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Les Seigneurs de Bohen

Estelle FAYE

Première parution : Rennes, France : Critic, 2 mars 2017
Cycle : Bohen vol. 1 


Illustration de Marc SIMONETTI

CRITIC (Rennes, France), coll. Fantasy
Dépôt légal : février 2017
Première édition
Roman, 636 pages, catégorie / prix : 25 €
ISBN : 979-10-90648-86-9
Format : 13,0 x 19,8 cm
Genre : Fantasy

Conception graphique : Éric Marcelin.



Quatrième de couverture
     « Je m'appelle Ioulia La Perdrix. Mon récit commence il y a près de cent ans, à l'époque où Iaroslav le Juste siégeait sur le trône de Bohen. Sur les hauteurs des monts des Sicambres, par une glaciale nuit d'hiver, une abbaye brûlait... »
 
     Je vais vous raconter comment l'Empire est mort.
     L'Empire de Bohen, le plus puissant jamais connu, qui tirait sa richesse du lirium, ce métal aux reflets d'étoile, que les nomades de ma steppe appellent le sang blanc du monde. Un Empire fort de dix siècles d'existence, qui dans son aveuglement se croyait éternel.
     J'évoquerai pour vous les héros qui provoquèrent sa chute. Vous ne trouverez parmi eux ni grands seigneurs, ni sages conseillers, ni splendides princesses, ni nobles chevaliers... Non, je vais vous narrer les hauts faits de Sainte-Étoile, l'escrimeur errant au passé trouble, persuadé de porter un monstre dans son crâne. De Maëve la morguenne, la sorcière des ports des Havres, qui voulait libérer les océans. De Wens, le clerc de notaire, condamné à l'enfer des mines et qui dans les ténèbres découvrit une nouvelle voie... Et de tant d'autres encore, de ceux dont le monde n'attendait rien, mais qui malgré cela y laissèrent leur empreinte.
     Et le vent emportera mes mots sur la steppe. Le vent, au-delà, les murmurera dans Bohen. Avec un peu de chance, le monde se souviendra.
 
     Estelle Faye boit trop de café, travaille tard dans la nuit et fréquente des gens étranges. De temps en temps, aussi, elle écrit des histoires : Porcelaine (Prix Elbakin), Un Éclat de Givre ou la trilogie La Voie des oracles.
     Avec Les Seigneurs de Bohen, elle nous offre un roman de dark fantasy spectaculaire et épique, dans la lignée des œuvres de Joe Abercrombie (Les Héros, Servir Froid) ou de Glen Cook (La Compagnie noire).
Critiques

C’est avant tout un livre d’aventures difficile à lâcher, où se succèdent puis s’imbriquent les péripéties des différents personnages. Des personnages attachants, tour à tour victimes et bourreaux, lâches et révoltés, cyniques et tendres.

Estelle Faye évite adroitement les écueils en se saisissant d’enjeux que la littérature de fantasy commence à explorer : une perspective révolutionnaire populaire qui s’oppose aux jeux de trônes que l’on connaît ; des personnages féminins et LGBT bien campés qui ne se contentent pas d’exploser le test de Bechdel.
Malgré quelques révélations parfois rapides surtout vers la fin du récit et des moments de déjà-vu (ah, ces jolis minois éclaboussés de nourriture ou de poudre que l’on essuie délicatement du pouce), cette épopée en un tome fait plaisir à lire, notamment grâce à l’attention au détail, des fées de la vermine à l’onomastique évocatrice (sonorités juives, maures, slaves, celtes…).

Un univers immersif avec son histoire, ses tabous, ses religions, ses contes, sa géographie, que l’on découvre avec évidence, intégrés à la narration sans qu’elle n’en perde en rythme ou en intensité. On voyage et on frissonne devant les rouleaux d’ambre d’un océan sans nom, les palais sur pilotis de Bo-Chaï, les mines de Katow-Ser qui évoquent les mines d’or de la Serra Pelada capturées par Sebastiao Salgado.

Le trait saillant du récit est sans doute sa perspective de l’histoire qui se rapproche du traitement des hobbits chez Tolkien, ces personnages modestes qui par leur héroïsme inattendu changent le cours des événements avec plus de bravoure que les « héros professionnels ».

« Sans le sublime et le noble, le simple et le commun est totalement médiocre ; et […] sans le simple et l’ordinaire, le noble et l’héroïque n’ont aucun sens. »
J.R.R. Tolkien, Lettre 131 à Milton Waldman, 1951.

 

Tolkien avait recours à une autre race pour décrire l'humanité simple et ordinaire, hobbits inspirés des paysans anglais côtoyés dans les tranchées. Chez Faye, il n'y a que des humains, formidablement et désespérément humains. Les protagonistes sont tous d'assez basse extraction (ravaudeuse, mercenaire, clerc...), et souvent une condamnation sociale supplémentaire pèse sur eux.

Humble, femme, homosexuelle, membre d’une minorité religieuse, le personnage de Sigalit incarne l’intersectionnalité. Dans son monde comme dans le nôtre il lui est difficile de faire entendre sa voix. Pourtant on l’entendra, et on entendra le peuple chanter comme le lion rugit : la révolution des misérables porte ici des accents hugoliens que sauf erreur, on ne relève guère dans les épopées anglo-saxonnes.

La dimension épique ne fait pas défaut : à la manière d’un chœur grec, les interludes de Ioulia la Perdrix, Cassandre assassine, donnent une dimension dramatique étonnante. Quelques scènes, comme le soulèvement des golems, résonnent d’un souffle à la Howard Shore.

Mais une place plus importante est donnée, il est vrai, à ce qui se déroule dans la tête des personnages - et dans leurs cœurs. Catherine Bouttier Couqueberg à propos du Seigneur des Anneaux (2002) note « la double nature de l’œuvre, épopée collective et geste héroïque d’individus solitaires, qui permet de passer des batailles à grand spectacle aux luttes intimes du combat contre soi-même ». Les Seigneurs de Bohen se place en miroir : c’est en partant des sentiments intimes que l’on passe à l’épopée collective.

Si certains lecteurs ont pu être décontenancés par l’importance (toute relative) des épisodes romancés et des physiques gracieux de certains protagonistes, on pourra leur répondre qu’avoir des héros qui ne sont pas (trop) incapables émotionnellement apporte une fraîcheur bienvenue. Quant aux ikemen décriés – outre le fait que les mêmes critiques se plaignent rarement des protagonistes féminins sempiternellement désirables – pour envahissants qu’ils puissent être dans d’autres genres, ils sont encore bien rares en fantasy, du moins hors de personnages d’intrigants sournois ou de princelets fallots. On est tout de même ici loin de la romance, et chaque personnage, doté d'une psychologie propre, est un catalyseur de l’intrigue, à commencer par Sorenz et Wenceslas. Si en plus ils sont gourmands à imaginer, pourquoi s’en priver ?

Les Seigneurs de Bohen offre une lecture haletante mais plaisante qui ne me semble pas exactement ressortir de la dark fantasy : on ne trouve pas vraiment de personnages torturés ni d’atmosphère oppressante. Le passé de Sainte-Étoile aurait pu en relever mais nous n’en avons que des allusions [il faudra lire pour ça Les Révoltés de Bohen]. Ce qui rattache l’ouvrage au genre sont les oscillations de moralité des personnages, même si elles pourraient être plus poussées. On ne s’attarde pas sur les actes violents. Le ton lapidaire peut cependant parfois conférer une cruauté supérieure.

En conclusion, c'est un voyage agréable et rythmé dans lequel vous serez vite embarqués, classique par certains thèmes et moderne dans d'autres approches, à suivre des personnages accrocheurs et pleins d'épaisseur, dont un certain nombre sont des femmes, et ça aussi, ça fait du bien.

Mention spéciale aux odeurs décrites. Rien de tel pour passer directement en Bohen.

Rafaelle GANDINI MILETTO (site web)
Première parution : 6/3/2021 nooSFere


Paru aux éditions Critic en 2017, Les Seigneurs de Bohen d'Estelle Faye est un de ces romans foisonnants qui nous entraîne tant sur les chemins de ses histoires entrecroisées, entremêlées, tragiques ou amoureuses, que sur celui d'une réflexion sur les mécanismes de l'Histoire.

Le roman Les Seigneurs de Bohen, d'Estelle Fayenous entraîne dans un empire décadent, dont la variété, véritable patchwork de peuples, de coutumes et de mœurs, témoigne de son immensité et de son instabilité, aussi. Très inspiré de la fin du Moyen-Âge, à cela près qu’il est profondément imprégné de magie, magie qui ne s’oppose pas au progrès des sciences et techniques, ce monde nous reste familier. En particulier, la trame historique nous entraîne à la découverte d’une invention historique majeure… la poudre ? Dans un récit secondaire, elle a un rôle mineur mais quand on la compare au récit principal, l’invention du papier et de l’imprimerie sont les véritables hérauts de la modernité.

Contrairement à beaucoup d’ouvrages bâtis sur le même thème, le roman se tient le plus souvent à distance de la cour impériale, où le lecteur comprend, qu’hormis les complots des grands feudataires du régime, le jeu des alliances et des trahisons ne conduisent qu’à un bouillonnement stérile, et que, comme disait Kundera, la Vie est ailleurs. (à moins que ce ne soit Fox Mulder ?)

Le premier personnage, Sainte-Étoile, du temps où il était novice dans un monastère, se nommait Valentyn. Quand le monastère a été envahi, et les moines massacrés, il a trouvé son salut dans la fuite, jusqu’à ce qu’une sorcière le recueille et lui insère dans le front un esprit, qui a la forme d’une mâchoire. Celui-ci répond au nom de Morde et, plus sarcastique et infantile que malfaisant, il entretient un dialogue permanent avec son porteur, qui – se croyant maudit – est devenu mercenaire, et vend ses services au plus offrant.

Le temps d’une bataille, Sainte-Étoile croise Sœur Domenica, une nonne en robe civile, combattante aguerrie, avec laquelle il va collaborer le temps d’une bagarre, avant qu’elle ne reparte sur une piste mystérieuse : des adolescents, filles et garçons, disparus… que l’on retrouvera plus tard.

Un seigneur lance Sainte-Étoile sur la piste de son neveu disparu, et l’oriente vers une armée faite de bric et de broc dont la puissance ne cesse de monter. Son général, Sorenz ab Abahain, fascine Sainte-Étoile, qui s’embauche à son service…

Dans un tout autre registre, Maëve est une sorcière, une morguenne, qui vit sur les régions côtières dans un Havre – un village de pêcheurs – dont la fonction consiste à tenir à distance les vaisseaux noirs, mystérieux, qui ravagent les côtes, semant la ruine et la mort à chacune de leurs incursions. Alors que les vaisseaux sont toujours plus menaçants, Maëve est envoyée en ambassade vers la capitale afin de recevoir de l’aide.

Lors de son voyage, elle échappe à une bande errante, se perd avant de trouver refuge auprès de mariniers menés par la belle Nasha… qui se révèle cacher sous son apparence voluptueuse, la queue écailleuse d’une vouivre. Maëve, morguenne, fée des eaux océanes, est fascinée par la vouivre, être fantastique liée aux rivières et aux fleuves. Si la morguenne est une sorcière respectée dans son Havre, la Vouivre est – elle – condamnée à la clandestinité et à la dissimulation. Considérées comme néfastes, les vouivres sont traquées et mises à mort.

Ce trait reviendra : la magie et les êtres fantastiques aux formes changeantes sont indissolublement liés à une différentiation sexuelle. Moine au statut sexuel incertain, lesbienne, vouivre, changeforme, hermaphrodisme, ou relation non cataloguée acceptant l’étrangeté de l’autre… Toutes les différences, sexuelles, sorcières ou « monstres » entretiennent des cousinages, des attirances et se révèlent, chacun à son rang, porteur d’une facette de la Révolution en cours, dont nous suivons les méandres : la violence policière les extermine mais ils renaissent ailleurs tant ils appartiennent à la nature humaine qui ne se réprime pas par un oukaze fût-il impérial.

En parallèle, apparaît également un ouvrage d’un genre nouveau, un livre, un objet constitué de papier et imprimé, un objet incongru, totalement nouveau pour l’époque. Ce livre interdit circule sous le manteau jusqu’à ce qu’un être se lève, le lise à haute voix et révèle ce qui est écrit à l’égal d’un oracle. Son titre : « De la fin des empires » et son contenu alimentent les rangs nombreux des victimes du pouvoir…

Terminons l’évocation avec Janosh Schneewitch, l’homme dont la langue a été tranchée, capable de ressusciter la magie antique des Essènes...

Des personnages variés foisonnent dans cette fresque, et l’agrémentent de leur secret. La romancière tisse sa toile avec maestria glissant d’un récit à l’autre, les multipliant, les croisant, les liant, les séparant, sans parler de ceux que la camarde fauche. L’Histoire est faite de ces morts qui ont apporté leur part de nouveauté avant que la violence ne reprenne le dessus.

L'unité du récit vient de ce qu’il se tient le plus souvent à l’écart de la cour et de l’empire. Seule exception, le réseau d’espionnage de l’empereur, constitué de changeformes, dont l’une d’eux, Ioulia la Perdrix joue un rôle de conteuse. Ioulia prouve que la cour sait utiliser les déviations susceptibles de servir ses intérêts.

L’Histoire peut être vécue et racontée comme étant celle des rois, des reines et de leur cour, très marquée idéologiquement. À ce point de vue, peut être substitué, comme cela a été longtemps le cas, celui des résistants, des sociétés secrètes qui tissent leur devenir dans l’obscurité. Une troisième conception consiste à postuler que l’Histoire, ce qui change, se construit loin du pouvoir, parmi les civils, et que ce sont eux qui apportent les changements décisifs d’un pouvoir toujours empêtré dans ses contradictions, ses injustices et la rigidité qui va de pair.

Les Seigneurs de Bohen s’intéresse aux changements sociaux, aux métamorphoses de l’Histoire et à la façon dont se réalisent loin des cercles du Pouvoir, la véritable Histoire, qui s’assemble à la manière d’un buisson foisonnant.

Ce genre de Noire fantasy, où les monstres ne sont pas associés au mal mais à la coexistence des différences dans une société, permet d’élargir largement la fantasy traditionnelle qui se ramène souvent à un unique récit : le pouvoir et son apologie (son exégèse ?).

Donc, ici, sous couvert de la découverte d’un univers très original, le récit se double d’une réflexion sur l’Histoire. Qui sont les acteurs de l’Histoire ? Les empires, les empereurs, leur cour et leurs armées, leurs complots de palais et leurs batailles ? Ou n’est-ce pas plutôt, des gens du peuple qui œuvrent à changer la vie d’une société, indépendamment des pouvoirs en place. L’invention du papier, puis de l’imprimerie, par exemple, ont fait plus pour changer la vie des hommes que tant de batailles sans lendemain…

Bon, alors pourquoi parler – aujourd’hui – d’un roman paru en 2017 ?

Tout simplement, parce que ce roman est tout à fait neuf, et rafraîchissant par son traitement et son style, et que je ne saurais trop recommander sa découverte, est désormais associé à sa suite, Les Révoltés de Bohen qui vient paraître aux éditions Critic… À déguster chez votre libraire dans votre médiathèque, partout où la lecture est un plaisir.

 

Bernard HENNINGER (site web)
Première parution : 14/4/2019 nooSFere

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