Site clair (Changer
 
    Fiche livre     Connexion adhérent
Telluria

Vladimir SOROKINE

Traduction de Anne COLDEFY-FAUCARD
Illustration de Santiago CARUSO

ACTES SUD (Arles, France), coll. Exofictions
Dépôt légal : février 2017, Achevé d'imprimer : décembre 2016
Première édition
Roman, 352 pages, catégorie / prix : 22,50 €
ISBN : 978-2-330-07314-5
Format : 14,5 x 24,0 cm
Genre : Fantastique



Ressources externes sur cette œuvre : quarante-deux.org
Ressources externes sur cette édition de l'œuvre : quarante-deux.org

Quatrième de couverture

     Après l'implosion de l'Europe, provoquée par les wahhabites et les talibans, et le démantèlement de la Russie par les séparatistes, un Nouveau Moyen Age s'est instauré sur un territoire immense qui va de l'Atlantique à l'Oural puis au Pacifique. Les réserves de gaz et de pétrole sont épuisées et les Chinois ont débarqué sur Mars. C'est une ère de grande confusion, le Temps des Troubles. De la Russie actuelle ne subsiste que la Moscovie, orthodoxe et communiste, alors que partout ailleurs ont surgi de petits royaumes, principautés, tels les Etats-Unis de l'Oural, la République stalinienne socialiste soviétique (devenue un parc à thèmes pour nostalgiques du stalinisme)... et Tellurie, dans l'Altaï, dont le président est un Français.

     La nature, peuplée de centaures et autres créatures horrifiques de tout poil, semble elle-même avoir perdu tout repère. L'insécurité règne partout, avec son cortège d'horreurs, de viols, de massacres... Comme dans les temps anciens, l'énergie de chacun pourrait se mobiliser dans une quête du Graal, de l'Absolu. Au lieu de cela, tous se dirigent vers la république de Tellurie pour y acquérir le tellure, ce métal plus fort que toutes les drogues car il est capable de procurer le Bonheur.

     Puisant le grotesque à la source de Rabelais, Swift et Gogol, jouant de tous les registres langagiers, s'inscrivant enfin dans la tradition illustrée par le Nous de Zamiatine et le 1984 d'Orwell, Vladimir Sorokine développe une fantasy allégorique sur l'avenir de l'Europe et de la Russie. Roman d'avertissement, Telluria trace les effroyables contours d'un futur annoncé.

Né en 1955, Vladimir Sorokine est devenu, après l'implosion de l'URSS, l'une des figures de proue du postmodernisme. Vénéré par les uns, détesté par les autres, il faut même un temps la bête noire du pouvoir actuel, jusqu'à voir ses livres brulés sur la place publique par les jeunesses poutiniennes. Ses détracteurs ne s'y sont pas trompés, tant ses romans tournent tous autour de la question du totalitarisme, du Lard bleu (L'Olivier; 1999) au Kremlin en sucre (L'Olivier; 2009), en passant par La Journée d'un opritchnik (L'Olivier, 2006). Mais aussi autour de la littérature, toujours "en allée", comme dans Roman (Verdier, 2010).

Critiques

    C’est une géopolitique « façon puzzle » qu’imagine Vladimir Sorokine avec Telluria… L’auteur de La Glace et de Journée d’un opritchnik (L’Olivier) – des romans témoignant déjà de son goût pour le fantastique et la science-fiction – met en scène dans Telluria un futur proche en lequel l’Eurasie a volé en éclats étatiques. Érodées jusqu’à l’effondrement par le flux et le reflux de vagues extrémistes – les unes djihadistes et wahhabites, les autres néotemplières ou archéosoviétiques –, les nations qui nous sont encore familières ne sont plus dans Telluria que des spectres historiques. La Russie s’est éparpillée en une mosaïque de pays parmi lesquels la Moscovie, la république de la Mer blanche ou bien celle du Baïkal. Ainsi en est-il encore de l’Allemagne et de la France, nations englouties par « le Temps des Troubles » et ayant laissé place à des micro-États tels que la Bavière, la Prusse ou la Normandie… Pour mieux donner à lire cette géographie de l’éclatement, Vladimir Sorokine s’est choisi une forme littéraire elle-même diffractée. Pas d’intrigue linéaire dans les cinquante chapitres que compte l’ouvrage : chacun constitue un récit propre ayant pour protagonistes les dominant.e.s et dominé.e.s de contrées où la démocratie libérale relève, elle aussi, de l’Histoire. Tenant en réalité plus du recueil de nouvelles que du roman, Telluria se distingue encore par sa bigarrure générique et stylistique. Allant du conte traditionnel au dialogue théâtral, de la SF dystopique à la fantasy, de l’introspection psychologique à l’essai philosophique, Telluria explore en tous sens la carte de cette possible et inquiétante Eurasie. D’une audace esthétique certaine, le livre génère toutefois un plaisir narratif d’une intensité variable. L’ellipse – inévitable rançon littéraire d’une construction fragmentaire – atteint parfois un degré tel que le récit en devient alors quasi-abscons. Et ce encore plus lorsque l’écriture de Vladimir Sorokine se fait plus poétique que romanesque. Ou quand l’auteur agrège des références littéraires russe et soviétique peu évocatrices pour qui ne les maîtrise pas. Soit autant de partis-pris risquant, le temps de quelques pages, de laisser de côté amateurs et amatrices de narration enlevée. Avant-gardiste quant à sa forme, Telluria l’est en revanche moins quant à la vision anthropologique qu’il déploie. Au-delà de leurs différences spatiales, sociales ou génétiques – l’auteur imagine des humains zoomorphes, lilliputiens ou géants –, les mille et un personnages de Telluria s’unissent en un même besoin de transcendance. Les un.e.s se projettent dans un au-delà religieux – on évoquait plus haut les djihadistes et autres néo-croisés – ou idéologique : le socialisme de Telluria est d’essence millénariste. Les autres échappent à leur condition terrestre grâce à l’action chimique du tellure. Fiché dans le crâne sous la forme d’un clou – l’opération n’est pas sans risques… –, ce métal génère chez ses adeptes d'addictives altérations de la conscience. Cette affirmation par Telluria que « le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas » l’inscrit donc dans une SF plus conservatrice que progressiste. Pour peu que l’on soit d’accord avec pareil point de vue (ou que l’on s’en accommode) et que l’on passe outre quelques baisses de régime narratives, l’on goûtera sans doute la lecture de Telluria.

Pierre CHARREL
Première parution : 1/7/2017 dans Bifrost 87
Mise en ligne le : 7/1/2023

retour en haut de page

Dans la nooSFere : 79115 livres, 91861 photos de couvertures, 75103 quatrièmes.
9023 critiques, 43018 intervenant·e·s, 1660 photographies, 3772 adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous contacter.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres et ne publions pas de textes.
Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2023. Tous droits réservés.