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La Vermine du Lion

Francis CARSAC


Illustration de Gaston de SAINTE-CROIX

FLEUVE NOIR / FLEUVE Éditions (Paris, France), coll. Anticipation n° 310/HS6
Dépôt légal : 1er trimestre 1967
Première édition
Roman, 256 pages
ISBN : néant
Format : 11,5 x 18,0 cm
Genre : Science-Fiction


Autres éditions
   EONS, 2004
   FLEUVE NOIR / FLEUVE Éditions, 1978
   in Francis Carsac - Œuvres complètes - 2, LEFRANCQ CLAUDE, 1997
   La PAGE BLANCHE, 1983

Quatrième de couverture
     Eldorado est une planète fantastiquement riche en métaux rares ou précieux, peuplée d'indigènes hamanoïdes, dont le degré de civilisation va de l'âge de pierre à l'âge du fer.
     Le bureau international des mines, plus puissant sur Terre que le gouvernement mondial lui-même, et dirigé par Henderson, homme remarquable mais sans scrupules, veut, comme il l'a déjà fait pour d'autres mondes, mettre Eldorado en exploitation, sans se soucier des conséquences pour les indigènes. Seul compte l'Empire terrestre. La seule opposition vient du Bureau de Xénologie, qui rêve d'une confédération d'humanités égales, mais dispose de peu de moyens.
     Sur Eldorado, Teraï Laprade, géologue en qui se mêlent les sangs de quatre races terrestres différentes, s'appuyant sur les puissantes tribus ihambés et sur l'empire de Kéno, entrave les projets du Bureau des mines. Son paralion, animal en qui des expériences de génétique ont développé une intelligence presque humaine, ajoute au prestige que donnent à Teraï, auprès des peuples guerriers d'Eldorado, sa force colossale et sa bravoure. Mais un homme seul peut-il l'emporter sur une planète entière, surtout si une femme s'en mêle, la propre fille d'Henderson.
Critiques

     Dès ses débuts, Francis Carsac s’imposa comme le plus authentique des auteurs français de science-fiction. Comme celui qui méprisait le plus naturellement les exercices de style considérés comme une fin en soi (ce qui ne l’a jamais empêché d’écrire d’une manière personnelle, précise, simple et nerveuse) et qui rappelait le plus clairement que dans science-fiction il y a fiction aussi bien que science. Sans trace d’effort, il est arrivé à acquérir un « ton » individuel, qui n’est pas une simple adaptation française de celui de Poul Anderson ou d’un autre écrivain anglo-saxon. Ce ton n’a jamais été celui d’un prêcheur ; il a d’emblée été celui qui convient à la narration d’une histoire, et on n’en louera jamais assez l’auteur des Robinsons du Cosmos.

     Mais Francis Carsac ayant, comme tout le monde, ses idées sur des sujets d’ordre moral, social et politique, il a accordé à ces idées une place régulièrement croissante dans ses romans, sans oublier pour autant que le récit devait rester l’élément principal. C’est pourquoi cette Vermine du lion peut être abordée à plusieurs niveaux différents, ainsi que ce fut le cas de Ce monde est nôtre et de Pour patrie l’espace. Sans égaler tout à fait ces derniers, le nouveau livre de Francis Carsac mérite largement d’être lu et médité, pour sa substance narrative et pour les opinions de l’auteur sur certains problèmes d’actualité.

     Voici donc, pour les amateurs d’aventure, les exploits de Téraï Laprade sur la planète Eldorado au XXIIIe siècle. Géologue dans les veines duquel coulent quatre sangs terriens (français, chinois, polynésien et indien), Laprade est un colosse qui a choisi la liberté plutôt que la fortune, et qui effectue en indépendant son travail de prospection sur une planète dont la civilisation autochtone est comparable à celles que connaissait la Terre à l’aube de l’histoire. Le lion de Laprade, chez lequel des expériences de génétique ont fait apparaître une intelligence presque humaine, ajoute encore au prestige du géologue auprès des indigènes humanoïdes de la planète. Les aventures de Laprade comprennent trois phases. Il guide d’abord à travers la brousse d’Eldorado une jeune journaliste terrienne, Stella Henderson, jusqu’à Kintan, la capitale du plus puissant empire de la planète. À Kintan, il parvient à mater une révolution intérieure qui est plus redoutable qu’il n’apparaît de prime abord. Enfin, il intrigue à l’échelle planétaire, voyageant jusqu’à la Terre, pour assurer l’avenir des indigènes libres d’Eldorado. C’est dire que Laprade n’a guère le temps de s’ennuyer dans ces pages – pas plus que le lecteur qui ouvre un roman de science-fiction pour y trouver de l’action : des périls de la brousse à ceux de l’administration en passant par les péripéties d’une guerre civile, Francis Carsac a tracé un chemin varié à son héros.

     Les données sociales du cadre ont été établies avec soin. En ce XXIIIe siècle, Francis Carsac donne à la Terre un gouvernement mondial libéral et éclairé, mais dont la puissance est inférieure à celle d’un organisme industriel et commercial, le Bureau International des Mines, ou B. I. M. Libre à chacun de voir là une affabulation, une extrapolation ou une utopie, à son gré. Ce qui compte pour le B. I. M., c’est la domination de la Terre, car l’espèce humaine n’a encore rencontré, dans l’espace, aucune civilisation aussi avancée que la sienne : dès lors, toute planète exploitable doit être exploitée, quelle que puisse être l’opinion des indigènes sur la question. Là encore, chacun pourra faire les rapprochements qui lui sembleront justifiés, et cela d’autant plus facilement que le décor dans lequel se déroule le voyage de Laprade et de Stella Henderson a des couleurs qui évoquent clairement l’Afrique. L’esprit de colonisation étant en ce XXe siècle ce qu’il est, chez ceux qui le dénoncent à grands cris aussi bien que chez les autres, on peut semble-t-il parler de simple transposition pour cet élément du récit. Il y aura toujours des hommes et des organismes avides de profit – on peut du moins le craindre, en parcourant l’Histoire – et ce sera surtout par la forme de leur hypocrisie qu’ils se différencieront…

     Précisément, le B. I. M. est assez peu hypocrite. Par cynisme, par outrecuidance et par myopie, il préconise le maintien de la suprématie terrienne, même si cela implique, pour les indigènes des autres mondes, un statut qui équivaut à celui d’exploités, sinon d’esclaves. La seule opposition au B. I. M. provient d’un organisme qui a dû être fondé par un groupe d’idéalistes, le Bureau de Xénologie, dont le prestige reste appréciable, mais dont les moyens sont bien plus limités. Or, ainsi que Laprade le découvrira dans la dernière partie du récit, les Xénologues ne sont pas de simples rêveurs : ils ont mis au point un plan dont l’exécution est lente, mais dont le résultat serait d’accroître considérablement leurs ressources et leurs moyens de contrecarrer le B. I. M.

     Évidemment, cette lenteur ne saurait satisfaire Laprade. Se mettant délibérément en marge des lois, le géologue forcera les événements à sa façon, et le B. I. M. trouvera fermée la porte d’Eldorado. La planète ne deviendra pas un simple terrain d’exploitation pour la grosse industrie terrienne, et il ne restera plus à Laprade qu’à unifier la planète selon la bonne vieille technique de l’impérialisme culturel par infiltration.

     Cette trame sociale constitue la meilleure partie du roman, car on y sent la fermeté des convictions exprimées par l’auteur. En marge, on trouvera deux des thèmes chers à Francis Carsac. L’un de ceux-ci est le problème posé par la coexistence de deux races dont les sangs ne peuvent se mêler. Laprade voudrait de toute évidence avoir des enfants, mais aucune indigène ne peut lui en donner ; il se crée ainsi chez le géologue une frustration dont il tente de se délivrer par son activité, ses exploits de surhomme, et surtout son ambition d’être reçu comme un frère par les tribus amies d’Eldorado. La psychologie suggérée de la sorte par l’auteur ne manque point de vraisemblance.

     Le second thème est celui de la découverte progressive de la Vérité, qui amène un personnage à changer de camp durant l’action. Le personnage en question est ici Stella Henderson, dont le père est le maître du B. I. M. La jeune fille arrive sur Eldorado endoctrinée par les exposés du B. I. M., et elle est chargée d’une mission d’espionnage. Ce n’est que petit à petit qu’elle verra où se trouvent la réalité et la justice, et elle se joindra au combat mené par Laprade. Elle ferait une très bonne épouse pour celui-ci, mais elle est tuée par un indigène avide de vengeance (celui-ci lui attribue la responsabilité de la mort de sa sœur) : de la sorte, Laprade voit se fermer devant lui la possibilité d’une paternité issue d’un mariage d’amour, et, s’il se choisit une femme dans les dernières lignes du livre, c’est uniquement parce qu’il a « besoin de fils ». Il précise d’ailleurs bien que celle qu’il désigne pour être la mère de ces fils ne doit pas espérer son amour. À la fin comme au début du livre, Laprade est l’homme seul – plus que jamais seul, même, car son lion est tué au cours d’un engagement.

     Si le roman est optimiste sur le plan collectif, il reste en revanche pessimiste pour le sort de son héros.

     Francis Carsac n’en oublie pas pour autant les petits clins d’œil qu’il aime adresser en pensant à ses amis et aux initiés. Ceux-ci ne sont aucunement nécessaires à la compréhension du récit, bien évidemment, mais ils sauvegardent opportunément la place de l’humour. Dès la page 10 du livre, qui est la deuxième du roman, ceux qui connaissent quelque peu leurs classiques contemporains de la science-fiction américaine se réjouiront d’apprendre qu’Eldorado a été reconnue par l’expédition Clément-Cogswell ; et, au hasard des pages suivantes, ils relèveront une inscription gravés sur la paroi d’une grotte (« G. Klein, 2222 ») à moins qu’ils ne soient frappés par les noms des bêtes redoutables qui infestent les fleuves d’Eldorado – les milous et les spirous…

     Après avoir relevé les qualités très substantielles de ce livre, il faut équitablement parler aussi de ses faiblesses. Une de celles-ci tient, curieusement, au personnage principal.

     Laprade bénéficie, manifestement, de la sympathie de l’auteur. Ce n’est sans doute pas par hasard qu’il est géologue, ni qu’il a du sang français dans les veines. En outre, sa préoccupation pour l’avenir des indigènes de sa planète d’adoption traduit un intérêt précis de Francis Carsac. Que peut-on reprocher, dès lors, à Téraï Laprade ?

     Deux choses, essentiellement. D’une part, il correspond trop à une image stéréotypée, celle de la brute-au-cœur-d’or chez laquelle un dehors rude et violent cache une sensibilité sincère et un esprit cultivé. D’autre part, les manifestations somme toute fréquentes du côté sauvage de sa nature rendent quelque peu invraisemblable la patience et la minutie avec laquelle Laprade échafaude les plans qui conduiront Eldorado à l’indépendance. Plus précisément : avec la popularité dont il dispose auprès des indigènes, et compte tenu de l’élément primaire, voire bestial, de sa personnalité, Laprade n’eût-il pas logiquement profité de la première opportunité de se faire proclamer chef de tribu, en entreprenant ensuite la conquête d’Eldorado pour son propre compte ?

     L’autre faiblesse tient à un déséquilibre de construction. Le roman comporte deux parties, dont la première, menant Laprade et Stella Henderson jusqu’à Kintan (la capitale de l’empire où les choses sa précipitent, par l’action occulte du B. I. M.), prend fin à la page 114, le roman se terminant à la page 251. Or la première partie est trop développée pour sa substance, et surtout par rapport à la seconde. Si l’on veut bien pardonner au soussigné d’évoquer ici sa propre lecture, il relèvera que diverses causes extérieures l’ont amené à abandonner le roman à plusieurs reprises, parfois pour plusieurs jours, pendant qu’il lisait la première partie. Il n’a jamais éprouvé, à ce moment-là, d’envie pressante de reprendre le livre. En revanche, il a lu la seconde partie pratiquement d’une traite. Que l’on parle de remplissage pour la première partie, ou que l’on reproche à l’auteur de ne pas avoir rendu sa brousse suffisamment tridimensionnelle, ou encore que l’on juge inutiles (parce que trop fastidieux à retenir) les détails géographiques de ces chapitres initiaux, on échappe difficilement à cette impression de déséquilibre. Les événements de ces 114 premières pages ne sont pas suffisamment importants, au total, pour justifier l’emploi de plus du tiers du roman.

     Mais celui qui n’abandonne pas Laprade dans la brousse d’Eldorado est récompensé de sa ténacité. La seconde partie est souvent comparable à ce que Francis Carsac nous a donné de meilleur. Et le livre traduit, en fin de compte, une double affirmation. Celle de Francis Carsac comme une des valeurs les plus sûres de la science-fiction française. Et celle de la collection Anticipation du Fleuve Noir, dont la qualité s’élève régulièrement depuis quelque temps.

Demètre IOAKIMIDIS
Première parution : 1/6/1967 dans Fiction 163
Mise en ligne le : 20/11/2022

Critiques des autres éditions ou de la série
Edition FLEUVE NOIR / FLEUVE Éditions, Super-luxe (1978)

 
     LE RETOUR DE L'HOMME MONTAGNE

     Un certain François Bordes, enseignant à Bordeaux, ayant eu la fâcheuse idée de quitter le royaume des vivants il y a quelques mois, la nouvelle se propagea comme un incendie de forêt sous le Mistral dans le milieu de la SF, consterné : Francis Carsac était mort. Car François Bordes est le véritable nom de notre auteur, professeur de géologie et d'anthropologie préhistorique à l'Université de Bordeaux. A la même époque furent d'ailleurs enterrés tout aussi prématurément Opta et Fiction ! Une épidémie ? Les faux défunts, bien vivants, démentirent peu de temps après.
     Double résurrection même pour Carsac qui voit 5 de ses 6 romans réédités : Ce monde est nôtre paru l'année dernière en Presses Pocket, Ceux de nulle part. Terre en fuite. Pour patrie l'espace à paraître dans cette même collection et La Vermine du lion en Superluxe Fleuve Noir. (Celui qui reste sur la touche est Les robinsons du cosmos).
     Ecrit en 1967, La vermine du lion est le dernier des six, chronologiquement parlant, et il était tentant d'étudier l'évolution de la pensée carsacienne, depuis Ceux de nulle part, premier roman paru en 1954 au Rayon Fantastique. C'est ce qu'ont fait Pierre Marlson, dans une étude à paraître dans Fiction intitulée « Le héros chez Francis Carsac, ou étapes pour une prise de conscience », et Jacques Rouveyrol dans un article paru dans le n° 7 du fanzine rémois Dimension 5, « Le système de Carsac ou une réflexion sur le racisme ».
     Ces deux études mettent en lumière l'itinéraire de l'auteur qui débute avec un space-opera manichéen, xénophobe et impérialiste Ceux de nulle part et clôt sa réflexion 1 avec cette Vermine du lion, où le héros Teraï Laprade, l'homme-montagne, découvre que le « racisme n'est pas une histoire de couleur mais une affaire d'exploitation » 2. En effet, sur la planète Eldorado les indigènes sont exploités impitoyablement par le Bureau International des Mines (BIM). L'inhumanité n'est plus dans les extra-terrestres, elle est dans l'homme lui-même.
     « Tel est l'itinéraire de l'œuvre de Carsac, conclut Jacques Rouveyrol, l'itinéraire commun de toutes les illusions : la désillusion qui ne laisse place qu'à deux issues : le suicide (Tinkar dans Pour Patrie l'Espace) ou le retour sur soi (Teraï) comme certitude unique. C'est la voie dans laquelle Carsac s'est trouvé conduit, c'est aussi une impasse, comme Eldorado est un cul-de-sac dont on ne sort jamais. »

Notes :

1. Seule trois nouvelles verront encore le jour, dont Dans les montagnes du destin in Voyages dans l'ailleurs, anthologie d'Alain Dorémieux-Casterman) qui, mettant en scène Teraï Laprade, constitue en quelque sorte un prologue à La Vermine du Lion.
2. Jacques Rouveyrol, op. cité.

Denis GUIOT
Première parution : 1/12/1978
dans Fiction 296
Mise en ligne le : 14/3/2010

Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes
Annick Béguin : Les 100 principaux titres de la science-fiction (liste parue en 1981)

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