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Coyote céleste

Kage BAKER

Titre original : Sky Coyote, 1999

Cycle : La Compagnie  vol. 2

Traduction de Jacques COLLIN
Illustration de Frederick COTHERWOOD

RIVAGES, coll. Fantasy n° (62)
Dépôt légal : décembre 2002
276 pages, catégorie / prix : 19,95 €
ISBN : 2-7436-1058-1   
Genre : Science Fiction 



    Quatrième de couverture    
     1699. En pleine jungle maya, Mendoza et son mentor Joseph se reposent à Nouveau Monde Un, le centre de vacances de luxe pour les agents immortels de la Dr Zeus Incorporated, cette organisation secrète du XXIVème siècle qui s'est donné pour but de sauver les espèces et les oeuvres d'art condamnées à disparaître. Joseph, qui navigua avec les Phéniciens, fut un homme politique athénien, ou encore un prêtre espagnol de l'Inquisition, reçoit une nouvelle mission : sauver de la destruction la tribu précolombienne des Chumash, avant l'arrivée des colonisateurs. Pour cela, il lui faut convaincre tout un village de s'installer dans le futur... Or, si l'organisation sociale des Chumash est précisément ce qui a intéressé Dr Zeus, elle ne va pas lui faciliter la tâche.

     Kage Baker est née à Hollywood en 1952. Aujourd'hui, elle vit toujours en Californie, à Pismo Beach, dans un cottage qui, à son désespoir, n'est pas « hanté par un fougueux capitaine de vaisseau ». Elle fut artiste, actrice, professeur d'anglais et se livra durant de longues années à des recherches historiques, sur la période élisabéthaine notamment, avant de se consacrer à l'écriture.
 
    Critiques    
     « La Vérité n'a rien de difficile, en termes d'effets spéciaux. Il suffit de mettre les mortels en transe, de leur bousculer un peu l'esprit, et d'investir un objet quelconque d'une Signification mystique. Ce peut être n'importe quoi : un rocher, un buisson, une fleur, un mot. Le seul point délicat, c'est qu'il faut bien s'assurer que le sujet va vivre cela comme une gentille expérience d'affirmation positive de la vie, et non comme un appel à l'action. Parce que sinon, il ou elle a de grandes chances de partir sur les routes prêcher qu'il est nécessaire à la survie du monde que (par exemple) tout le monde se fasse tatouer, parce que sinon l'univers s'effondrera. » (p.183)

     Si vous n'avez pas lu Dans le jardin d'Iden, réparez cet oubli au plus tôt car non seulement c'est un roman original, pétillant d'intelligence, plein d'humour et en un mot formidable, mais en plus sa suite, intitulée Coyote céleste, est encore meilleure !
     Pour rappeler en quelques mots l'argument du cycle, Dr Zeus est une compagnie commerciale du XXIVème siècle qui maîtrise le voyage dans le temps et l'immortalité. Mais ces deux technologies présentent de telles contraintes que le seul moyen de les utiliser efficacement est de recruter dans le passé de jeunes enfants qui, une fois devenus des cyborgs immortels, pourront œuvrer pour la compagnie et préserver le patrimoine de la Terre (voir critique de Dans le jardin d'Iden).

     Joseph et Mendoza se retrouvent presque cent cinquante ans après les événements contés dans Iden. Après un bref repos dans Nouveau Monde 1, une base ultra-moderne installée au Mexique où ils fêteront le nouvel an 1700, ils partent pour une nouvelle mission qui les entraîne en Californie afin de recueillir les derniers Indiens Chumashs ainsi qu'un maximum d'informations sur le mode de vie et sur les rites de ces indigènes avant l'arrivée de l'homme blanc.
     Dans ce but, le corps de Joseph est modifié pour en faire un homme-coyote à l'image de l'un des dieux préférés des Chumashs. Un dieu sympathique que la tradition définit comme protecteur mais sur lequel courent beaucoup d'histoires plus ou moins comiques. Un dieu malin, menteur et voleur mais parfois aussi gaffeur que le célèbre coyote de nos dessins animés — que nous croiserons d'ailleurs également parmi d'autres surprises...

     La confrontation de ces anthropologues, botanistes et zoologistes — tous immortels omniscients à la fois dévoués et cyniques — à une société primitive sans être primaire — les Chumashs se révèlent entre autres être de redoutables commerçants et de brillants metteurs en scène de spectacles — constitue l'un des points forts du roman. Comme dans Iden, les conflits religieux tourneront au drame avec l'arrivée d'un monothéisme intransigeant — le culte de Chinigchinix ­- qui s'oppose au chamanisme polythéiste plutôt bon enfant des Chumashs.
     L'autre confrontation importante est celle qui met nos immortels face à leurs « maîtres », ces hommes du XXIVème siècle. Ceux-ci, ignorant la violence au point d'être incapables de comprendre et d'admettre les modes de vie du XVIIIème siècle, se comportent comme des enfants gâtés et obtus. Est-il possible qu'ils soient vraiment aux commandes de Dr Zeus ? Et pourquoi les immortels n'ont-ils aucune information sur ce qui se passera après 2355 ? Atteindront-ils enfin l'époque paradisiaque espérée où ils pourront enfin profiter d'un repos bien mérité après des siècles de dur labeur ? Seront-ils anéantis par ceux-là mêmes qui les ont créés ? Ou au contraire se révolteront-ils contre leurs maîtres ? Et si finalement les contraintes du voyage temporel — impossibilités d'aller vers le futur, de modifier l'Histoire écrite — n'étaient que des mensonges ?

     Coyote céleste est un roman aussi intelligent qu'émouvant, aussi passionnant que distrayant, intensément dramatique malgré une ironie omniprésente et constamment inventif bien qu'il s'inscrive dans un contexte historique réaliste... Bref, une oeuvre remarquable qu'il ne faut absolument pas manquer !

Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 4/2/2003 nooSFere


     On ne peut pas ramener des gens du passé, mais on peut en piller les œuvres d'art : voici le deuxième des romans de Kage Baker fondé sur cette idée à être traduit en français (cf. critique de Dans le jardin d'Iden in Bifrost 27). Si la Patrouille du Temps de Poul Anderson se dévouait à un idéal de maintien de l'ordre historique, les voyageurs du temps de Baker sont convaincus que l'Histoire, telle qu'elle est écrite, ne peut être modifiée ; mais qu'on peut faire un peu ce que l'on veut dans les interstices, et en particulier récupérer les artefacts et les cultures disparues qui peuvent valoir cher pour les collectionneurs du présent.

     La mécanique du voyage dans le temps est un peu compliquée : un humain peut quitter son présent pour s'enfoncer dans le passé, et en revenir ; mais il ne s'affranchit jamais de son époque d'origine, et ne peut voyager au-delà dans le futur, même si rien ne lui interdit de recevoir de l'information de son futur. Les voyages de personnes et d'objets vers le passé restant ruineux, la compagnie Dr Zeus s'est fondée sur l'emploi de personnel discrètement recruté dans le passé — et fidélisé grâce à l'octroi de l'immortalité, qui lui permet de voyager (lentement !) vers le futur, le XXIVe siècle où est établi le siège de la société.

     Joseph exerce depuis des milliers d'années la fonction de Médiateur pour Dr Zeus. Cette fois-ci, il doit jouer le rôle du Dieu Coyote des Indiens Chumash de la côte californienne, pour convaincre un de leurs villages de se laisser emporter entier dans une des bases secrètes de Dr Zeus. Mais rien ne se passe vraiment comme prévu, car les Chumashs se révèlent étonnamment modernes, pétris de vénalité, déchirés par des querelles de voisinage et relativement sceptiques vis-à-vis de leur propre religion. De quoi donner l'occasion à Baker de faire preuve d'humour, comme quand Joseph, grimé en Coyote, tente d'expliquer un tremblement de terre par la colère d'une déesse, et qu'un Chumash lui répond du tac au tac qu'il n'y a rien là que de très naturel, qu'il s'agit d'un choc entre les serpents qui rampent sous la croûte terrestre (effectivement connus de la mythologie Chumash), et que ce sont leurs mouvements qui provoquent l'émergence des montagnes (touche moderne que nous devons sans doute à Baker elle-même !). Le « Dieu » entouré d'assistance technologique en reste mouché...

     Mais une touche de tragédie s'insère dans le récit avec les menaces que font peser sur les Chumashs, non seulement les Espagnols du Mexique (qui sont encore loin), mais aussi leurs voisins convertis au monothéisme indigène de Chinigchinix. Le monothéisme encourage l'intolérance (comme le sait bien Joseph, pour avoir longtemps servi dans l'Inquisition espagnole), et les pacifiques Chumash risquent de ne pas résister longtemps, ce qui ferait échouer les projets de Dr Zeus.

     L'aspect tragique s'immisce aussi dans la vie sybaritique des employés de la Compagnie, quand Joseph se penche sur le dogme de l'immuabilité de l'Histoire — qui lui semble une piètre excuse pour tous les crimes qu'il a commis dans le cadre de ses missions, afin de donner le change comme Inquisiteur, par exemple — et s'interroge sur le sort de ses collègues qui ont déplu à la direction. Ladite direction qui est entre les mains de mortels dont la vision du monde est bien différente de celles des hommes de terrain. Il y a là un enjeu majeur de la série, qui devrait se développer sur plusieurs livres. La plupart du temps, il est traité par la dérision : les mortels n'aiment manger que des pilules, ils tremblent dès qu'il est question de faire du mal à un animal, leurs capacités intellectuelles semblent se limiter aux jeux vidéo... Baker se livre, au travers de romans d'aventures agréables et amusants, à une satire acide des travers des Américains aisés, et plus particulièrement des actionnaires des société, prompts à vouloir imposer leurs marottes (ou leur fanatisme religieux) au fonctionnement de toute l'organisation. Si les idées de S-F ne sont pas nouvelles, le livre est un plaisir à lire, et profondément lié aux caprices de notre époque.

Pascal J. THOMAS (lui écrire)
Première parution : 1/7/2003 dans Bifrost 31
Mise en ligne le : 1/8/2004


     Dans Galaxies n°24, Tom Clegg disait le plus grand bien de Dans le jardin d'Iden, avec ses immortels fabriqués par des voyageurs temporels pour descendre le temps et mettre à l'abri espèces disparues ou œuvres d'art perdues afin de monnayer leur réapparition au XXIVe siècle. Avec tous les problèmes entre ces immortels et nous, si éphémères. Avec l'impossibilité de modifier l'histoire dans ses grandes lignes, alors qu'elle est tissée de massacres. Avec des questions sur les businessmen organisant tout cela. Donc avec une méta-intrigue, au-delà de l'histoire d'amour, de mort, de fausse licorne et de vrai houx dans une Angleterre où papistes et réformés ne demandaient qu'à s'entretuer. Avec trois suites publiées aux États-Unis.
     Voici traduite la première. L'histoire le cède à l'ethnologie. Après un repos dans une base amazonienne sardanapalesque à se shooter au chocolat suractivé, Mendoza, l'héroïne du premier épisode, et son mentor Joseph, promu narrateur, sévissent dans la Californie de 1700. Pour convaincre une tribu néolithique, fort douée pour le commerce, de fuir des conquérants monothéistes. Ceci en utilisant ses mythes, dont le coyote céleste éponyme, incarné par Joseph, mais aussi mis en scène par la tribu dans un « spectacle paillard, burlesque et terrifiant » où les commentaires de son pénis jouent leur rôle, et retrouvé dans des dessins animés bien connus (Beep-beep !). Tous les degrés d'humour sont convoqués, du burlesque au subtil, et les lecteurs rebutés par le côté « roman historique » du premier épisode seront rassérénés. D'autant que la méta-intrigue se développe. Qu'on rencontre les commanditaires, les hommes de l'an 2355, déplacés à grands frais dans le temps, crétins aseptisés, caricatures de politiquement correct au vocabulaire étiolé et aux inhibitions ahurissantes. De plus, les souvenirs de Joseph mettent en évidence des zones d'ombre, massacres oubliés, sort des Néanderthaliens, mise au pas de dissidents ou passages à la clandestinité. Et si on finit par perdre de vue Mendoza, qui développe une misanthropie aiguë, on la retrouvera sans doute, toujours dans la Californie natale de l'auteur, avec le volume suivant, Mendoza in Hollywood.
     En prime s'ajoute une morale revigorante et désespérée, entre refus de tout inégalitarisme pseudo-fataliste (car « tous les humains ont le même cerveau »), rejet radical de l'attirail religieux duquel les mortels décorent leurs entre-étripages, d'inquisition en génocide, et conviction que « la seule chose que les gens apprennent de l'oppression, c'est comment opprimer les autres ». La farce et la tragédie sont mêlées, comme les degrés d'humour et les niveaux d'intrigues. Faut-il ajouter qu'il s'agit d'une lecture à recommander plus que chaleureusement ? Et en urgence !

Éric VIAL (lui écrire)
Première parution : 1/6/2003 dans Galaxies 29
Mise en ligne le : 21/1/2007


 

 
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