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Loco

Joël HOUSSIN


Illustration de Stéphane HERVÉ

RING , coll. Nouveaux Mondes n° (1)
Dépôt légal : septembre 2012
Roman, 242 pages, catégorie / prix : 16 €
ISBN : 979-1-091447-01-0
Genre : Science-Fiction


Autres éditions

Sous le titre Locomotive rictus   OPTA, 1975

Quatrième de couverture
À côté de Loco, Orange Mécanique fait figure de conte pour enfants.
MAURICE G. DANTEC

     « Amplifiée par les haut-parleurs, la voix de Malcolm portait loin dans le no man's land. Les mots franchissaient la ligne de blindés, immobiles et noirs comme de gros scarabées morts, pour aller s'écraser sur les murailles aveugles de la forteresse du Peuple Sain :

     — Enfants du chaos, fils du désastre, sommes-nous condamnés à survivre dans l'effroi éternel pendant que les rescapés du Feu Nucléaire nous narguent dans les forteresses du Peuple Sain ? Quel Dieu a décidé qu'ils pouvaient vivre et nous mourir ? Dans quel livre sont écrites ces lois ? Quelle Science soigne les uns et tue les autres ? Ils sont là-bas, derrière leurs murs ! Ils nous méprisent ! Ils nous ignorent ! Parmi nous, il y a peut-être leur frère, leur sœur, leurs enfants, mais ils ne veulent pas nous voir ! Ils ne veulent pas m'entendre mais je suis l'écho sans fin de l'onde de choc qui va détruire tous les murs ! »

     L'ultraviolent Loco marque le retour d'un romancier hors-norme avec la collision sanglante de deux peuples s'affrontant pour leur survie, après l'Armageddon.

     Abandonné à trois semaines par une mère cruelle, dressé dans la rue, Joël Houssin exerce les métiers de joueur professionnel et éleveurs de chiens nordiques avant de connaître le succès avec la saga sauvage du Dobermann, écoulée à plus de 500000 exemplaires, puis adaptée par Jan Kounen. Auteur d'une soixantaine de romans et nouvelles, devenu scénariste, il n'avait plus publié depuis 1990.
Critiques
 
     Joël Houssin peut revendiquer sans rougir son appartenance avec Kriss Vilá (aka Christian Vilá) à ce courant teigneux et politique de la SF francophone. Ce n'est pas un hasard si le duo a dirigé l'anthologie Banlieues rouges chez OPTA, tentant d'inoculer un peu d'esprit punk dans un genre populaire assoupi. Attaquant la société bourgeoise, vilipendant le spectacle marchand, Houssin et Vilá exprimaient une colère juvénile débouchant sur un nihilisme absolu. Une explosion de violence quasi-païenne et cathartique, à l'opposé de l'esprit progressiste de la SF, mais bien ancrée dans celui du roman noir. De là à faire des deux auteurs des précurseurs du polar SF et de Maurice G. Dantec, qui au passage préface le présent ouvrage, il n'y a qu'un pas que se sont empressés de franchir les éditions Ring.
     Loco pourrait s'intituler Locomotive rictus redux. L'ouvrage est en effet la réécriture du premier roman de Joël Houssin. Si l'intrigue reste peu ou prou la même, la narration gagne en fluidité, en cohérence et en maturité. En contrepartie, l'aspect foutraque — pour ne pas dire punk — du roman subit un lissage sans atténuer en rien la radicalité du propos. Celui-ci pourrait d'ailleurs tenir sur un ticket de bus à destination de la fin du monde.
     L'humanité s'achemine vers son extinction après une orgie nucléaire, bactériologique et chimique. Désormais, les survivants se partagent en deux camps : le peuple sain et les contaminés. Entre les deux, c'est la guerre, menée sans répit et sans quartier. Jusqu'alors le peuple sain est parvenu à endiguer la marée montante des contaminés grâce à un arsenal de virus et par le truchement des expéditions punitives de la Progress, milice lui étant dévouée corps et bien. Mais les équilibres changent et le chaos se tient en embuscade. Un leader charismatique a fédéré les bandes anarchiques. Il s'apprête à déchaîner la révolution. A moins que Kiss Apo, l'apprenti-sorcier des médias, ne s'empare avant lui du pouvoir absolu.
     Bien des thèmes abordés par la suite dans l'œuvre de Joël Houssin resurgissent de cette réécriture de Locomotive rictus. L'atmosphère de fin du monde, l'univers urbain, la violence sous-jacente des rapports humains, avec l'apartheid social en guise de modèle de société, composent un cadre de lendemain qui déchante. Un sentiment d'urgence imprègne le récit et l'on sait par avance que tout finira mal, fracassé sur un horizon d'attente se résumant en deux mots : no future.
     A l'ombre tutélaire de Jim Ballard, Norman Spinrad, Harlan Ellison, Philip José Farmer et Allan Ginsberg, Houssin accouche d'une œuvre monstrueuse, pour ainsi dire nietzschéenne, hantée par des visions apocalyptiques et par des archétypes guère fréquentables. La poignée des gaz dans le coin, on traverse à un train d'enfer les paysages ravagés d'un monde entré en collapsus, celui des hommes, vermine tenace s'accrochant comme du chiendent à son bout de béton, histoire de rejouer sans cesse la comédie humaine, dans le fracas de la guerre de tous contre tous. Et l'on espère vraiment que demain appartiendra aux loups comme le laisse entendre Loco.
     Au final, après le pétard mouillé de Maurice G. Dantec et son Satellite Sisters, Loco se révèle comme le véritable titre du lancement des toutes nouvelles éditions Ring. Une résurrection à ne pas rater.

Laurent LELEU
Première parution : 1/1/2013 dans Bifrost 69
Mise en ligne le : 12/12/2017

Critiques des autres éditions ou de la série
Edition OPTA, Nebula (1975)

 
« L'heure du loup, c'est l'heure où la nuit fait place au jour. C'est l'heure où la plupart des mourants s'éteignent, où notre sommeil est le plus profond, où nos cauchemars sont les plus réels.
C'est l'heure où celui qui n'a pu s'endormir affronte sa plus violente angoisse, où les fantômes et les démons sont au plus fort de leur puissance. »
Ingmar Bergman 1


     Premier roman de son auteur, « Locomotive rictus » est placé sous le signe du loup. Le récit — d'une rare intensité — est l'acheminement du moi et de la civilisation vers « le temps de l'homme mort, (vers) l'heure du loup ».

     Joël Houssin : l'homme aux loups
     (SIDE ONE)

     « L'homme aux loups » est la relation, par Freud, de la cure analytique d'un jeune homme de 22 ans souffrant d'une grave névrose : l'incapacité absolue de se livrer à la moindre tâche 2. L'interprétation d'un rêve fut à la base de la guérison de « l'homme aux loups » (dans ce rêve, l'enfant — âgé de 4 ans — voyait six loups blancs perchés sur des arbres. Immobiles. Avec de grandes queues. Effrayé, il se réveilla en hurlant). A travers les processus usuels du rêve (renversement, déplacement), ce dernier — associé au souvenir d'un conte de Grimm ou un tailleur coupait la queue d'un loup avec des ciseaux — traduisait la crainte de l'enfant de voir trancher son pénis.
     La fréquence du mot « loup » dans le roman de Houssin, la couleur — blanche — de la louve, l'expression « L'homme-enfant-loup » se rapportant à Joël Apocalyps, sont autant d'allusions 3 à l'analyse de Freud et traduisent la ligne de force du roman : la sublimation littéraire du complexe de castration.
     Ce dernier apparaît dans le passage du « viol » de Joan par le Répress « La main de Joan fusa vers le bas ventre du Répress et empoigna les testicules, les broyant impitoyablement dans une poigne de géant », la réflexion de Mondo-côté face du personnage de Joë : « Je tiens à mes couilles, moi ! », les morsures tranchantes suivies du rejet de la chose sectionnée « Joë lui écarta les cuisses et mordit sauvagement la fragile chair rouge... (puis il) cracha le bourgeon sanglant ». « ... les mâchoires de Joan claquèrent, mordant avec une violence inouïe la langue du Répress (... puis elle) cracha le morceau de chair sur le sol », l'omniprésence du fouet (instrument castrateur), la perte du Don des Spirites (castration psychique), enfin la dernière réflexion du Vigile déchiqueté/démembré par les câbles atomiques : « J'm'en fous ! J'peux encore bander ! » p. 61 4.
     Joë Apocalyps est le principal porte-parole de Joël Houssin. Plus significative encore est l'évacuation du diminutif Joë au profit du prénom complet Jonathan dans la liste des passagers de la locomotive. En effet Joë(l) ne peut être un passager, puisqu'il EST la locomotive.
     Mais une critique littéraire n'est pas une cure analytique. Il n'est donc pas du ressort de la critique de savoir comment est né ce complexe (œdipe mal liquidé, développement perturbé de la sexualité infantile... Notons simplement les présences traumatisantes et terribles de Malcom avec son fouet et de Blader avec sa pince métallique. Images terrifiantes d'un père castrateur). Mais la lecture psychanalytique d'une œuvre 5 permet d'en dégager les axes sémantiques et d'en reconnaître la cohérence interne.
     Le complexe de castration est un simple instant de l'évolution de la sexualité infantile. Si cette crise est mal résolue, elle peut être à l'origine de déviations sexuelles. Homosexualité « Une gigantesque armée de jeunes adolescents bardés de cuir noir piétinait en chantant son corps décharné ». Episode de Van Stirner et l'enfant blond, fétichisme du cuir : « Il prit l'uniforme, le couvrit de baisers, le frotta fébrilement contre son visage jusqu'à ce que le cuir polisse ses rides » in « Errât — Homme » nouvelle qui suit « Locomotive rictus », sado-masochisme surtout, fréquence des mots phalliques et castrateurs : fouet, pince métallique.
     Le masochisme est lié au complexe de castration. Culpabilisé pour ses activités autoérotiques infantiles, l'enfant assimile l'absence de pénis chez la fille à une sanction. Il intériorise alors l'interdit et pratique l'autopunition. Le masochisme imprègne « Locomotive rictus ». Masochisme secondaire qui consiste à retourner l'agressivité contre soi, mais aussi et surtout contre le monde (masochisme primaire).
     Face à l'instinct de vie, Freud fut amené à concevoir l'instinct de mort (ou pulsion de mort, ou Thanatos). Cette pulsion de mort, véritable force d'autodestruction, se manifeste au sein de notre civilisation et en nous. Elle tend à transformer l'activité en passivité.
     En ce qui concerne l'individu, elle tend à le faire retourner à l'état inorganique, compris comme état fœtal ; « Une femme laide aux yeux lubriques qui enfonce le cadavre d'un enfant vierge à l'intérieur de son vagin ». Et bien sûr le final du roman : « Et Joë Apocalyps se retrouve, seul, au sein de la Grande horreur impalpable, dans le ventre de Joan dont le cœur palpite encore pour quelques secondes » 7.
     En ce qui concerne la société, elle tend à la détruire totalement par l'apocalypse et par le feu. « Deguello » des valeurs bourgeoises (laminées). Suicide collectif des exploités (contaminés). Le loup n'est — il pas dans notre culture occidentale, « 0le porteur de la gueule des enfers, qui s'ouvre, béante, à l'horizon de la Terre » ? 8. Détruire la société, la raser, l'anéantir.
     Degré zéro de l'humanité.
     Détruire, dit-il (Joël l'Apocalypse). Soi, le monde.
     Thanatos sauvera le monde. « Mais il le sauvera à sa manière c'est-à-dire par le Mal Absolu ».
     Walther : « Flinguez-moi tout ça ».
     Spinrad and « The big flash » : DO IT !
     Joël Houssin : « Crève l'avenir ! Crève le futur ! Crèvent les promesses ! Crève l'espoir ! »
     Nizan : « Le temps des démolitions est venu ».
     Que chacun soit
     que le monde soit
     que l'univers soit
     l'homme aux loups
     « Ne riez plus, charmante Elvire, les loups sont entrés dans la ville. » 9

     Joël Houssin : jeune loup de la SF
     (SIDE TWO)

     Paradoxalement, cette destruction se fait à coups de références, de citations, d'influences. Ainsi, dans ce roman au ton pourtant très personnel, l'écriture est walthérienne, la construction dickienne, le personnage de Joë, jackbarronien... Farmer, le Blue Oyster Cult, Baader/Blader, Allan Ginsberg, etc. sont les éléments d'un collage/passagers d'une locomotive peu désireuse en fait de tout détruire définitivement Il y a contradiction entre le fond et la forme, entre le désir de succomber à la pulsion de mort et la simple volonté de foutre en l'air les vieilles barbes afin de prendre leurs places. Il n'y a pas, alors, destruction, mais simplement remplacement d'une culture par une autre.
     Les imprécations et anathèmes lancés contre notre société traduisent une volupté de la décadence, spécifiquement bourgeoise. (Attention : je ne traite pas Joël Houssin de bourgeois je dis simplement que son discours a toutes les harmoniques de celui d'un intellectuel bourgeois masochiste, fasciné par la pourriture et la décomposition de notre vieux monde). Discours d'un moraliste écœuré par tant de perversités, mais qui se roulerait malgré tout dans cette fange. Ce sado-masochisme n'a rien de gauchiste et il n'est pas étonnant que Dick et Spinrad, piliers « ambigus » d'une « révolution ambiguë » soient les auteurs préférés de Houssin.
     « Cette planète idiote s'acharne dans sa mixture de sexe, de génocides, d'ultra-violence. Les fastes lucifériens de l'obsession psychotique se plongent dans les océans de sueur où viennent flotter de longues tresses d'algues graisseuses et qu'agrémentent quelques pittoresques perversions, quelques sillons poisseux sur un visage de clown triste... »
     L'exorcisme des fantasmes a de bien curieuses lueurs. Mais on ne peut pas vivre son masochisme sans être un homme de contradictions. Joël Houssin est lucide sur la nature ludique de notre monde, les premiers chapitres du roman sont bridgés ! sur la relativité du vrai et sur l'inanité de nos agissements. Certes « Dans les cavernes de l'ordre, les artistes n'ont qu'un devoir ; forger des bombes ! » (Writing pop star, cité p. 101). Mais le vieux monde capitaliste est prodigieusement habile dans l'art du désamorçage. Cette dialectique de la récupération n'est-elle pas la forme ultime de la castration ? L'assumer n'est-ce pas faire preuve du plus subtil des masochismes ?
     « On ne s'évade pas aisément du spectacle. Un palais des glaces est un palais des glaces, et qui croit abolir l'image ne fait jamais qu'en changer. A trop citer devant soi le bourgeois, on produit un effet de miroir, on devient le négatif du bourgeois. »
     Lucide, trop lucide !
     Il faut lire « Locomotive rictus » dans le ricanement des hyènes, le hurlement des loups, le crissement du cuir et le sifflement du fouet.
     Il faut lire « Locomotive rictus » lorsque les loups escaladent les remparts du vieux monde capitaliste, des sexes entre leurs dents.
     Il faut lire « Locomotive rictus » car Joël Houssin, moraliste pervers et chantre fou d'un monde dévoré par le chancre, crèvera en écrivant, dans un dernier rictus et dans le halètement des locomotives homosexuelles.
     Il faut lire « Locomotive rictus » et dérailler de plaisir.

Notes :

1. Cité dans « La revue du cinéma, Image et son » n° 226 p. 63. Bergman a réalisé en 1967 un film intitulé « L'heure du loup ». Dans une séquence, le personnage principal, interprété par Max Von Sydow, rêve qu'un enfant cherche à le mordre (= castrer).
2. Histoire d'une névrose infantile » (1918).
3. La perfection avec laquelle vont s'agencer les pièces du puzzle psychanalytique laisse planer un doute sur la spontanéité — ou aspect « écriture automatique » — du récit. N'y a-t-il pas plutôt manipulation consciente du texte et du lecteur par un auteur parfaitement au courant de ses pulsions profondes ? (Ce qui n'enlève rien è la valeur du roman bien entendu).
4. Sans oublier « Speed, jeune homme de mon cœur » in HDF 34 : « Ses yeux s'agrandirent d'horreur et il hurla sous la morsure insoutenable. Il sentit tout son ventre attiré vers l'extérieur, puis un éclair lui cisailla le cerveau. Son moignon phallique roula sur le sol ».
5. Que d'aucuns, impuissants à lire un livre plus loin que le bout de leur nez gluant d'une prétentieuse subjectivité, nomment freudisme de pacotille.
6. A propos de « Super-Jam pour un Noël rouge » (nouvelle de Houssin in l'anthologie de Walther, chez Opta : « Les soleils noirs d'Arcadie ») Sacha Ali Airelle parle du « Triomphe du Cuir Glorieux » (Argon 4). Mais qui est S.A. Airelle ?
7. Deux images répulsives de la mère qui contrastent avec celle de la louve blanche, symbole de la maternité : « La louve blanche était couchée sur le flanc, offrant ses mamelles à sa première portée endormie » (p. 178).
8. Dictionnaire des symboles — Seghers.
9. Walther, Spinrad, Nizan, Elvire... autant de passagers de la Locomotive en rut.

Denis GUIOT
Première parution : 1/12/1975
dans Fiction 264
Mise en ligne le : 2/12/2014

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