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Les Racines du mal

Maurice G. DANTEC




GALLIMARD (Paris, France), coll. Série noire n° 2379
Dépôt légal : avril 1995
640 pages, catégorie / prix : 10
ISBN : 2-07-049495-0   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     « Andreas Schaltzmann s'est mis à tuer parce que son estomac pourrissait.
     Le phénomène n'était pas isolé, tant s'en faut. Cela faisait longtemps déjà que les ondes cosmiques émises par les Aliens faisaient changer ses organes de place, depuis que les nazis et les habitants de Vega s'étaient installés dans ses quartiers.« Andreas est un tueur et il le sait, mais quand on cherche à lui coller sur le dos des crimes qu'il n'a pas commis, du fond de sa clinique, il hurle.

    Prix obtenus    
Grand Prix de l'Imaginaire, roman, 1996
Rosny aîné, roman, 1996

    Cité dans les pages thématiques suivantes :     

    Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :    
 
Association Infini : Infini (3 - liste francophone) (liste parue en 1998)
Francis Valéry : Passeport pour les étoiles (liste parue en 2000)
François Rouiller : 100 mots pour voyager en science-fiction (liste parue en 2006)

 
    Critiques    
     L'an 2000 n'aura pas lieu. C'est avec plaisir que j'ai lu cette affirmation sous la plume de Jean Baudrillard. Elle répond en effet à un article 1 écrit il y a quelques années, où j'essayais d'expliquer l'étrange situation qui est la nôtre en cette fin de siècle et de millénaire.
     Je disais en effet « qu'il n'y a plus de présent », et tentais de montrer que nous vivions dans une « bulle de présent » ou tout coexiste, tout est inlassablement recyclé, revécu et commémoré. Faisant peu ou prou le même constat, Jean Baudrillard explique que « Nous vivons le temps et l'Histoire en une sorte de coma dépassé. C'est l'hystérésis du millénium, qui se traduit par une crise interminable. Ce n'est plus l'avenir qui est devant nous, c'est une dimension anorexique — l'impossibilité d'en finir, en même temps que l'impossibilité de prévoir au-delà. » 2
     Ce sentiment « d'incapacité à en sortir », à franchir enfin la porte du millénaire pour entrer dans le grandiose avenir devait se traduire un jour dans le domaine littéraire. Les événements relatés dans le roman de Maurice G. Dantec — qui comme par hasard remercie Jean Beaudrillard « pour l'ensemble de ses travaux » — débutent en 1993 et se terminent au début de l'année 2000 et montrent bien que si l'espoir existe de jamais retrouver « la tension linéaire de la modernité et du progrès », celui-ci est bien faible : malgré tous les efforts que nous faisons pour nous échapper vers des perspectives meilleures, c'est dans la boue du siècle que nous ne cessons de patauger.
     Mais de quoi s'agit-il au juste, se demande le lecteur que les philosophes contemporains laisseraient indifférents ?
     Le roman pesant ses 635 pages, on se contentera d'un survol de cette histoire de tueurs en série au suspense sans faille, que l'on ne peut que recommander à ceux qui aiment autant l'action que la réflexion, surtout lorsque cette dernière ne fait jamais obstacle à la première mais au contraire la soutient. L'intégration de la réflexion et de l'action est peut-être même ce que ce livre réalise de mieux : l'exemple le plus frappant étant la description, par l'intermédiaire de Prigogine et des théories sur les systèmes chaotiques de la façon dont une bande de gamins, en pissant sur la glace qui recouvre un étang gelé, découvrent un cadavre horriblement mutilé...
     Cela commence au début des années 90 : Andréas Shaltzmann, individu psychotique persuadé que la terre est envahie par des aliens et des nazis commet le premier d'une série de meurtres qui s'achèvera par une tentative de suicide. Sa trajectoire hallucinée est reconstruite a posteriori par Arthur Darquandier (surnommé Dark), un jeune cogniticien, spécialiste des intelligences artificielles, engagé par le professeur Gombrowicz, lui-même spécialiste des tueurs en série qui travaille avec les autorités policières françaises sur ce cas difficile. Le malheureux Andréas finit par être arrêté, au terme d'une terrifiante dérive dans la folie meurtrière. Néanmoins, un problème se pose, du moins pour Darquandier : certains meurtres qui lui sont attribués ne semblent pas correspondre au schéma de sa psychose bien particulière. L'hypothèse est confirmée par le « schizo-professeur », un système de proto-intelligence artificielle dédié à l'analyse des comportements des criminels en série. Hélas — c'est la loi du genre — les autorités françaises ne croient pas aux avancées de la science, et surtout, ne veulent pas perdre la face. Darquandier ayant un sale caractère, il se retrouve éjecté de l'affaire, et se rend à Montréal, puis en Australie, où il développe la neuromatrice, « une intelligence artificielle » de pointe couplée au nec plus ultra des interfaces « virtuelles », ce qui le conduit peu après à revenir en Europe où, censé recruter des collaborateurs, il finit par prendre contact avec l'ancienne collaboratrice du professeur Gombrowicz... et certains tueurs en série. En révéler plus serait déflorer les spirales de cette plongée dans l'horrible, alors que Dark, aidé de son intelligence artificielle, se lance à la poursuite des tueurs — ce livre appartient sans conteste — et je considère ça comme un compliment — à la catégorie des « page-turners » — les livres-qui-font-tourner-les-pages.
     Là où il se distingue d'autres romans sur des tueurs en série, c'est qu'alors que ce type de fiction a pour objet principal, parallèlement à la poursuite/capture du tueur, le dévoilement et la compréhension de sa psychologie, Les racines du mal est aussi un roman de Science-Fiction à part entière : d'une part parce que ce que nous apprenons sur Andréas Shaltzman n'a pu être révélé qu'en 1997, grâce à de nouveaux médicaments, les « accélérateurs neuroniques », ensuite parce que la neuromatrice, dont la personnalité intègre des composantes empruntées à Shaltzmann et au narrateur est bien entendu un concept tout ce qu'il y a de plus science-fictionnel — et sans lequel rien de ce qui constitue les troisième et quatrième parties du roman ne pourrait arriver. Cette union donne à la convention qui veut que les meilleurs enquêteurs capturent les criminels parce qu'ils ont beaucoup en commun avec eux prend là une dimension toute nouvelle. D'autre part, là où les histoires de tueurs en série traditionnelles s'arrêtent en général à la compréhension de la personnalité du meurtrier, Les racines du mal analyse la folie, le crime, la violence et la destruction à l'échelle de la société, le mal à l'échelle des structures même du réel.
     « Nous rompions définitivement avec les théories rousseauistes qui voyaient en l'homme un être fondamentalement bon, et la société une énorme machine programmée pour le pervertir. Pour nous, les sociétés sont une invention de l'humain, c'est-à-dire de son néocortex, et non l'inverse. Nous pensions tous deux que le mal, l'agressivité et l'instinct de destruction formaient une composante essentielle de la vie. »
     Ce que Dark va vivre après avoir échangé ces réflexions avec un collègue confirmera bien ce qu'ils ont entrevu : à la fin du roman, l'an 2 000 n'a effectivement pas lieu, en tout cas pas au sens où il marquerait l'avènement d'une ère nouvelle. Au contraire, dans une Europe qui semble vouée aux forces de l'entropie, le mal sévit encore — même si, ailleurs, des intelligences artificielles s'envolent pour la Lune. Et c'est peut-être là le message essentiel du livre : les racines du mal sont les nôtres, elles nous sont consubstantielles — où, comme dirait Edgar Morin, l'homme est un « sapiens-demens ». Autrement dit l'homme n'est pas capable du meilleur (l'intelligence, l'altruisme, la création) en dépit du pire (la violence, la folie, l'agressivité, la guerre, la destruction) mais parce que il est en aussi capable. « L'extrême consignée de sapiens côtoie, risque, brave, plonge dans le délire et la folie. La démence est la rançon de la sapience. »
     Désormais, notre passé nous condamne à ne jamais franchir la porte de l'avenir, celle qui nous libérerait à la fois du mal et de son souvenir. Censé écrire son témoignage en 2 020, Dark ne voit pas de grandiose avenir, où rien ne serait comme avant, où tout porterait la marque indélébile du Progrès. Comme nous autres prisonniers de la bulle de présent, il nous sait condamnés à vivre dans l'intermonde « une plage très réduite de probabilités, une zone instable où les forces contraires de l'entropie et du chaos s'annulent à peu près. »
     Pour conclure, je dirai qu'il y a peut-être aujourd'hui deux façon d'écrire de la Science-Fiction : l'une est l'option « réaliste », à laquelle appartiennent Dantec et sans doute aussi William Gibson. Dans cette vision rien ne change radicalement et l'auteur ne peut que constater le pire. C'est raisonnable, étant donné l'état du monde, mais frustrant : l'émotion science-fictive vient justement de ce qu'on décrit le différent, le nouveau, et non le même, d'où la nécessité de la deuxième option, selon laquelle « quelque chose s'est passé » — la nanotechnologie, le cyberspace, la conquête de Mars, et où, au prix d'un petit saut quantique, on s'extrait de la bulle de présent pour entrer dans le grandiose avenir. Je ne dirai pas que l'une vaut mieux que l'autre, je me bornerai à recommander la lecture d'un roman intelligent, haletant et indispensablement contemporain.


Notes :

1. Et voilà pourquoi votre fille est muette... in KBN n° 5
2. in Vogue, Avril 1995.


Sylvie DENIS
Première parution : 1/10/1995 dans Cyberdreams 4
Mise en ligne le : 4/3/2004


     Avec Andréas Schaltzmann, Maurice Dantec dépeint un « serial killer » qui sort des sentiers battus. Schaltzmann se démarque en effet de ses nombreux condisciples par son absence de préméditation, de calcul ou de machiavélisme : il tue uniquement en proie à une panique délirante. On le comprend d'ailleurs : il se croit traqué par les envoyés de Véga et par les Nazis victorieux de la dernière guerre ! Rarement portrait d'allumé n'aura été aussi brillamment brossé que dans la première partie du roman, où l'on découvre Schaltzmann de l'intérieur, tel qu'il se voit lui-même.

     En fait, l'action principale des Racines du mal commence avec l'arrestation du tueur fou, à la page 111, lorsque Arthur Darquandier, cognicien, entre en scène. Chercheur de haut niveau, intégré à un groupe de travail en criminologie, il croit Schaltzmann innocent de certains des crimes qu'on lui attribue et qu'il nie farouchement. L'affaire tourne court et Darquandier passe sa fin de siècle au Canada à mettre au point une Neuromatrice (une Intelligence Artificielle).

     Conduit à s'intéresser de nouveau aux assassinats non élucidés, il découvrira une entreprise collective de meurtres en série, plus proche des méthodes d'une secte satanique ou du nazisme que de la folie pure. La Neuromatrice, nourrie des données sur Schaltzmann, a reconstitué sa personnalité, ce qui permettra l'élimination des tueurs mais offrira une apocalypse électronique pour « fêter » le nouvel an 2000. I.A. et millénarisme ont de quoi convaincre que cette « Série Noire » est par bien des côtés un vrai livre de SF. Roman long et dense, dépourvu de lourdeurs quoique chargé de considérations intellectuelles sur le monde, la théorie du chaos, la volonté de puissance et le mal généré lorsqu'il est coupé de ses racines (avec des références à l'agression contre la Bosnie pluri-ethnique), Les Racines du mal est un roman puissant. Arrivé comme un météore sur la scène du roman noir avec La Sirène rouge, Maurice Dantec mêle tout aussi brillamment polar et SF. Rien de surprenant donc à ce que Les Racines du mal ait obtenu le Grand Prix de l'imaginaire 1995 et qu'il ait été présélectionné pour le prix Rosny Aîné 1996, comme Là où tombent les anges (texte publié dans Le Monde pour le cinquantième anniversaire de la Série Noire) en catégorie nouvelle. Dantec, future star de la SF française ?

Jean-Pierre LION
Première parution : 1/6/1996 dans Galaxies 1
Mise en ligne le : 24/11/2008

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition GALLIMARD, Folio policier (2004)


     Ce deuxième roman de Maurice G. Dantec est en quelque sorte une variante de sa première œuvre, La Sirène Rouge : en effet, l'intrigue s'y développe encore autour des agissements d'une organisation secrète internationale de tueurs en série qui filment pour leur plus grand plaisir l'agonie de leurs victimes.

     Le texte commence de la façon la plus calamiteuse, par la présentation sur plusieurs pages de la bibliographie consultée par l'auteur. Le m'as-tu-vuisme du procédé fait irrésistiblement surgir la comparaison entre la culture et la confiture. Zola aussi accumulait une abondante documentation avant d'écrire, mais il n'a jamais éprouvé le besoin de la citer dans ses œuvres.

     La première partie du roman nous décrit le quotidien sordide d'Andreas Schaltzmann, un tueur psychopathe persuadé que la planète est envahie par le Mal, lequel dans son imagination prend la forme d'aliens et de nazis. Pour la circonstance, l'auteur renonce dans ce passage à son style « baroque » habituel, pour adopter une écriture clinique mieux adaptée à son récit. On reste cependant loin de Capote, ou même de Mailer.
     Intervient ensuite le personnage principal, Arthur Darquandier (Dark), « cogniticien » et informaticien de génie, qui a élaboré une simulation numérique du cerveau humain. Avec deux spécialistes des tueurs en série, un vieux scientifique et une ravissante Russe, il tente de coincer Schaltzmann, arrive trop tard (après la police !), mais découvre qu'un autre meurtrier particulièrement sanguinaire opère en Europe dans la plus totale discrétion. Autorités incrédules et adversaires scientifiques malveillants finissent par écœurer Dark, qui lâche tout et part pour plusieurs années au Canada, puis en Australie où il participe à des projets technologiques de pointe et développe au passage une intelligence artificielle.
     De retour à Paris pour affaires, il retrouve Svetlana, la belle Russe — dont il est amoureux. Elle lui confie que, bien que le dossier soit officiellement clos, elle continue à s'intéresser au mystérieux serial killer européen et a réuni des preuves indirectes de son activité. L'analyse de ces données par l'intelligence artificielle révèle en fait l'existence d'une organisation clandestine dont les membres s'adonnent au meurtre sadique selon les règles d'une sorte de jeu de rôles. Dark part en chasse et grâce à son I.A., dans laquelle il a programmé l'identité de Schaltzmann, il cerne peu à peu les criminels. Il découvre de nouveaux massacres et acquiert la conviction que la « Famille » prépare des abominations exceptionnelles.

     Passons sur quelques invraisemblances du scénario. Reste que l'intérêt suscité par les différentes parties est très inégal. Si la descente aux enfers de Schaltzmann est spectaculaire, voire pathétique, l'enfilade de scènes entre Dark et les deux autres criminologistes est proprement assommante : on boit du thé dans un intérieur chic, on échange deux ou trois idées défaitistes sur les serial killers, Dark commet une gaffe vis-à-vis de Svetlana, il rentre chez lui en se maudissant... Tout recommence le lendemain. Et les pages défilent... En revanche, le récit des expériences canadiennes et australiennes de Dark est prenant, mais par sa longueur, il vient rompre assez fâcheusement le fil de l'intrigue principale, même si le thème des meurtres en série est rappelé de loin en loin. C'est finalement lorsque Dark se lance sur les traces des assassins que le récit rebondit. Cette traque insolite, mi-virtuelle, mi-réelle, ne peut laisser indifférent et l'on éprouve alors le désir de connaître le fin mot de l'affaire. D'autant que l'auteur laisse pressentir une interprétation « universelle » du comportement des tueurs en série...
     Cet espoir est malheureusement déçu, car en fait de serial killers diaboliques, Dantec ne nous montre qu'une bande d'allumés dont l'apparence est plus ridicule que terrifiante et le comportement totalement convenu dans ce genre de récits.
     Les « héros » eux-mêmes sont assez falots : on a du mal à s'intéresser aux démêlés de Darquandier avec ses adversaires et ses alliés ; la belle Svetlana, dont on ne cesse pourtant de vanter les vertus physiques et intellectuelles, est traitée en vraie potiche : elle fait le thé, sert la vodka et n'avance qu'incidemment une idée digne d'être reprise par Dark.

     C'est dommage, car Dantec avait la matière d'un roman éclaté, multipliant et combinant les points de vue pour accéder à une véritable réflexion sur le thème du Mal. Il esquisse ce projet, mais son incapacité à le faire aboutir se révèle rapidement. La question de fond n'est pas traitée, malgré une longue digression sur les principes de Vie et Mort dans la Kabbale. Et le soufflé retombe.

     Quant à l'écriture des Racines du Mal, elle souffre des mêmes défauts que celle de La Sirène rouge, encore aggravés par une forte hausse de la tendance au pontifiage. Passé la première partie, l'auteur retrouve son style enflé. Il empile les chevilles, les tics de vocabulaire, les comparaisons outrées, les changements de temps incohérents, les ruptures dans la narration. Il reste même quelques bourdes orthographiques (inadmissibles dans un ouvrage publié par un éditeur aussi prestigieux que Gallimard). Mais le pire réside dans l'accumulation systématique d'images d'horreur destinées à démontrer l'inhumanité des psychopathes meurtriers. Dantec semble ignorer le principe selon lequel, pour toucher le lecteur, mieux vaut insinuer, suggérer, faire imaginer que montrer complaisamment.

     Au total, un ouvrage bien pâle, dénué même des qualités naissantes qu'on avait appréciées dans La Sirène rouge. Dantec avait les éléments d'un grand roman ; il n'a produit qu'une série B.

Robert BELMAS (lui écrire)
Première parution : 1/3/2004
nooSFere




 
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