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L'Oeuf du diable

Philippe COUSIN




STOCK
Dépôt légal : 1984
358 pages, catégorie / prix : 95 F
ISBN : 2-234-01693-2   


 
    Critiques    
     Une navette spatiale américaine transportant un biologiste de l'armée, Jason Orwel, et une arme biologique expérimentale mise au point par ce dernier (l'œuf du titre, dont le jaune est une souche de bacilles de la peste) est tirée comme un lapin au-dessus de l'URSS par un faisceau de particules dures, et va s'écraser au Nord-Ouest des Etats-Unis, en plein Olympic National Parc, une réserve naturelle hantée par un « Big Foot », à savoir un Yéti, lâché en ces lieux protégés par le naturaliste qui l'a jadis ramené d'Extrême-Orient. Le hasard veut que le Big Foot mette la main sur Orwel, seul survivant (mais pas pour très longtemps) de la navette, et sur son dangereux colis.
     Introduction, prémisses... A partir de là, le roman est axé sur la convergence vers le Parc d'une multitude d'individus ou de groupes qui, pour toutes les raisons du monde, veulent mettre la main sur Orwel et sur la bombe bactériologique : la C.I.A., le F.B.I., la police, l'armée, du côté officiel américain, les agents dormants (puis réveillés) du K.G.B., la Mafia (qui voit se profiler le chantage juteux), plus des isolés, qui sont en général des « bons », à défaut d'être vraiment des purs — un ranger du Parc, ancien du Vietnam (Jonathan Shawn), Chips, une danseuse nue, ancienne maîtresse d'Orwel, Charles Orphey, un vieux journaliste qui voit dans l'affaire le scoop de sa vie, et l'y laissera (à défaut de sa vue), Bela Havas, un Hongrois émigré, ami du premier, plus quelques comparses. Le récit, lancé, est une double prise en tenaille : l'innocent (Big Foot), le mort (Orwel) et La Mort (l'œuf) par les individus susnommés, et ceux-ci par les trois forces plus ou moins occultes que sont les services secrets des deux bords et la Mafia.
     Le but à atteindre en passant sur le corps des concurrents, le contexte politique explosif, les ingrédients mi-polar, mi-Aventuriers de l'arche perdue : tous les éléments du best-seller sont là, et c'est bien le point visé par l'auteur, adaptation cinoche comprise. Un ouvrage donc conçu, construit pour être un des succès de l'été. Et pourquoi pas ? Ce qui compte, c'est que sous cette construction attrape-lecteurs, il y a le talent de Philippe Cousin, qui s'est fait la main et la dent, pendant des années, sur le récit court, et qui maintenant, la maturité (littéraire) atteinte, s'attaque au pavé. Avec la sûreté de l'expérience (le suspense fonctionne et vous interdit de lâcher la chose avant la dernière page), mais sans abdiquer de ce qui fait d'un romancier un auteur : la création de la vie. Donc des personnages. Et la richesse de L'œuf du diable tient tout entière dans le télescopage d'individualités portraiturés avec force, allégresse, férocité, poésie, nostalgie, séparément, ou tout à la fois, car ainsi est la vie...
     Il y a du vitriol, comme dans cette description d'un ponte de la C.I.A. : « Yeux froids de requin, peau rêche de murène et l'esprit comme le corps d'un diodon, le genre de bébé qui déchire sa mère en sortant avec la pointe de son canif » (p. 113). Ou de la tristesse noyée dans l'humour : « Sa conception était un de ces secrets un peu tristes comme en ont tant de couples. On sentait que la gamine savait qu'elle devait la vie à Jack Daniel's et à Monsieur Chivas réunis » (p. 28). Ce genre de notation (on pourrait en retranscrire cinquante du même genre) suffit à cerner un individu, et se trouve à cent lieues des longues digressions socio-cu qui sont la plaie des best-sellers américains, ici copiés sans doute, mais surtout dépassés. En outre, et puisqu'il faut faire avec le modèle américain, il est bon de signaler aussi que, contrairement à la plupart des ouvrages de politique-fiction, qui sont profondément réactionnaires (et structurellement : puisque l'aventure bouclée égale une célébration de l'ordre établi), le livre de Cousin se lit aussi comme une oeuvre critique, non pas engagée au premier degré contre une faction ou une autre, mais portant un regard amer sur le monde contemporain dans son ensemble. Avec du doigté, de l'humour toujours : « Les Ordinateurs savent qu'on ne peut pas compter sur l'homme. C'est pour cela que l'homme les a inventés » (p. 30). Pour tout dire, du style.
     Voilà donc un bouquin où l'on entrait comme dans un hall de gare, et d'où l'on ressort par le chas de l'aiguille. Une recette n'est que ce que l'on en fait. Il ne reste qu'à espérer pour l'auteur que le public visé, celui qu'on dit « grand » par le nombre, goûtera la cuisson.


Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/10/1984 dans Fiction 355
Mise en ligne le : 18/7/2005


 

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