptiste BARONIAN, Un retour nécessaire, pages 5 à 10, Préface
2 - Avertissement, pages 11 à 12, Notes
3 - Les Xipéhuz, pages 205 à 249
 
    Critiques    
 
     Un jour la lumière se met à faire des siennes : le spectre lumineux se dédouble, les couleurs fondent, les matériaux conductibles deviennent inertes, la température baisse. La lumière est malade, l'humanité aussi : elle devient orageuse, furieuse, la plèbe se soulève, se révolutionne, avant de tomber en léthargie. Quelque chose se passe dans le mystère des sphères célestes, quelque chose s'est passé, est passé : « un torrent d'éther particulièrement avide d'énergie et qui, par suite, avait absorbé la lumière, le calorique, l'électricité, à doses massives ». Le phénomène se dissipe, mais les survivants, qui doivent maintenant subir « une réaction des énergies terrestres et solaire longtemps neutralisées », sont pris d'une étrange fièvre collective, se regroupent en petites communautés où sont eux-mêmes inclus les animaux et doivent faire face aux attaques des carnivores avant que tout, et cette fois pour de bon, rentre dans l'ordre naturel des choses : c'est La force mystérieuse de Rosny aîné.
     Au-dessus du Bugey, dans l'Ain (mais bien avant l'époque de la centrale nucléaire), une autre force mystérieuse entre en activité, qui attire dans l'atmosphère bêtes, objets, gens. On accuse les « Sarvants » — les esprits — jusqu'à ce qu'un astronome découvre qu'à 50 000 mètres d'altitude, plus haut qu'aucun aérostat ne peut aller, une structure mystérieuse et fixe plafonne dans le ciel. Par déductions, ainsi que par le carnet d'un captif céleste redescendu sur Terre avec son cadavre, l'humanité apprend que la planète est en réalité composée de deux enveloppes concentriques et qu'au-dessus des hommes, à cinquante kilomètres de haut, vit et prospère une civilisation arachnide d'êtres intangibles, invisibles, de créatures « pétries de gaz ou formées de rayons X, comme nous sommes faits de substance charnelle ». Pour eux, l'atmosphère est, comme pour nous, une mer profonde, où glissent d'étranges poissons lourds. En fait, les « Sarvants » ne sont pas nos ennemis, ce sont des pêcheurs d'hommes, qui abandonneront leurs activités quand ils en viennent à comprendre que les humains sont des êtres pensants, avec qui toutefois toute communication est impossible, chacun des deux mondes existant dans un plan différent : c'est Le péril bleu de Maurice Renard.
     Il est intéressant de comparer ces deux ouvrages qu'une réédition double (mais de hasard) a pu remettre entre les mains des lecteurs d'aujourd'hui au même moment, il y a quelques mois. Car le sujet est le même : si l'attaque est élémentaire d'un côté, mais du fait d'êtres pensants de l'autre, la différence est minime puisque dans les deux cas elle vient d'en haut, qu'elle est au premier abord incompréhensible, qu'elle est imparable de toute façon ( les hommes ne peuvent « qu'attendre que ça se passe »), et que les « Sarvants », étant faits pour nous d'énergie impalpable, sont ressentis comme un phénomène cosmique. Cette similitude de thème s'accompagne — et nous croyons bien qu'il ne s'agit pas là d'un hasard — d'une écriture coïncidant presque dans le temps : Le péril bleu a été publié en 1910, La force mystérieuse en 1913 (en même temps par ailleurs que La ceinture empoisonnée de Conan Doyle, qui présentait tant de points communs avec le roman de Rosny que celui-ci s'en émut : cf. sa préface...). Et l'œuvre des deux écrivains français est de plus à peu près contemporaine : si Rosny est né en 1856 et Renard en 1875, les deux hommes sont morts respectivement en 1940 et 1939.
     Nous passerons rapidement sur la construction et le style des deux romans, pour essayer d'approfondir le lien qui existe entre leur thématique — et ce qu'elle sous-tend — et l'époque de leur création. Disons cependant que le livre de Rosny, qui n'est pas son meilleur, est formé de deux longues nouvelles lâchement assemblées (la maladie de la lumière proprement dite et le conflit qui suivit entre les « communes » et les carnivores), alors que celui de Renard est un bloc sans faille. Dans ses Diagonales de Fiction n° 228, notre confrère Bertrand (qu'aucun des « critiques-maison », décidément, ne peut s'empêcher de prendre à partie !) signale que Rosny est, des écrivains qui nous intéressent, celui qui « a le mieux survécu au passage des ans », voulant sans doute dire par là que son style n'a pas vieilli, alors que tics et rides s'accumulent sur d'autres, en particulier justement sur celui de Renard, dont beaucoup de mes confrères se sont moqués quand furent réédités Le docteur Lerne et Les mains d'Orlac. Certes Rosny écrit « comme on écrirait aujourd'hui ». Mais Renard, et c'est ce qui fait son charme, écrit comme on écrivait au début du siècle, comme les autres écrivains populaires, ses frères, au premier plan desquels se trouvait un autre de leurs contemporains, Gaston Leroux, que les surréalistes célébrèrent à cause de la phrase fameuse : « Le presbytère n'a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat ». Ce genre de bijou, on en trouve à la pelle dans Le péril bleu, ce qui n'empêche pas Renard, le malin, de vouloir justifier la construction (selon de multiples points de vue) de son roman par une précaution oratoire qui vaut elle-même son pesant de poésie : « Il en résulte un ensemble fort disparate et beaucoup de morceaux dénués de style ; cela est regrettable. Mais fallait-il manquer la moindre occasion de substituer la vie, toute palpitante, au discours d'un rapporteur ? » (p. 9).
     Que Renard se rassure dans sa tombe. Posthumément, nous retrouvons dans ses écrits la palpitation de la vie, et cela justement s'appelle bien le style : « Et voici, dans la séduction de ses dix-huit ans et la grâce de sa beauté blonde, Marie-Thérèse Le Tellier, sa sœur, dont il faudrait décrire en vers de grand poète la chevelure d'or aux reflets d'argent, le teint de corolle fraîche, le regard mouillé, tel que Greuze l'aimait, la taille ronde, fine, souple... Et gentille ! Et bonne ! il faut savoir comme !... » (p. 39-40). Et ceci, ô combien surréaliste : « Les lorgnettes affublaient les gens de deux longs yeux de langouste noire » (p. 261 ). Vieilli, oui, ce style : mais paré de cette séduction tendre qu'ont pour nous les vieilles choses préieuses parce que révolues.
     Alors cessons cette querelle et revenons-en à nos moutons : Pourquoi, à l'aube du XXe siècle, décrire avec prédilection des cataclysmes mettant l'humanité en péril ? C'était pourtant l'époque du grand bond en avant scientifique (dont nous recevons aujourd'hui encore les retombées technologiques), celle de la découverte des rayons X, du radium, celle de l'électrification des villes, celle du renouveau de l'astronomie, celle de la conquête de l'air, dont le premier exploit important — la traversée de la Manche par Blériot — ne datait que — de 1909. Eh bien, justement : confronté à cette houle de l'invisible, à ce vertige devant l'apesanteur, l'inconscient collectif se trouble, entretient une secrète peur teintée d'émerveillement. Ces rayons invisibles, impalpables, qui éclairent et chauffent, ces objets plus lourds que l'air qui vrombissent dans les cieux, c'est beau. Mais si ça nous retombait sur la tête ?
     Et ça retombe : c'est la lumière qui perd ses facultés chez Rosny (réponse aux conquêtes de l'électricité) ; c'est la présence, sur nos têtes, d'une autre intelligence ayant déjà conquis les cieux chez Renard (réponse à la conquête de l'espace). Mais cette inquiétude plonge plus profondément encore dans le social. Rosny et Renard, malgré leur vocation d'écrivains « populaires », sont des bourgeois, comme tous leurs confrères. Et pour eux le peuple est une autre de ces entités (ou forces) invisibles, impalpables, incompréhensibles, qui est là tout près, qui gronde à leurs pieds, qui va peut-être fondre sur eux à leur tour. Le peuple, exactement comme les « Sarvants », c'est l'autre, c'est l'ennemi : chez Renard, ce n'est pas le facteur qui apporte le courrier, c'est un rustre ; et il faut l'entendre faire parler ses ouvriers ! Mais plus caractéristique est l'attitude de Rosny : sans vouloir monter en épingle cette description de la servante (« Cette créature hagarde, à la face rôtie et aux yeux de pirate... » : p. 15), il faut remarquer que la maladie de la lumière, qui provoque des troubles psychiques dans sa première phase, est bien près de faire éclater la révolution. Et les plus belles pages, les plus fortes, de La force mystérieuse, sont bien celles, paradoxalement, qui nous font voir la populace ivre de vengeance envahir les rues de Paris, aux cris de : « La reprise ! » et : « Vive la Nuit Rouge ! » Ces ouvriers aux faces enluminées par l'alcool, ces filles échevelées, c'est « la canaille », ce sont les pétroleuses, c'est, enfin, le spectre pas oublié de la Commune de Paris, qu'une aberration des lois naturelles fait ressurgir.
     Menaces cosmiques et révolution prolétarienne sont donc bien mises dans le même sac, ce sont donc bien, aux yeux des bourgeois écrivains, les deux faces cachées mais toujours menaçantes de l'ordre naturel... et de l'ordre bourgeois. Il est donc paradoxalement étonnant (et ce sera la dernière partie de notre réflexion) de voir que Rosny comme Renard, s'ils ont bien identifié leurs ennemis de classe, plaident pour une grande fraternité de l'univers qui passerait au-dessus des conflits purement terrestres. Si, dans La force mystérieuse, où n'intervient pas une cause pensante, l'auteur élude ce processus mental, il fonctionne en plein dans Les Xipéhuz, qui lui fait suite dans le volume Marabout et dont nous n'avons pas abordé la thématique ici parce que ce récit se situe dans la veine préhistorique de l'auteur. Racontant ses combats contre les mystérieux Xipéhuz, Bakhoun dit : « ...une ombre tomba sur ma béatitude, le chagrin que l'homme et le Xipéhuz ne pussent pas coexister, que l'anéantissement de l'un dût être la farouche condition de la vie de l'autre » (p. 235). Et il terminera sur cette plainte : « Car, maintenant que les Xipéhuz ont succombé, mon âme les regrette, et je demande à l'Unique quelle Fatalité a voulu que la splendeur de la Vie soit souillée par les Ténèbres du Meurtre ! » (p. 249).
     Vaste question en effet, qui réclame sans doute une réponse selon le darwinisme — ou alors le matérialisme historique, et nous serions encore là demain à en débattre ! En tout cas, cet unanimisme souhaité par-delà les combats et les incompréhensions, Renard l'appelle aussi de ses vœux, tout en lui surajoutant une profonde défiance envers la race humaine qui, n'est-ce pas... « Nous ne nous doutons pas qu'une humanité, plus considérable que la nôtre, existe au-dessus d'elle, nous ignorant, nous supposant à peine et nous prêtant l'esprit que nous prêtons aux crabes ! » (p. 294). Et surtout : « C'est en effet une chose assez monstrueuse, logiquement parlant, que les poètes et les philosophes qui ont imaginé des êtres intelligents hors de l'humanité en aient toujours fait des créatures sanguinaires et méchantes. Pour affecter le lecteur avec certitude et forger des civilisés qui fussent loin de l'homme autant qu'il est possible, ces utopistes ont refusé à leurs individus chimériques les vertus qui passent pour nous être propres. Ils ont cru, par cet expédient, faire montre d'indépendance à l'égard de l'anthropomorphisme, et ils lui ont sacrifié servilement, à leur insu, en privant leurs nations supposées de mérites et de qualités dont l'homme, en foule, est pareillement dépourvu » (pp. 388 et 389). Et pan ! pour les futurs auteurs de space-opera...
     Ces bons sentiments et ils sont bons, c'est incontestable — s'adressent comme on le voit aux nuages et aux invisibles. Est-ce une manière de se concilier les éléments, presque un exorcisme ? Nous ne sommes pas loin de le croire, puisqu'aussi bien La force mystérieuse que Le péril bleu se terminent bien. Bien pour les hommes en général, parce que la plèbe, le vulgum pecus, bah ! En somme Rosny et Renard illustrent particulièrement bien, dans ces deux ouvrages, la parabole de la paille et de la poutre. Ce n'est pas, il faut bien l'ajouter, un de leurs moindres charmes, étant entendu que l'énoncé de cette idéologie sommaire nous fait aujourd'hui sourire. Mais ce sourire, et c'est là l'important, est porté par un grand souffle qu'on aimerait trouver plus souvent dans des œuvres d'aujourd'hui, un souffle particulièrement fort chez Renard qui signa, avec Le péril bleu, son chef-d'œuvre, un chef-d'œuvre.

Jean-Patrick EBSTEIN
Première parution : 1/3/1973 dans Fiction 231
Mise en ligne le : 18/3/2018


 

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