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Monstre (une enfance)

Frédéric JACCAUD



Illustration de Néjib BELHADJ KACEM

CALMANN-LÉVY (Paris, France), coll. Interstices n° (22)
Dépôt légal : mars 2010
220 pages, catégorie / prix : 17 €
ISBN : 978-2-7021-4087-1
Format : 15 x 23 cm  



    Quatrième de couverture    
« Avant les mots, le monde était plus simple. Je regrette d’avoir appris à parler. »

     Été 1986. Un soleil de plomb s’abat sur la petite ville de Traumstaat. Comme beaucoup d’enfants de leur âge, les frères B., Thomas et Raymond, trompent leur ennui en s’inventant des mondes imaginaires.
     Soixante-deux ans plus tard. Un vieillard est contraint de mettre par écrit ses souvenirs. De se rappeler pourquoi il a commencé à séquestrer, violer, torturer et tuer des femmes. De se rappeler comment il est devenu un monstre.

     Frédéric Jaccaud est né en 1977. Monstre [une enfance] est son premier roman.
 
    Critiques    
     Frédéric Jaccaud était jusqu'à présent connu pour avoir signé quelques nouvelles, ainsi qu'une rubrique régulière dans la revue Bifrost, « Les Anticipateurs », dans laquelle il se penchait sur les précurseurs de la science-fiction francophone, de Jules Verne à Jacques Spitz, de Rosny aîné à Alfred Robida... Il a aussi signé au moins une fiction courte, sous pseudonyme collectif (un indice est du reste présent dans les premières pages du livre). Monstre (une enfance) marque son passage au roman ; sa parution dans la collection Interstices est déjà un indice du propos de l'auteur, qui souhaite jouer à l'équilibriste sur le fil ténu entre littérature mimétique et imaginaire.
     Nous sommes en 2048. Un vieillard, Thomas, enfermé dans un lieu (asile ? prison ?), raconte son enfance, avec son frère Ray, ses amis Kévin, Jennifer, Jessica, et les autres... Les réminiscences reviennent au hasard, dans un ordre aléatoire, et Thomas semble souffrir d'un dédoublement de personnalité, puisqu'il parle de lui tantôt à la première personne, tantôt à la troisième, comme s'il était un observateur extérieur. Et, à mesure que les souvenirs s'amoncellent, s'égrène une liste apparemment interminable de noms de femmes. Qui sont-elles ?
     On comprend assez vite qu'il s'agit de la liste des victimes de Thomas. Et, du coup, les souvenirs, tantôt heureux, tantôt frustrants, prennent une autre épaisseur : tous ont concouru à faire du narrateur ce qu'il est devenu, à savoir un monstre. Ce terme est ici à prendre selon plusieurs sens : Thomas semble en effet être un enfant déficient mentalement, même si cela ne transparaît pas tout de suite ; la monstruosité naît ici du regard des autres. Du coup, l'enfance de Thomas, qui aurait pu être relativement heureuse – n'étaient l'absence du père, et la présence toute relative de la mère – se révèle une expérience particulièrement éprouvante pour le petit Thomas. Son caractère va alors se forger, jusqu'à l'accomplissement de son premier acte ignoble. Dès lors, la monstruosité a changé de niveau : Thomas s'en est imprégné, l'a digérée, appréhendée, et s'en sert. Il ne s'agit pas d'une vengeance, loin de là, plutôt une philosophie, une hygiène de vie – ce qui nous le rend encore plus incompréhensible que s'il avait « simplement » voulu faire payer ces femmes pour ce que la société lui a fait.
     Ne vous attendez pas à ce que Jaccaud se lance dans des descriptions glauques des atrocités commises par Thomas. Bien sûr, certaines scènes clés de la constitution du monstre sont autant de passages obligés. Mais globalement l'intérêt de l'auteur est ailleurs, dans la genèse de l'être abject qu'est devenu Thomas, genèse due à la conjonction de multiples facteurs parfois anodins. Le lecteur est alors confronté à un être résolument autre, l'altérité remplace la monstruosité, et l'expérience est tout autant passionnante que dérangeante.
     On l'a dit, ce livre se déroule en 2048, dans un lieu mystérieux, asile ou prison. C'est là la principale faiblesse de ce roman. En effet, ce cadre est très peu exploité, de telle sorte qu'on ne comprend pas bien ce que Jaccaud veut nous dire en situant l'action dans le futur. La même histoire, située de nos jours, n'aurait rien perdu de sa force. En l'état, cet aspect futuriste semble plaqué artificiellement, ni plus ni moins. De plus, si les scènes de manipulation entre Thomas et sa psychiatre, Mme Crab, sont assez réjouissantes, sa rencontre avec deux autres pensionnaires de son établissement, l'un d'entre eux tout droit sorti du Freaks de Tod Browning, l'autre d' « Un élève doué » de Stephen King, peinent à convaincre.
     Au-delà des scènes de 2048, même dans celles appartenant au passé, l'imaginaire est au cœur du livre : Thomas et son frère Ray s'inventent des mondes de fantasy pour interpréter leur enfance ; ils jouent aux jeux de rôle, sont amateurs de comics de super-héros... On sent la volonté de l'auteur de rendre hommage à tous ces univers de fiction, qui font ici office de substrat culturel, tout en s'en émancipant en trouvant sa propre voie.
     En définitive, Monstre (une enfance) est un premier essai encourageant : malgré des imperfections dans la construction, Frédéric Jaccaud développe une thématique très personnelle et forte – il sait déjà où il veut aller en tant qu'écrivain –, avec une maîtrise formelle assez impressionnante, jusque dans les fulgurances stylistiques.

Bruno PARA (lui écrire)
Première parution : 5/9/2010 nooSFere


     Les habitués de Bifrost connaissent bien Frédéric Jaccaud. Collaborateur régulier de la revue, il exhuma pendant plusieurs numéros les écrits des « Anticipateurs », ces papys du genre œuvrant dans ce que l'on pourrait surnommer l'archéo-science-fiction. Mais peut-être ne savent-ils pas que, non content d'être doté d'une érudition impressionnante, le bonhomme est pourvu d'une plume talentueuse. Gageons qu'ils sauront réparer ce tort avec son premier roman, un livre bizarre et dérangeant, édité comme il se doit dans la collection « Interstices ».

     A l'instar de « Soldat de plomb », nouvelle figurant au sommaire de l'anthologie Dragons (cf. critique in Bifrost n°55), Monstre [Une enfance] nous plonge dans l'univers mental d'un enfant : Thomas B. Un point de vue qualifié d'innocent par la sagesse populaire, mais elle a bon dos cette sagesse. Un point de vue également attachant car, à moins d'être un misanthrope notoire, comment ne pas s'émerveiller devant l'imagination enfantine. Toutefois, on découvre assez rapidement que Thomas n'est plus si innocent que cela. Il est même franchement coupable ; une multitude de crimes que l'on qualifiera pudiquement de monstrueux. Thomas est en effet un tueur en série, autant dire LE monstre au regard de notre société policée. Encouragé à se souvenir de son enfance par une énigmatique Mme Crab — on ne sait s'il s'agit d'une thérapeute ou d'une garde chiourme — , il se raconte et il nous raconte la genèse de sa monstruosité. On plonge aux racines du Mal, assemblant les pièces d'un puzzle mental complexe, fait de réécritures, de non-dits, de demi-vérités et de faits mélangés à des fantasmes. Le propos de Jaccaud élude soigneusement l'acte criminel en lui-même (les victimes n'apparaissent que sous la forme d'une liste de noms égrainée à rebours), s'écartant ainsi des recettes galvaudées par les faiseurs de thriller. Il ignore les ressorts de l'enquête, voire de la traque, pour se focaliser sur leur objet : le criminel. Introduisant un décalage par rapport à sa représentation dans l'inconscient collectif, tous ces clichés ressassés par la littérature de gare, il fait du tueur un enfant tiré de la mémoire d'un vieillard, instillant un trouble et une confusion dans les émotions du lecteur qui ne sait plus s'il doit éprouver de la sympathie ou de la répulsion pour celui-ci.

     A ce premier enjeu, plus psychologique, Frédéric Jaccaud vient agréger un arrière-plan puisant dans la subculture et les mauvais genres. Aux ressorts du polar viennent s'ajouter ceux de la science-fiction, de la fantasy, du jeu de rôle et bien d'autres occupations adolescentes. Et pendant que l'intrigue entrecroise deux trames dessinant progressivement les tenants (l'enfance) et les aboutissants (la vieillesse) du parcours de Thomas, l'histoire oscille entre son présent — l'An 2048 — , époque où il est devenu un vieillard décati, et son passé restitué. Pas moins nébuleux que le passé, ce présent interpelle le lecteur. Que se passe-t-il exactement ? Pourquoi les rues à l'extérieur de l'institution où est enfermé Thomas sont-elles désertes ? Quelle est l'origine de la pluie de cendres qui recouvre les immeubles et la chaussée ? La fin du monde est-elle arrivée ? Ces questions, Thomas se les pose aussi. La luminosité spectrale, l'absence de soleil et de chaleur ; difficile pour lui de ne pas voir dans ce collapsus, ce cataclysme lent, terne et silencieux, le triomphe du roi de l'hiver, cette chimère issue de son esprit. Difficile pour le lecteur de ne pas y voir comme un reflet des obsessions intimes de Thomas, tant la perception faussée de la réalité du tueur semble contaminer le « réel » et se superposer comme un calque sur son environnement. En conséquence, Monstre [Une enfance] apparaît comme un roman marqué par l'échec et le deuil, celui de l'innocence et des illusions perdues de l'enfance, avec fort heureusement une touche d'humour absurde afin de ne pas sombrer définitivement.

     A la fois fin du monde et fin d'un monde intime, Frédéric Jaccaud nous invite ici à un voyage au centre de la tête, celle d'un individu ayant basculé définitivement dans la folie. Il invite à la réflexion et bouscule les repères fragiles de la raison. Il nous convie à nous analyser. Aussi, au lieu d'observer le monstre, regardons ce doigt qui le pointe. Il appartient à une humanité au moins aussi monstrueuse dans sa violence que dans son atonie ordinaire. Vous l'aurez compris : de par sa densité, son parti-pris narratif et son étrangeté, le premier roman de Frédéric Jaccaud imprègne durablement les esprits. C'est peu de dire que l'on attend son prochain de pied ferme.

Laurent LELEU
Première parution : 1/7/2010 dans Bifrost 59
Mise en ligne le : 13/12/2012


 

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