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Roche-Nuée

Garry KILWORTH

Titre original : Cloudrock, 1988
Première parution : Unwin Hyman, mars 1988

Traduction de Monique LEBAILLY
Illustration de Laurent RIVELAYGUE

SCYLLA (Paris, France)
Dépôt légal : avril 2015, Achevé d'imprimer : avril 2015
Roman, 216 pages, catégorie / prix : 15 €
ISBN : 978-2-9549303-4-3
Format : 12,0 x 17,0 cm  
Genre : Science-Fiction

Existe aussi en numérique (ISBN : 978-2-9549303-5-0).



    Quatrième de couverture    
Pas de texte sur la quatrième de couverture.
 
    Critiques    

            C’est sous des auspices littéraires des plus prometteurs que les éditions Scylla, bourgeon de la librairie parisienne du même nom, inaugurent leur catalogue. En publiant Il faudrait pour grandir oublier la frontière, une novella inédite de Sébastien Juillard, Scylla témoigne d’une audace éditoriale certaine. Il s’agit en effet du premier livre d’un jeune auteur n’ayant publié jusque-là que quelques nouvelles en revues, dont « La Cigarette », un texte désormais téléchargeable sur le site de Scylla. Comme en réponse à l’élégance du titre de la novella, Scylla a élaboré pour Il faudrait pour grandir oublier la frontière un livre à la facture soignée. L’objet est beau, inspiré par la démarche bibliophile de Dystopia dont Xavier Vernet, le fondateur de Scylla, est aussi l’un des responsables. Élégante, cette novella l’est encore dans son écriture, témoignant – et c’est là le plus important – de la qualité des choix éditoriaux de Scylla. Il faudrait pour grandir oublier la frontière se distingue en effet par d’évidentes qualités stylistiques dont témoignait déjà « La Cigarette ». Comme dans cette nouvelle, on retrouve une prose dont la rigoureuse précision est traversée d’échappées poétiques. Sans doute cette écriture, très travaillée, peut-elle encore gagner en émotion, et certaines des images convoquées sont-elles un peu convenues. Mais ces quelques imperfections demeurent ponctuelles, et ne nuisent pas au plaisir procuré par ce récit d’anticipation géopolitique. Il reprend le cadre fictionnel de « La Cigarette », ainsi que son héroïne, Keren Natanel, soldate de Tsahal officiant dans la Bande de Gaza au milieu du XXIe siècle. Dans ce futur proche, le conflit entre Israéliens et Gazaouis est enfin arrivé à son terme. L’épuisement militaire du Hamas, de même que la montée en puissance dans le territoire palestinien de partisans d’une entente avec l’État hébreu, comme Marwan Rahmani, autre héros de la novella, ont précipité la fin des hostilités. Mieux encore, l’ONU a déployé ses troupes dans le territoire palestinien aussi bien pour y maintenir la paix que pour en favoriser le développement. Parmi les Casques bleus dépêchés, figure notamment la lieutenante Natanel, enseignant l’hébreu aux Gazaouies désireuses d’émigrer en Israël. Seule une poignée de djihadistes refuse de rendre les armes, dont Bassem – dernière figure du trio autour duquel s’organise la novella –, autrefois compagnon d’armes de Rahmani. Comme celle de tous les combattants qui n’ont plus rien à perdre, sa capacité de nuisance demeure bien réelle… Non seulement beau, le titre de cette novella est aussi programmatique. L’hypothèse géopolitique forgée par Sébastien Juillard lui permet de développer une pertinente réflexion sur la frontière. Et, plus précisément, de démontrer l’artificialité de ce qui n’est, fondamentalement, qu’une construction mentale et politique. Ou bien, comme l’auteur le fait dire à Rahmani : « On ne fait que tracer des frontières sur ce monde et qui se prolongent jusque dans l’homme, pour délimiter des choses qu’on ne peut délimiter. » La démonstration passe, bien évidemment, par la fiction politique. Celle-ci dessine avec conviction l’effacement de la frontière israélo-gazaouie, phénomène difficilement imaginable dans notre réalité contemporaine. La dimension science-fictionnelle du texte joue aussi un rôle clef dans l’affirmation de l’inanité de la frontière. Les innovations technologiques émaillant la novella sont autant de moyens d’abolir des limites semblant là encore infranchissables : celle entre l’homme et la machine, ou bien encore celle séparant les vivants des morts… Prenant la suite d’auteurs tels que Robert Silverberg (Roma Aeterna) et Norman Spinrad (Oussama), scrutant la question moyen-orientale par le prisme des littératures de l’Imaginaire, Sébastien Juillard compose donc avec Il faudrait pour grandir oublier la frontière une géopolitique-fiction aussi belle que convaincante.

             

            Le second titre publié par Scylla s’intitule Roche-Nuée. D’abord paru en 1989 chez « Présence du futur », il s’agit là d’un roman du prolifique Garry Kilworth (prolifique, oui, avec plus de soixante-dix ouvrages couvrant un large spectre générique depuis 1977). Ex-membre de la Royal Air Force, notre Britannique est l’auteur de dizaines de fictions historico-militaires et d’œuvres pour la jeunesse, toutes inédites en français. À l’instar de Roche-Nuée, quelques textes de Garry Kilworth relevant des littératures de l’Imaginaire ont en revanche franchi la Manche. Sont ainsi disponibles dans la langue de Molière des œuvres de fantasy : la trilogie des « Rois Navigateurs » (Mnémos) et La Compagnie des fées (« Folio SF »), salués dans de précédents numéros de Bifrost. Le lectorat francophone dispose également de textes de science-fiction signés Kilworth, comme Captifs de la cité des glaces (Opta) ou le recueil de nouvelles Les Ramages de la douleur (« Présence du futur ») – des titres qu’il conviendra toutefois de dénicher chez les bouquinistes. Nouvelliste fécond, Kilworth a plus d’une centaine de textes courts à son actif, dont deux récompensés d’un World Fantasy Award et d’un British Science Fiction Award. C’est donc un grand écart éditorial que semble pratiquer Scylla en faisant suivre Il faudrait pour grandir oublier la frontière – premier livre d’un jeune auteur hexagonal, Sébastien Juillard – de cette réédition de Roche-Nuée, roman quasi trentenaire d’un écrivain aguerri et reconnu de langue anglaise. Une impression que confirmerait encore la comparaison des univers mis en scène par ces deux premières publications. Alors que le Français développe une science-fiction géopolitiquement contextualisée, l’Anglais campe un monde sans références chronologique ni spatiale précises, où une humanité tribale survit de manière primitive. Opposant deux clans de chasseurs sur un plateau montagneux appelé Roche-Nuée, ce douzième roman de Garry Kilworth se déroule, peut-être, en des temps ignorés de la Préhistoire durant lesquels l’humanité se serait organisée en sociétés matriarcales : les clans de Roche-Nuée, nommés « Familles », sont régis par des femmes. À moins que le monde de Roche-Nuée ne figure un futur post-apocalyptique duquel la technologie aurait été effacée par quelque catastrophe ? En effet, l’auteur fait dire à l’un de ses personnages que, jadis, « Roche-Nuée était un atoll de corail – une île en forme d’anneau – au sommet d’une montagne sous-marine » transformé en piton rocheux par l’assèchement de l’océan. À ce cadre narratif oscillant entre La Guerre du feu et Malevil, le shakespearien Kilworth (La Compagnie des fées est une relecture du Songe d’une nuit d’été) combine une intrigue puisant à celle de Roméo et Juliette. Une passion se noue entre Tilana et Argile, l’une et l’autre appartenant à chacun des clans antagonistes de Roche-Nuée. L’amour poussera les deux jeunes gens à tenter de s’affranchir des limites séparant jusque-là drastiquement leurs Familles. Ou bien encore « d’oublier la frontière » s’élevant entre elles, selon la formule de Sébastien Juillard dont la novella entretient, en réalité, une parenté thématique avec Roche-Nuée. Le couple sera cependant dépassé dans son effort pour mettre à bas les bornes organisant leur monde par un troisième personnage, Ombre. Il a encore plus à gagner qu’eux dans la destruction des frontières divisant l’univers de Roche-Nuée. En tant qu’« indésiré » – comme l’on désigne à Roche-Nuée les enfants handicapés –, Ombre est condamné par les lois impitoyables de sa Famille à une existence de paria absolu. C’est son odyssée libératrice que narre Garry Kilworth d’une belle écriture restituant la violence aussi bien que la beauté. Car comme Sébastien Juillard, Garry Kilworth double son approche humaniste des littératures de l’Imaginaire d’une authentique exigence stylistique. Plus proches qu’il n’y paraît, ces deux titres liminaires de Scylla dessinent donc un séduisant programme éditorial… à suivre, assurément !


Pierre CHARREL
Première parution : 1/10/2015 dans Bifrost 80
Mise en ligne le : 19/7/2020


 
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