Site clair (Changer
 
  Critiques  
 
  Livres  
 
  Intervenants  
 
  Prix littéraires  
 
  Adaptations  
    Fiche livre     Connexion adhérent
Les Prairies bleues

Arthur C. CLARKE

Titre original : The Deep Range, 1957

Traduction de Raymond ALBECK
Illustration de Pierre FAUCHEUX

ALBIN MICHEL (Paris, France), coll. SF (2ème série) n° 4
Dépôt légal : 2ème trimestre 1972
256 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant
Format : 11 x 18 cm  
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     La population terrestre tire presque toute sa nourriture des océans, des élevages de cétacés ou des cultures de plancton. Un ancien pilote de l'espace, Walter Franklin, a dû se résigner a être affecté sur la Terre, à une patrouille sous-marine, chargée de la surveillance des troupeaux de cétacés.
     Il s'adapte difficilement à la vie terrestre. Mais bientôt, dans les prairies bleues de l'océan, il se trouvera en face d'aventures aussi périlleuses que dans l'espace.

     Arthur C. Clarke fut l'un des pionniers de l'astronautique, il eut notamment l'idée des satellites de communications. Il est devenu un spécialiste de la biologie marine et est connu mondialement comme auteur de science-fiction.
 
    Critiques    
     La présence à la page 238 d'un personnage du nom de Barlow n'est pas le seul intérêt du livre de Clarke paru il y a quelques mois chez Albin Michel, ni ma seule raison de prendre la plume pour revenir sur le jugement trop sévère de Serge-André Bertrand dans ses Diagonales de Fiction n° 225. Je lui concède que la couverture argentée est un faux attrait : outre que l'idée n'en est pas originale, le collage en est mauvais, de sorte que les pages se débinent comme baleines devant mines soniques (cf. p. 123). Et puisque j'en suis aux remarques profondes, j'ajouterai que l'encre d'imprimerie utilisée pue comme abattoir à cétacés (cf. p. 208). La traduction de Raymond Albeck, elle, résiste fort bien à l'examen ; mais chut ! on m'a conseillé en haut lieu de mettre un frein à ma cuistrerie.
     Certes, on pourrait objecter (comme pour Des fleurs pour Algernon) que l'essentiel était dans la dizaine de pages portant le même titre en anglais (The deep range) et traduites dans Fiction spécial n° 3 sous celui de Berger des profondeurs, et que le roman n'est qu'un inutile et fastidieux délayage de cette inspiration première. Mais il n'est pas sans intérêt de voir Don Burley, qui était dans la nouvelle une figure mythique, devenir un personnage en chair et en os, avec ses petits travers (sa vanité, sa manie de parier sur tout et partout, sa quête sentimentale sans fin) et ses grandes qualités (conscience professionnelle, dévouement) ; et ceci bien qu'il ne soit plus dans le roman le personnage principal, cédant la première place dès la page 25 à Walter Franklin, dont l'évolution psychologique est plus fouillée encore : nous le voyons, passé de l'espace à la mer (tout comme Jeremey Dodge, le héros de Verte destinée de Kenneth Bulmer, livre écrit aussi à la fin des années 50), faire son apprentissage de gardien de baleines sous la direction de Don, lutter contre une névrose profonde que nous découvrons peu à peu en même temps que ses amis et que celle qui va devenir sa seconde épouse, Indra Langenburg, en triompher grâce à leur aide compréhensive et s'élever dans la hiérarchie du Bureau des Baleines, subdivision de l'Organisation Mondiale de l'Alimentation. Et, du même coup, il a à affronter des difficultés d'ordre différent, et c'est avec lui, très concrètement, que nous découvrons tous les problèmes que peut entraîner la grande idée esquissée dans la nouvelle lutter contre la faim dans le monde par l'exploitation des richesses végétales et animales des grands fonds. Ce sont d'abord les problèmes personnels de l'apprenti : formation technique ; adaptation à un milieu au moins aussi étranger que l'espace, à des animaux pour le moins exotiques ; éducation des réflexes et du courage ; relations avec les anciens, hâbleurs et farceurs, avec les supérieurs qui commandent et qui jugent, bienveillants mais fermes. Puis ce sont les problèmes professionnels d'un gardien (d'un gardian ?) sous-marin : comment on surveille les « troupeaux », comment on guide ces « moutons » de cinquante tonnes, comment on les protège contre les « loups » des abîmes, comment on les empêche d'aller brouter les « jardins potagers » ; car dans les « prairies profondes » de ce Far-Deep, il y a le même conflit entre éleveurs et cultivateurs que jadis dans le « range » du Far-West américain. Enfin, dans la troisième partie, ce sont surtout les problèmes politiques : comment concilier la nécessité de nourrir la population de la Terre avec l'horreur qu'inspire l'abattage et le dépeçage des bonnes grosses baleines à une opinion publique très largement informée, et moralement éveillée par la triomphante église bouddhiste mondiale.

     Les solutions à tous ces problèmes ne sont découvertes que peu à peu, alors que dans la nouvelle tout semblait aller de soi. Un exemple : Serge-André Bertrand disait un peu vite que la nouvelle constituait le premier chapitre du roman ; il y a tout de même au moins une différence qui frappe, c'est la disparition des dauphins qui servaient de chiens au « berger des profondeurs », et je me suis demandé la raison de cet appauvrissement apparent jusque vers la fin du livre, où le problème des « chiens de berger » est posé et résolu de façon beaucoup moins simpliste : pour garder ses premiers troupeaux de buffles, il a fallu que l'homme dresse le loup et non le mouton, sans aucun doute plus facile à apprivoiser ; de même le dauphin, malgré toutes ses qualités — cf. Un animal doué de raison de Merle 1 — ne peut convenir, car il n'est pas assez redoutable, et c'est son féroce cousin l'épaulard, ou orque (« grampus »), qui doit être plié à servir l'homme.
     C'est donc essentiellement par son réalisme que vaut ce livre : réalisme de la psychologie, réalisme des descriptions, réalisme des explications techniques, réalisme de l'étude socio-politique. Le romancier de « deepern » n'oublie jamais qu'il est aussi le très sérieux essayiste de The coast of coral, de The reefs of Taprobane, de The challenge of the sea (comme, romancier de « spacorn », il n'oublie pas qu'il est l'auteur de The exploration of space ou de The challenge of the spaceship). A chaque page, à chaque ligne, on sent que l'auteur s'appuie consciencieusement sur des études très documentées et sur une expérience personnelle, sur la fréquentation des ouvrages spécialisés et des personnes informées, et qu'il n'avance que prudemment, en extrapolant à partir de ses connaissances en océanographie. Une note liminaire le souligne et tente en même temps de montrer que les hardiesses de l'imagination ne sont pas en contradiction flagrante avec ce que savent les biologistes et ce qu'ont vu les explorateurs sous-marins. Audaces très limitées d'ailleurs : le grand serpent de mer aperçu par le héros est d'abord catalogué par sa biologiste de femme à côté du très réel Regalecus glesne de vingt mètres de long, puis repéré sur films au sonar, pourchassé, mais jamais capturé ni même rejoint, si bien que l'auteur évite de se prononcer catégoriquement. Bref, voilà encore un livre de Clarke qui pourrait prendre place dans la très sérieuse collection historique « La vie quotidienne au temps de... », si on y admettait l'histoire du futur à côté de celle du passé : après « la vie quotidienne sur la Lune à la fin du XXe siècle » (Moondust, traduit en deux volumes au Fleuve Noir en 1962 sous le titre de S.O.S. Lune), après « la vie quotidienne sur Mars » (The sands of Mars, 1951, également traduit au Fleuve Noir), c'est « la vie quotidienne au fond des océans au premier tiers du XXIe siècle ».
     Oui, mais... Mais les cosmonautes américains et russes se sont aperçus que la surface de la Lune n'était pas composée de poussière comme prévu : alors, il n'y aura sans doute jamais de « naufragés de la Lune ». Mais Mariner a montré qu'à la vie sur Mars il y avait des obstacles autrement redoutables qu'une atmosphère raréfiée : alors il n'y aura sans doute jamais de colons martiens. Mais les baleines, décimées par les navires-usines, russes et japonais notamment, sont une espèce en voie de disparition ; et les océans-poubelles sont plus menacés encore que les terres par la pollution chimique et même nucléaire : alors, y aura-t-il jamais de « bergers des profondeurs » ?

     Et si l'anticipation scientifique à la Jules Verne 2 est trop vite rattrapée et dépassée ou démentie par ta réalité, ne vaut-il pas mieux la fiction parascientifique à la H. G. Wells, les créations poétiques et romanesques de l'imagination débridée ? On est allé sur la Lune, oui, mais pas au moyen d'un obus tiré d'un super-canon ; alors, à quoi bon tous ces calculs minutieux, toutes ces explications convaincantes, mais finalement fausses parce qu'on oublie toujours un détail ; pourquoi pas plutôt la « cavorite », cette substance antigravité sans plus de plausibilité que la baguette magique des contes d'antan ? Et, quand Piccard détrône Némo et que le Nautilus devient le nom d'un sous-marin atomique, quel livre est digne de succéder à Vingt mille lieues sous les mers, le vernien Deep range ou plutôt le wellsien Green Destiny ?

     Verte destinée, de Kenneth 3 Bulmer (Fleuve Noir, 1958), c'est une profusion d'invraisemblances (on se rencontre dans les immensités glauques plus facilement que dans les rues de Grenoble !), une psychologie simpliste (qu'a donc Elise, à part un maillot de bain très rouge et très réduit, pour que Dodge veuille tant l'épouser ?), un fouillis de thèmes trop nombreux, et du coup trop hâtivement traités (il y a non seulement des poissons, et des hommes, et des hommes-poissons, mais même des extraterrestres, dans les océans de Bulmer !) ; mais aussi des intuitions fulgurantes (par la chirurgie, les hommes peuvent être adaptés à la vie aquatique, respirant sous l'eau comme les poissons, y mangeant et même s'y reproduisant), d'innombrables trouvailles techniques (comme les électrodes cervicales pour diriger requins et barracudas) ou poétiques (comme le petit poisson-pilote bleu et or, Sally, qui tient compagnie au héros captif) ou pathétiques (comme le dialogue entre les deux fiancés, dont l'un ne peut respirer que dans l'eau et l'autre que dans l'air), un sens de la complexité de l'ère océanique et de l'âpreté de ses conflits sociaux et politiques (espace contre océan, O.N.U. contre exploiteurs des mers sans scrupules, police sub-océanique contre nouveaux esclavagistes, pirates contre fermiers sous-marins), une intrigue enfin pleine de complexité et de suspens, et qui n'est pas sans rappeler Planète à gogos (le héros est mis au travail comme esclave dans l'exploitation même dont il vient d'hériter et dont il ne soupçonne pas les cruautés).
     Certes, à côté de cette foisonnante et rutilante richesse, Les prairies bleues peuvent sembler plutôt pauvres, voire banales. Mais pourquoi la science-fiction serait-elle réservée aux amateurs de dépaysement et de rêves, de mythes et de romanesque, et interdite à ceux qui veulent s'y retrouver de plain-pied dans le plausible et l'humain ? Pourquoi n'aurait-elle pas ses Madame Bovary à côté de ses Salammbô ?
     Si le livre de Clarke ne peut, tout compte fait, pas plus sûrement préfigurer l'avenir que celui de Bulmer, on peut tout de même y admirer la belle construction d'un esprit logique et honnête. La matière plus rare et les personnages moins grouillants ,y permettent une clarté plus grande, une construction plus stricte, une écriture plus soignée ; et l'ouvrage s'inscrit explicitement dans une tradition littéraire, avec notamment une référence constante à Moby Dick (dans la nouvelle, le submersible de Don s'appelle « Herman Melville », et dans le roman Indra lit à son époux une page entière de l'épopée du capitaine Ahab et de la baleine blanche). Pourquoi la science-fiction n'aurait-elle pas ses classiques à côté de ses romantiques, ses Antiquités à côté de ses Illuminations ?
     Enfin, si les aventures de Franklin sont moins colorées, moins palpitantes que celles de Dodge, elles donnent, à chaque page des Prairies bleues, une leçon morale discrète, valable en tous temps et en tous lieux, de confiance en les possibilités de l'homme et les richesses de la nature, de détermination tranquille à vaincre les difficultés par l'invention, la ténacité et le sacrifice, d'effort constant sur soi-même et contre les inerties sociales et les pesanteurs naturelles pour dépasser sans cesse l'acquis, pour réduire la part de la mort et de la souffrance, et pour introduire dans le réel toujours un peu plus d'idéal. Pourquoi la science-fiction n'aurait-elle pas ses Vol de nuit à côté de ses Grand Cirque ?

Notes :

1. A propos, ou hors de propos, et toujours avec pédantisme, signalons que Le Dauphiné Libéré, à qui Andrevon a fait l'honneur immérité de le citer dans un compte rendu (Fiction n° 223), a commis une erreur de plus en attribuant aux dauphins des « exploits » guerriers au Vietnam : selon mes sources anglo-saxonnes, il s'agit de marsouins (« porpoises »), ce qui n'enlève d'ailleurs rien à l'argumentation d'Andrevon ni aux prévisions de Merle.
2. Etant entendu que Jules Verne n'a pas toujours fait du Jules Verne, non plus que Clarke toujours du Clarke : ce sont des tendances, non des constantes.
3. Et non « Kennet » comme le porte la couverture. (Signé : le cuistre de service.)


George W. BARLOW
Première parution : 1/1/1973 dans Fiction 229
Mise en ligne le : 1/8/2018


 

Dans la nooSFere : 62672 livres, 58995 photos de couvertures, 57163 quatrièmes.
7958 critiques, 34395 intervenant·e·s, 1334 photographies, 3656 Adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous écrire.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres. Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2018. Tous droits réservés.