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Terminus Radieux

Antoine VOLODINE




SEUIL (Paris, France), coll. Fiction & Cie
Dépôt légal : août 2014
Roman, 624 pages, catégorie / prix : 22 €
ISBN : 978-2-02-113904-4
Format : 14,0 x 20,5 cm  
Genre : Science-Fiction

Ce roman a obtenu le Prix Médicis 2014.



    Quatrième de couverture    
     Des siècles après la fin de l'Homme rouge, dans une Sibérie rendue inhabitable par les accidents nucléaires, des morts-vivants, des princesses et des corbeaux s'obstinent à poursuivre le rêve soviétique.
 
    Critiques    
     Dans un futur indéterminé, au milieu d’une taïga irradiée par une série d’accidents nucléaires, le dernier roman d’Antoine Volodine s’attache à plusieurs personnages rescapés de la chute de la deuxième Union soviétique. Kronauer et son ami Iliouchenko sont deux anciens soldats qui ont abandonné l’armée devant la poussée de l’envahisseur fasciste. Affaiblis, malades, ne sachant plus s’ils sont encore vivants ou bien déjà morts, dans un état proche du bardo du bouddhisme tibétain, ils se séparent pour trouver du secours.
     Kronauer parvient au Terminus radieux qui donne son titre au roman, un ancien kolkhoze abritant une communauté regroupée autour d’une pile atomique « devenue folle ». Celle-ci, enfoncée dans un puits de deux kilomètres de profondeur, est l’objet d’un véritable culte dirigé par Mémé Oudgoul, à la fois vieille sorcière plus que centenaire, Baba Yaga nucléaire et héroïne de la Seconde Union soviétique pour ses actions de liquidatrice sur les sites irradiés.
     Mais le principal dirigeant du kolkhoze Terminus radieux est son mari, Solovieï, le sorcier-dictateur qui tire son pouvoir de sa capacité à plonger dans le feu nucléaire et à naviguer dans les rêves d’autrui. Solovieï, sournois, violent et autoritaire, est aussi un père jaloux qui étouffe ses trois filles sous ses attentions incestueuses.
     Pendant ce temps, Iliouchenko part à bord d’un convoi ferroviaire peuplé de soldats et de prisonniers, sans qu’aucun d’eux ne sache plus vraiment qui appartient à quelle catégorie. Le train erre à travers la steppe à la recherche de la terre promise soviétique, un hypothétique goulag. Le voyage de cette version anarcho-communiste du Vaisseau fantôme est ponctué de haltes où l’on récite les plus beaux poèmes du répertoire marxiste-léniniste.
     Les différentes récits s’entremêlent, les personnages secondaires se racontent et livrent chacun un pan de l’histoire de cette Seconde Union soviétique, de sa chute et de la survie dans cet univers post-apocalyptique. Le temps s’étire ; d’errants, les personnages deviennent des ermites, ils retournent à la forêt, à la nature qui, petit à petit, reprend ces droits sur ces terres autrefois ravagées par l’homme.

     Terminus radieux est un roman sur ce qui reste après la révolution, après l’utopie, après l’humanité. Si le qualificatif de « roman post-apocalyptique » vient à l’esprit (l’apocalypse, ici, est triple : politique avec l’effondrement d’un régime soviétique, militaire avec la déroute de l’armée, écologique à cause de toutes ces centrales devenues incontrôlables), l’atmosphère n’a pas la noirceur qu’on rencontre habituellement dans ce genre. Volodine plonge plutôt le lecteur dans une douce hébétude. Ses personnages ne sont pas des survivants luttant avec l’énergie du désespoir pour ne pas disparaître, ils font au contraire preuve d’un certain fatalisme, ils s’accommodent de leur univers en décrépitude.
     Cette absence d’instinct de survie s’explique avant tout parce qu’il n’est pas acquis qu’ils soient encore en vie, flottant dans une sorte d’entre-deux mal défini, ambigu, pas vraiment morts mais plus tout à fait vivants, rendus immortels par les radiations mais en même temps d’une grande fragilité, une superposition d’états qui tient davantage du bardo tibétain que du chat de Schrödinger.
     La nostalgie du monde d’avant est bien là, mais c’est une nostalgie pleine de douceur et tempérée par un humour très présent, cet humour désespéré qui se moque avec tendresse de la résignation de l’homme, d’abord devant l’absurdité bureaucratique de l’administration soviétique, de son embrigadement et de son style « poético-réaliste », mais aussi devant sa condition actuelle. Soumission à l’arbitraire des chefs, à la violence physique de quelques brutes qui ont profité de l’effondrement de la société pour se reconvertir dans le brigandage, aux difficiles conditions de vie dans ces terres irradiées... Lucide, décalé et attendri, le regard que chacun porte sur lui-même et sa situation est tout empli de cet « humour des camps » que revendique Volodine.

     Au cœur de cet univers qui tombe en ruines, porté par le temps qui se dilate autour de protagonistes plus ou moins immortels, Terminus radieux se concentre de plus en plus sur les personnages, les dépouillant de tous les oripeaux de la civilisation, de leur sociabilité, de leurs sentiments. Même leur langage se simplifie et se purifie, la parole se fait rare, la solitude de l’ermite ou de l’errant devient le stade ultime de l’humanité. Par cette réduction des êtres à leur essence primitive, par leur fusion progressive avec une nature qui triomphe de nouveau, on se retrouve bien au centre de la littérature post-apocalyptique, avec une intensité plus forte que dans bien des romans. Comme le dit Lutz Bassmann (l’un des nombreux avatars d’Antoine Volodine) : « tout le vernis de la civilisation disparaît. Reste l'humain. »

     Terminus radieux marque durablement par de nombreux aspects. Les protagonistes sont tous fascinants et attachants, chacun à leur manière : les errants malheureux et hébétés comme Kronauer, le démiurge-dictateur Solovieï, effrayant et formidable, la Mémé Oudgoul, vieille sorcière sympathique pleine de sagesse et de folie dans son dialogue ininterrompu avec la pile atomique, les trois filles de Solovieï, à la fois attirantes, sensuelles, victimes d’un père incestueux et héroïnes pures du féminisme radical chanté par la propagande soviétique... mais aussi les personnages secondaires qui bénéficient des attentions de l’auteur.
     Le récit est riche d’échos qui paraissent familiers au premier abord, mais qui sont subtilement distordus pour créer des sensations ambigües : la dénonciation moqueuse de l’absurdité du régime soviétique et de sa propagande ridicule tempérée par la nostalgie de la Révolution ; l’horreur nucléaire rappelant l’accident de Tchernobyl contre-balancée par une description sensuelle des radiations et de leurs conséquences, pleine d’un humour absurde teinté de réalisme magique ; les codes du roman post-apocalyptique progressivement détournés pour laisser la place à un long poème mélancolique sur la douceur de la mort et du renoncement au milieu d’une nature magnifiée que l’atome a enfin nettoyé.
     Il faut aussi relever la qualité de l’écriture d’Antoine Volodine, un style élégant, à la fois clair et musical, une poésie derrière laquelle subsiste une ironie délicate, un vocabulaire riche et sonore, une langue d’où jaillit de la sensualité y compris dans les éléments les plus inattendus comme le jargon administratif de la bureaucratie soviétique. Sans oublier l’une des caractéristiques de l’auteur, un jeu toujours subtil sur les points de vue, l’ambiguité de la position du narrateur, qui fait naître une sorte de désorientation enivrante chez le lecteur sans jamais le perdre complètement.

     Terminus radieux est sans aucun doute possible l’un des plus beaux romans sur l’Humain mis à nu au milieu d’un monde débarrassé de la civilisation.


Jean-François SEIGNOL
Première parution : 18/1/2015 nooSFere


            Presse dithyrambique, Pierre Jourde satisfait, Prix Médicis. Faut-il en dire plus ?

            Terminus radieux est le dernier roman post-exotique d’Antoine Volodine. Le post-exotisme, SF qui ne veut pas en être, collective, fascinée par l’idéal communiste, dont Terminus radieux serait, si l’on en croit son titre, l’aboutissement.

            Fini de temporiser. Je me lance.

            Terminus radieux est inracontable. C’est une expérience à vivre.

            Contexte : futur, date indéterminée, taïga. La Seconde Union Soviétique, mondiale celle-là, s’est effondrée sous l’assaut de forces contre-révolutionnaires backstage. Effondrement politique, social, mais aussi écologique. Les innombrables mini-réacteurs nucléaires qui réalisaient le rêve écolo-productiviste d’une décentralisation énergétique à la soviétique ont failli, engloutissant d’immenses zones sous les radiations. Hommes et bêtes meurent. La civilisation avec eux.

            Dans ces limbes, deux « lieux ».

            Un train en route pour un hypothétique camp de prisonniers où pourraient vivre enfin heureux, car régulés, les soldats et prisonniers qui le conduisent dans une stricte égalité communiste. Le camp comme réalisation parfaite du rêve totalitaire d’ingénierie sociale marxiste-léniniste. Sloterdijk et sa domestication du parc humain ne sont pas loin.

            Un kolkhoze, « Terminus radieux », gouverné par Solovieï, sorte d’ogre chaman omnipotent, entre Staline et Raspoutine, qui s’introduit dans les rêves et les façonne. Y vivent aussi la mémé Oudgoul, liquidatrice rendue immortelle par les radiations, les trois filles de Solovieï, victimes de ses viols psychiques, et quelques autres, plus ou moins contrôlés par lui. L’arrivée de Kronauer, soldat déserteur qui a conservé un semblant d’indépendance, déséquilibre la mécanique du lieu.

            Terminus radieux est l’histoire de ces lieux, de ceux qui y vivent, si peu. Chacun raconte son histoire, dans ces mots qui fuient progressivement le monde. Noms et lieux s’effacent des mémoires. Les livres aussi, brûlés pour se chauffer. Avec eux s’éteignent le savoir technique et l’idéologie omniprésente. C’est dans les mémoires, les réflexes, les tics de langage qu’elle survivra le plus longtemps, pierre de Rosette d’un monde enfoui.

            Lire Terminus radieux, c’est partir pour un voyage vers la fin de tout, entre rêve et réalité. Il faut pour cela abandonner toute rationalité. Dans un monde qui s’éteint, qui retourne au végétal, aucune assise stable sur laquelle s’appuyer. Le temps est élastique. Les distances incertaines. Les humains vivants, ou morts, ou presque morts, ou régulièrement ressuscités ; en état d’indétermination quantique, des communistes de Schrödinger. Qu’importe. Tous agissent, à leur façon, en dépit d’identités devenues poreuses.

            C’est aussi lire un roman très écrit, plein d’images, de néologismes végétaux, doté d’un rythme presque hypnotisant. Un roman encore dans lequel on sent une ironie pince-sans-rire, une prise de distance par rapport à une langue révolutionnaire des origines utilisée avec une ferveur détachée qui en souligne le caractère religieux. Quant à l’idéologie, mourante comme le reste – mots, pensée, systèmes –, son dernier avatar est le féminisme étymologiquement hystérique et profondément non humain de Maria Kwoll. La domination masculine comme blueprint de toutes les autres.

            Une lecture très russe dans le ton, entrainante en dépit du fond, jamais ennuyeuse, toujours surprenante.


Éric JENTILE
Première parution : 1/1/2015 dans Bifrost 77
Mise en ligne le : 3/5/2020


 
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