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La Science-fiction en France. Théorie et histoire d'une littérature

Simon BRÉAN


Illustration de Stéphane MERCIER

PRESSES DE L'UNIVERSITÉ DE PARIS-SORBONNE , coll. Lettres françaises
Dépôt légal : 2012
Première édition
Essai, 502 pages, catégorie / prix : 22 €
ISBN : 978-2-84050-851-9
Genre : Science-Fiction



Quatrième de couverture
     « La science-fiction vaincra ! », lance Raymond Queneau à des lecteurs français incrédules, en 1953. Soixante ans plus tard, la science-fiction s’est bel et bien répandue partout. Ses images sont connues de tous. ?Il a pourtant fallu des générations d’écrivains avant que cette littérature n’obtienne une reconnaissance de fait.

     Ce livre retrace l’histoire de la lutte pour l’affirmation du genre en France et pour la légitimité d’une science-fiction française, unissant l’imagination scientifique à la Jules Verne aux inventions des maîtres américains. À travers une histoire éditoriale complexe et de longue haleine, il propose une initiation originale aux thèmes de la science-fiction, qui vivent, mûrissent et évoluent avec le temps, pour former un riche patrimoine littéraire. Sous la plume des écrivains français, Gérard Klein, Stefan Wul, Philippe Curval, Pierre Pelot, et bien d’autres, le lecteur verra naître des mondes possibles et extraordinaires, dont l’étude pourrait apporter un sang neuf aux théories contemporaines de la fiction.

     Simon Bréan, ancien élève de l’ENS Ulm, est agrégé de lettres classiques et docteur en littérature française. Chercheur rattaché à l’équipe « Littérature française XIXe-XXIe siècles » de l’université Paris-Sorbonne, il est spécialiste de la littérature de science-fiction d’expression française et s’intéresse aux théories de la fiction. Il est secrétaire de rédaction de la revue en ligne Res Futurae.
Critiques
 
     Les études littéraires sur la SF sont rarissimes, frilosité que déplore Gérard Klein dans sa préface après un bref état des lieux. C'est donc tout à l'honneur de Simon Bréan que de proposer une théorie et histoire de la littérature de science-fiction en France, centrées sur les trois premières décennies, des années 1950 à 1980. Voici déjà un parti pris à rebours des thèses traditionnelles : si Bréan inventorie rapidement la proto-SF, de la fin du XIXe siècle à la seconde guerre mondiale, il n'y voit pas de relation de continuité avec la SF d'après-guerre, qui est d'influence états-unienne. Son corpus thématique se situe davantage en concurrence avec le corpus anglo-saxon, déjà solidement constitué lors de sa réception en France, et vers lequel la proto-SF ne semblait pas converger. Elle s'organise autour d'une poétique de l'anomalie, dans une méfiance de la science peu orientée vers l'esquisse de nouvelles perspectives.
     En introduction, évacuant d'emblée la relégation de la SF en genre, Simon Bréan définit et justifie avec minutie les termes qu'il emploiera avant d'engager le débat. Ainsi, toute fiction est pour lui soumise à un régime ontologique (le monde dans lequel s'inscrit la fiction) de type poétique (minimaliste pour la littérature ayant le réel pour référent) matérialiste (l'effet de réel du texte) qui se décline selon trois modes : extraordinaire, rationnel, spéculatif.
     Quelques points de sa thèse concernant les précurseurs et modèles sont discutables, sans cependant mettre à mal le propos général. L'analyse pointe bien le malentendu qui s'instaure entre deux types de lecteurs, conduisant, malgré des débuts prometteurs, à séparer la SF des autres littératures. Selon Bréan, le rendez-vous manqué, la survie en tant que niche éditoriale, contrarient davantage encore l'émergence d'une école française, déjà handicapée face au socle solide d'une SF US vieille de trente ans, à laquelle elle est censée se rallier sans cependant l'imiter. Il lui faudra précisément trois décennies pour asseoir sa spécificité et acquérir son autonomie, chacune d'elles traitant de l'espace selon un axe particulier : l'aventure spatiale contrariée, l'exploration planétaire et la fuite hors de monde inhospitaliers, ce qu'une analyse du corpus (un millier d'ouvrages !) met en évidence.
     Celui-ci, très large, accorde une même attention aux auteurs du Fleuve noir qu'à ceux du « Rayon fantastique » ou de « Présence du futur ». Une vingtaine d'entre eux sont plus particulièrement analysés, décennie par décennie, accordant une place privilégiée à Gérard Klein et Pierre Pelot (Steiner et Wul en second plan), ainsi qu'à l'œuvre isolée de Surface de la planète de Daniel Drode, qui résume à elle seule les malentendus des origines.
     L'étude historique fait ressortir les faits saillants, comme la longévité de la collection « Anticipation » du Fleuve noir soumise à des exigences éditoriales figées, le rôle central de la revue Fiction et celui, essentiel, de Gérard Klein, comme promoteur incontournable aussi bien comme auteur, critique et éditeur. Cette mise en perspective éclairante, enrichie de lectures mais aussi de réceptions critiques, est complétée par un rapide bilan historique jusqu'à nos jours.
     La seconde partie tente de dégager les spécificités littéraires de ce même corpus, ce qui occasionne quelques répétitions dans la présentation et le résumé d'œuvres, peu dérangeantes ceci dit, en raison des éclairages différents. Simon Bréan reprend et prolonge les théories de ses prédécesseurs, du novum de Darko Suvin à la xéno-encyclopédie de Richard Saint-Gelais. En abordant successivement les constructions lexicales et les néologismes aptes à produire des réalités jusque-là indistinctes, les stratégies discursives pour matérialiser un monde, rhétorique doublée d'une nécessaire participation du lecteur à la création de l'univers (il constitue pour ce faire son propre vade-mecum), Simon Bréan semble dégager des propriétés et reproduire des processus d'écriture et de lecture propres à l'ensemble de la science-fiction.
     S'il faut établir des différences, c'est à partir du macro-texte, notion originale que Bréan prend le temps de défendre point par point et qu'on peut définir comme étant les coordonnées précises d'une culture en un temps et un lieu donnés, artefact modelant l'horizon d'attente des œuvres nouvelles. Cette notion est peu opérante en littérature générale, qui n'entretient pas avec le monde réel un rapport aussi dynamique, au contraire de la SF, littérature collective qui procède par ajouts, implique le lecteur et suppose, de la part de l'auteur, une connaissance de l'ensemble du champ, sous peine de manquer de pertinence. L'approche théorique de Simon Bréan est de nature à délivrer une définition plus précise de la science-fiction. Ainsi, cette phrase au détour d'un commentaire : « Produit artistique, elle incorpore et transforme en données fictionnelles des représentations et des analyses du monde réel, qui dialoguent librement avec des images récemment extrapolées et des modèles généraux formés par le raffinement incessant d'anciennes conceptions. »
     Le graphique des intersections des trois régimes ontologiques matérialistes donné en conclusion situe avec une remarquable efficacité les différents genres et leurs articulations. En annexe, des chronologies indicatives de la SF ou de l'édition en France complètent cette lecture en tous points passionnante. Adapté de la thèse de doctorat en littérature française que Simon Bréan a soutenue à l'ENS en 2010, cet ouvrage est non seulement indispensable sur le plan de l'analyse littéraire, mais se veut aussi, grâce à ses patients résumés, un guide de lecture qui saura guider le profane dans sa découverte de la science-fiction française.

Claude ECKEN (lui écrire)
Première parution : 1/4/2013 dans Bifrost 70
Mise en ligne le : 14/1/2018


     Étudier la science-fiction française à travers 3 décennies de publication, de 1950 à 1980, tel est l’objectif de Simon Bréan dans cet ouvrage, publication dérivée de sa thèse de doctorat en littérature soutenue en novembre 2010 à la Sorbonne. C’est tout d’abord un travail rare : Gérard Klein, dans la préface, dit avoir connaissance d’une quinzaine de thèses sur la SF depuis 1945. C’est ensuite un travail imposant, puisque le livre atteint les 500 pages.

     Entrons dans le détail. Après une préface où Gérard Klein parle, comme souvent, de Gérard Klein, Simon Bréan consacre un premier chapitre aux précurseurs (jusqu’à 1950), aussi bien français qu’américains, détaillant les spécificités des deux modèles, d’un coté l’imagination scientifique (ou le merveilleux scientifique), de l’autre la science-fiction qui fait suite à la scientific romance. L’auteur produit ensuite un chapitre par décennie, dans lesquels il décrit les auteurs et leurs questionnements, les collections marquantes et la place de la SF dans le panorama culturel de l’époque. A cet historique succède trois chapitres plus théoriques sur, pour le dire grossièrement, le fonctionnement de l’écriture de science-fiction : ses objets, ses codes, ses univers, ainsi que la singularité de l’écriture de science-fiction, son évaluation et sa participation à l’univers collectif de la SF. Pour les lecteurs les plus exigeants, cette partie est certainement la plus intéressante par les pistes de réflexion qu’elle amène, d’autant plus que de telles analyses sont rares en France.

     Cet ouvrage est une mine pour tout amateur de SF qui veut découvrir l’histoire du genre en France. Le texte est clair, de nombreux auteurs et ouvrages sont évoqués, les concepts sont expliqués simplement, bref, le livre se lit avec grand plaisir et l’érudition de l’auteur (due à un énorme travail) passionnera les lecteurs.

     Du côté des regrets et défauts (il y en a forcément dans un ouvrage de ce type), on notera tout d’abord un manque de données quantitatives et qualitatives. Pour le quantitatif, si l’auteur parle du succès de certains romans ou des périodes de crise, aucun chiffre de tirage ou de vente n’est donné (sauf une fois, indirectement). De même pour le qualitatif : les romans sont présentés de manière assez neutre, et un lecteur voulant découvrir les œuvres sera bien ennuyé pour choisir parmi les dizaines d’écrits évoqués, la qualité littéraire n’étant pas abordée. Certes, il est difficile de faire un classement et ce n’est pas le sujet de l’ouvrage, mais quand même, des indications auraient été bienvenues dans la bibliographie primaire ( parties 1.1 et 1.2). Un amateur actuel de SF risque d’être décontenancé en piochant un Peter Randa ou un Georges Murcie, alors qu’il aurait pu être guidé vers un Jeury, un Pelot ou un Wul. Deuxième défaut : l’omniprésence de Gérard Klein et la minoration des autres acteurs de l’époque, comme Jacques Sadoul ou Alain Dorémieux. On a l’impression à la lecture de La science-fiction en France que Klein est le personnage principal et que les seconds rôles sont bien pâles. Enfin, à étudier les spécificités de la science-fiction française, Simon Bréan me semble passer un peu vite sur l’influence du domaine anglo-saxon, notamment dans la décennie 70, où, particulièrement en France, beaucoup d’auteurs ont écrit sous l’ombre du géant Philip K. Dick.

     Mais soyons clair : ces défauts sont mineurs par rapport à la valeur de l’œuvre ; le livre de Simon Bréan sera un excellent guide dans ces trois décennies de création littéraire française pour la plupart des lecteurs.

René-Marc DOLHEN
Première parution : 29/3/2013 nooSFere

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