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Des larmes sous la pluie

Rosa MONTERO

Titre original : Lágrimas en la lluvia

Cycle : Bruna Husky vol.

Traduction de Myriam CHIROUSSE

MÉTAILIÉ , coll. Bibliothèque hispanique
Dépôt légal : janvier 2013
416 pages, catégorie / prix : 21 €
ISBN : 978-2-86424-894-1   
Genre : Science-Fiction 

Photographie de couverture (c) Luca Pierro / Getty Images.



    Quatrième de couverture    
     États-Unis de la Terre, 2109. Les réplicants meurent dans des crises de folie meurtrière tandis qu'une main anonyme corrige les Archives Centrales de la Terre pour instrumentaliser l'histoire de l'humanité.
     Bruna Husky, une réplicante guerrière, seule et inadaptée, décide de comprendre ce qui se passe et mène une enquête à la fois sur les meurtres et sur elle-même. Aux prises avec le compte à rebours de sa mort programmée, elle n'a d'alliés que marginaux ou aliens dans ce tourbillon répressif, vertige paranoïaque, qui emporte la société.
     Rosa Montero choisit un avenir lointain, hérité de Philip K. Dick et de Blade Runner, pour nous parler de ce qui fait notre humanité, la certitude de notre mort et de celle de ceux que nous aimons. Ses personnages sont des survivants qui s'accrochent à la morale politique, à l'éthique individuelle, à l'amitié et à l'amour.
     Elle construit pour nous un futur cohérent, une intrigue prenante qui nous touche et nous fait réfléchir. Elle écrit avec passion et humour, des outils essentiels pour comprendre le monde.

     « La grande force vitale de ce livre est peut-être juste ce que les lecteurs attendaient depuis longtemps. »
Ursula Le Guin

     « Voici un roman qui appartient au genre le plus important de la littérature : celui des livres qui nous touchent. »
Revista Qué Leer

     Rosa MONTERO est née à Madrid où elle vit. Après des études de journalisme et de psychologie, elle travaille au journal El Pais. Elle est l'auteur de romans à grand succès traduits dans de nombreuses langues, parmi lesquels La Fille du cannibale (Prix Primavera et best-seller en Espagne), Le Roi transparent et Instructions pour sauver le monde.
 
    Critiques    
     Régulièrement, Métailié nous propose des romans de science-fiction, qui passent relativement inaperçus des amateurs, du fait de leur publication chez un éditeur non spécialisé. À en croire son titre, Des larmes sous la pluie ne sonne pas spécialement spéculatif. Pourtant, un petit détail devrait attirer notre attention sur la couverture : l'œil de la femme, à la pupille féline. En effet, la distribution de ce roman n'est pas simplement humaine : nous sommes en 2109, et les Réplicants sont parmi nous, en quantité non négligeable. Créés à l'origine pour s'occuper des basses tâches (travail dans les mines et guerres, notamment), ils ont réussi peu à peu à revendiquer leurs droits et à faire en sorte qu'ils soient considérés comme des êtres normaux. Pas totalement néanmoins, car une différence fondamentale les distingue des humains : leur espérance de vie, extrêmement réduite, puisqu'ils « naissent » à vingt-cinq ans (avec des souvenirs très réalistes concoctés par des scénaristes patentés) avec au maximum une dizaine d'années de vie avant que la TTT (Tumeur Totale Techno) ne les emporte. Bruna Husky est une Réplicante, ancien membre des forces de combat ; elle exerce le métier d'enquêteur privé. Lorsque plusieurs techno-humains commencent à partir en vrille, notamment l'une de ses voisines, qui se croit humaine et se retire un œil pour le prouver, Bruna se décide à fouiner. Elle découvre bientôt qu'un trafic de mémoires vérolées s'est mis en place. Qui en est responsable, et quel est son but ? C'est ce que Husky va tenter de comprendre, tandis que les cas de morts brutales de Réplicants se multiplient, parfois avec des dommages collatéraux parmi les humains, faisant resurgir les vieilles haines que ces derniers éprouvent pour les techno-humains.
     Rosa Montero nous propose ici un libre développement de l'univers dépeint dans Blade Runner. Dès lors, le titre du roman devient clair : Des larmes sous la pluie renvoie directement à la scène du film de Ridley Scott, lorsque Roy Batty, joué par Rutger Hauer, meurt sur le toit d'un immeuble, sous une pluie battante. Car le propos de ce roman est bien là : parler de la condition humaine temporaire, et de notre mort inéluctable. Décrit par le prisme des Réplicants, à l'espérance de vie nettement réduite par rapport à la notre, le phénomène en voit ses effets démultipliés : Bruna Husky ne cesse de se rappeler de son compagnon décédé de la TTT, et répète comme un mantra le temps qu'il lui reste à vivre. Cette peur insondable constitue ainsi le principal moteur psychologique du livre, à mesure qu'elle croise d'autres personnes qui, comme elle, sont confrontés à la perte des leurs et/ou au sentiment de leur mort prochaine. Des larmes sous la pluie se révèle donc un roman sur la mort et le deuil ; mais pas uniquement. Car, dans le laps de temps qui nous concerne, il faut bien vivre, et tous n'ont pas la même philosophie. Si Bruna souhaite simplement continuer à (sur)vivre, d'autres sont nettement plus dangereux, et professent la haine de l'autre. C'est le cas des Suprématistes humains, parti politique dangereux qui prône la Terre aux humains, et de parquer les Réplicants dans des camps où ils s'éteindront petit à petit des effets de la TTT. Les troubles sociétaux liés à la mort parfois brutale – puisqu'elle entraîne dans le trépas des êtres humains – vont être du pain béni pour les Suprématistes, qui pourront ainsi faire jouer ce levier pour raviver la haine de l'autre qui affleure en permanence dans l'esprit de leurs concitoyens. Tout l'enjeu des recherches de Bruna sera de boucler son enquête avant que la situation ne dégénère, histoire de sauver ce qui peut l'être. Le parallèle avec la situation mondiale actuelle, qui voit la montée généralisée de l'intolérance et de la détestation d'autrui, est transparent : Rosa Montero ne fait rien d'autre que nous parler de nous-mêmes.
     Thématiques de la condition humaine, de la mort et du deuil, de la haine de l'étranger : pour des sujets aussi forts, mieux vaut que le monde décrit par Rosa Montero soit suffisamment crédible, sous peine d'affadir le propos. L'auteur a donc particulièrement travaillé son background ; celui-ci nous est livré par petites touches, des articles mentionnés par un archiviste, qui n'ont pas simplement vocation à nous informer sur l'univers dépeint, mais participent aussi du développement de l'intrigue. Si certains points semblent un peu moins cohérents (la présence d'extra-terrestres, dont l'un a un pouvoir bien pratique si l'on mène une enquête policière), globalement le décor est solidement planté, et plausible. La progression des investigations de Bruna est bien maîtrisée, de même que la montée de la tension qui se répand dans toutes les couches de la société. Quant aux personnages, de par leurs interrogations, ils ne peuvent qu'être intéressants ; Montero excelle néanmoins à les décrire, les travaille en profondeur, notamment sa principale protagoniste, qui se révèle à la hauteur de l'inoubliable Roy Batty.
     Libre développement de l'univers de Blade Runner (aussi bien le livre de Dick que le film de Scott), livre aux thématiques universelles, au décor crédible et aux personnages forts, et dont on signalera au passage la très bonne traduction de Myriam Chirousse, Des larmes sous la pluie se révèle sans aucun doute comme un excellent roman de science-fiction, l'un des meilleurs qu'il m'ait été donnés de lire ces dernières années.
     « J'ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l'épaule d'Orion. J'ai vu des rayons fabuleux, des rayons c briller dans l'ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l'oubli comme des larmes sous la pluie. Il est temps de mourir. »

Bruno PARA (lui écrire)
Première parution : 7/4/2013 nooSFere


 
     Comme des larmes sous la pluie...
     Ainsi va la vie de Bruna Husky. Quatre ans, trois mois et vingt-neuf jours ; tel est le temps qu'il lui reste avant de mourir. Cruelle perspective réveillant dans son esprit des bouffées d'angoisse chaque matin. Avec un compte à rebours en guise d'avenir et un passé contrefait, encodé dans son cerveau par un mémoriste anonyme, Bruna a toutes les raisons du monde de s'abîmer dans la boisson et la dépression. Mais rien n'y fait, rien ne parvient à gommer la réalité. Bruna est un réplicant, autrement dit un androïde. Un humain artificiel haï par les humains naturels dont elle copie l'apparence à l'exception de la pupille de ses yeux, seul signe distinctif de son caractère techno-humain.
     En ce début du XXIIe siècle, l'humanité ne semble pas en effet avoir renoncé à ses vieux démons. Après des décennies de catastrophes successives, des guerres et des génocides, l'unification politique du monde a ramené une paix précaire. Cependant, la ségrégation sociale règne, indemne, la paupérisation d'une partie de la population nourrissant toujours la même frange favorisée. Elle donne également de la substance aux discours extrémistes, alimentant une nouvelle guerre froide entre terrestres et mondes en orbite autour de la Terre. Et comme si cela ne suffisait pas, elle alimente un conflit larvé qui oppose le Mouvement Radical Réplicant, défendant l'égalité des droits, aux Suprématistes, partisans de l'éradication des techno-humains. Dans un climat de paranoïa générale, les problèmes patents, crise, réchauffement du climat, pauvreté endémique et exclusion dont sont victimes les bestioles, ces quelques rares extraterrestres vivant sur Terre, ne scandalisent pas grand monde.
     Bruna Husky se sent loin, très loin de toute cette agitation, même si son métier lui en fait côtoyer les angles morts au quotidien. Plongée dans un spleen tenace, elle se sait sans passé ni avenir. Alors, elle boit un coup, parce que c'est dur, s'accrochant aux bribes du seul souvenir réel qui lui reste. Celui de son amant, Merlin, mort de la TTT (Tumeur Totale Techno). L'obsolescence programmée promise à chaque répliquant par leur créateur. Elle se rappelle les bons moments passés en sa compagnie. Un processus devenant de plus en plus difficile, car là aussi le temps n'épargne rien. Il efface les visages et arase les sensations. Il modifie aussi les réminiscences, magnifiant les sentiments et recomposant les scènes du passé en leur donnant une touche de fausseté. « Comme des larmes sous la pluie. Tout passerait et tout serait rapidement oublié. Même la souffrance. »
     On pourrait intituler le roman de Rosa Montero « Blade Runner redux », tant le film de Ridley Scott imprègne ses pages. Une influence avouée jusque dans le titre, allusion au sublime monologue du réplicant Roy Batty. « J'ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l'épaule d'Orion. J'ai vu des rayons fabuleux, des rayons C briller dans l'ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l'oubli comme des larmes sous la pluie. Il est temps de mourir. »
     Dans le roman de Rosa Montero, les androïdes ont obtenu des droits égaux aux hommes. Un statut acquis de longue lutte et encore contesté par les extrémistes humains. Un statut ne leur épargnant hélas pas la méfiance de la population et une discrimination rampante. Des larmes sous la pluie ne relève pas de la SF spéculative, toute entière tournée vers la sidération. Rosa Montero sonde d'autres abîmes : ceux de l'âme humaine. A bien des égards, le livre de l'auteure espagnole lorgne du côté de la dystopie, même si son dénouement dévoile une lueur d'espoir, comme une amorce d'évolution positive. Difficile de ne pas voir dans ces Etats-Unis de la Terre un décalque de l'Union européenne. Il est aisé également de percevoir un écho de notre monde en crise. L'action se déroule d'ailleurs essentiellement à Madrid, à l'exception de quelques échappées historiques et géopolitiques dévoilées au cours d'intermèdes informatifs, non sans rapport avec l'intrigue.
     Montero use des codes du roman noir. Bruna, détective solitaire et désabusée, ne se distingue pas tellement de ses devanciers, durs à cuire conscients qu'ils ne changeront pas le monde, mais satisfaits s'ils parviennent déjà à redresser un tort. Au fil de l'enquête, pendant que les cadavres s'amoncellent, elle aborde des thèmes plus essentiels. On retrouve cette question de la définition de l'humain, chère à Philip K. Dick, les plus humains n'étant pas forcément ici ceux que l'on croit. L'auteur s'interroge aussi sur la mémoire et la mortalité. Bien des sujets traités dans le mainstream nous dira-t-on à bon droit. Mais la SF ne se cantonne pas ici au seul aspect cosmétique. Elle n'est pas un artifice de l'ordre du décor. Elle offre l'opportunité de multiplier les possibles, permettant à Rosa Montero de souligner quelques travers de notre présent, tout en imaginant d'autres dérives, amusantes ou dramatiques.
     Au final, malgré une intrigue un tantinet linéaire et classique, Des larmes sous la pluie se révèle convaincant. Les amateurs de SF et de roman noir éprouveront sans doute une impression de déjà lu. Fort heureusement, ce reproche est vite oublié grâce à une atmosphère addictive à laquelle on succombe d'autant plus facilement qu'elle rappelle celle du film Blade Runner. Toutefois, loin de se limiter au simple hommage, Rosa Montero livre aussi quelques réflexions sociétales pertinentes. Bref, voici de quoi réconcilier les adeptes du mainstream avec les marottes des fans des mauvais genres. Inutile de dire qu'on recommande.

Laurent LELEU
Première parution : 1/4/2013 dans Bifrost 70
Mise en ligne le : 20/1/2018


 

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