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Taromancie

Charles DOBZYNSKI



ÉDITEURS FRANCAIS RÉUNIS
Dépôt légal : 1977
Première édition
Roman, 408 pages, catégorie / prix : 49 F
ISBN : 2-201-01472-8
Genre : Science-Fiction



Pas de texte sur la quatrième de couverture.
Critiques
 
     CARTES ONIRIQUES POUR UN AVENIR

     Un monde cohérent comme un jeu. Dans un futur/ailleurs indéfini, où sur l'emplacement approximatif d'une Suisse possible, on implante une mégalopole lisse, cybernétisée jusqu'à la moelle. C'est un modèle connu ? Mais peu d'auteurs sont capables de le donner à voir, à sentir dans ses bas fonds (il y en a) comme dans les coursives feutrées du cœur où s'agitent les tenants du pouvoir. De rendre évident le flicage des thérapeutes rééducateurs, de faire entendre les cyclossons, cette drock-musik interdite. De rendre le vécu quotidien insupportable des nouveaux immigrés, venus de leurs Universités fermées par la crise, vivre un esclavage humiliant et que leur culture nippo-américalne, où le Zen, les arts martiaux et les mathématiques se conjuguent, amène à saisir la forme symbolique de cette ville-monde. Une précision aussi minutieuse que celle d'Asimov dans les Cavernes d'Acier, une poésie du « réel » aussi prenante que celle de K. Roberts dans Pavane. Ni utopie, ni contre-utopie à la manière du Bonheur insoutenable. Certes des éléments disséminés dans le texte font référence à ces deux genres. La ville est présentée, par bribes, comme parfaite : on partage le point de vue dominant sur la réussite technique, le regard des Maîtres. Par bribes, aussi, et de plus en plus, on sent l'oppression, le prix social inavoué : citoyens tirés au sort, transformés en « servants » dans des usines inutiles où on les accoutume à fétichiser l'outil au point qu'ils en deviennent dépendants, comme d'une drogue dure ; et qui finit par constituer le seul horizon érotique de leur semi-vie. A la limite, les immigrés, avec leur culture étrangère, se sentent plus humains, car au moins ils se savent esclaves/exclus. Thèse marcusienne classique : c'est d'eux que le salut viendra, avec, en prime, une histoire d'amour fou. Mais quel drôle de salut ! Dans les contre-utopies classiques, la révolte réussie, le roman s'arrête : on a le choix, si on rêve à la suite, d'imaginer que le bon maître — le chef des insurgés — va remplacer l'ancien, pour le bonheur de tous. Ou bien que la naturelle bonté humaine va de soi-même retrouver son chemin. Ici, on a des images de l'après : le chaos nécessaire, l'apprentissage difficile de la liberté, les conflits de tout ordre : social, économique, idéologique, personnel, onirique, érotique, philosophique. La vie bouillonne : la liberté, c'est — loin des anesthésies — la sensation de vivre, même les plaies à vif. Rien de tout cela n'est dit tout est donné à percevoir, le lecteur participe, grâce à l'efficacité poétique d'une prose qui, à la fois, informe et dépayse, subjuguant le lecteur au début réticent. La fin offre une surprise que chacun appréciera selon son humeur. J'ai un peu regretté cet aspect d'Odyssée sous contrôle, par les mânes du grand Wul. Mais, pour le reste, quel plaisir ! Quelle invention dans les mots mêmes (et les calembours très significatifs : je n'en cite que les moins bons, sur la bourreaucratie et les électronades).
     Ne pas se laisser arrêter par l'aspect austère de la couverture, sans nymphes dévêtues, ni par le mot « roman » qui y figure. Ni par le nom mal connu en notre « culture » de Charles Dobzynski : il a pourtant écrit L'Opéra de l'Espace, (1963) et Klein en cite des extraits dans son anthologie, chez Seghers. Il me paraît symptomatique que ce premier grand roman, qui succède à de nombreux recueils de poèmes, soit une œuvre de SF. Ne pas se laisser rebuter, non plus, par l'apparente machinerie romanesque, que signale le titre : les cartes renvoient bien au Tarot, les XXII chapitres aux XXII arcanes, mais ce n'est pas un livre occultiste ! Chaque carte, en début de chapitre, donne les éléments d'une levée : à la fois des données et des interprétations symboliques, et ce « jeu » peut faire penser aux expériences de certains « nouveaux romanciers ». C'est une lecture supplémentaire possible. Mais elle n'intervient pas pour empêcher le bonheur de lire au niveau où le lecteur amateur de SF se place. A la différence des auteurs qui, comme Ollier (Enigma, La vie sur Epsilon), ont utilisé des éléments -banals — de SF, pour construire un texte qui relevait d'une tradition de lecture autre, ici, Dobzynski, quand il utilise des procédés de l'avant garde des années passées, les met au service de la SF. Cela lui permet d'enrichir d'harmoniques nouvelles le champ du genre, sans occulter le plaisir naïf -et revendiqué comme tel — du lecteur de SF.

Roger BOZZETTO
Première parution : 1/4/1978 dans Fiction 289
Mise en ligne le : 16/1/2011

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