Débuté en 1980, le cycle de Majipoor s'achève aujourd'hui avec la publication du Roi des rêves. Cette série revêt une importance particulière dans la carrière de Robert Silverberg puisqu'elle marque d'une part son retour à l'écriture après cinq années d'absence, et d'autre part un vrai succès populaire. Silverberg avait en effet décidé, au milieu des années 70, de prendre sa retraite. On comprend son amertume puisque paraissaient alors ses plus grands chef-d'œuvres (Le Fils de l'homme, Les Monades urbaines, l'Oreille interne...) à un rythme soutenu, sans que le public apprécie ces romans à leur juste valeur. Mais Silverberg, écrivain prolifique s'il en est, ne s'est pas laissé abattre. Surfant sur la vague de popularité de la fantasy au début des années 80, il annonce son grand retour avec Le Château de Lord Valentin un foisonnant roman qui tient à la fois de la SF et de la fantasy.
En effet, malgré les allusions aux restes d'une technologie oubliée, on évolue dans un monde médiéval où la magie et la divination ont une influence certaine, et où l'intrigue relève du parcours initiatique. Le lecteur y découvre pour la première fois la planète Majipoor, colonisée des milliers d'années auparavant par les humains puis d'autres races extra-terrestres, au détriment des Métamorphes, le peuple autochtone. Cette immense planète compte trois continents séparés par de grandes étendues d'eau, ce qui permet à Silverberg de donner une description minutieuse de la faune et de la flore propres à chaque continent (Alhanroel, Suvrael et Zimroel).
Majipoor se distingue par un système politique particulièrement stable — même si sa mise à mal constitue l'un des ressorts majeurs du cycle. Quatre puissances coexistent : Le Coronal, roi en charge de l'exécutif, symbolise l'unité de la planète. Le Pontife veille à l'élaboration des lois. Ancien Coronal, il œuvre depuis un labyrinthe souterrain, afin de ne pas faire de l'ombre au Coronal en titre. À la mort du Pontife, le Coronal prend sa place. La troisième puissance, la Dame de l'île, est une figure bienveillante qui possède une dimension spirituelle. Elle est la mère, ou à défaut la sœur, du Coronal. Grâce à un diadème doté de fonctions télépathiques, elle projette des rêves vers les habitants de Majipoor pour les guider. Son pendant négatif, le Roi des rêves, est chargé, grâce à un appareil similaire, de repérer et punir les hors-la-loi. Ce rôle héréditaire est assumé par une famille, les Barjazid, issus de Zimroel. À travers l'histoire de cette structure figée, Silverberg s'interroge sur le pouvoir et son exercice, et Majipoor se teinte alors d'utopie puisque le peuple semble parfaitement s'accommoder de la toute-puissance de ses monarques éclairés. On peut d'ailleurs noter que seuls les humains ont accès à ces hautes fonctions...
Après Le Château de Lord Valentin (1980), qui relate la reconquête du pouvoir par un Coronal spolié et amnésique, Silverberg rassemble dix nouvelles qui constituent les excellentes Chroniques de Majipoor (1981-1982). Explorant la vie des habitants de la planète, ces Chroniques sont l'occasion de parcourir les différents continents et de se glisser dans la peau de personnages parfois non humains. Puis vient Valentin de Majipoor (1983), qui conte le soulèvement des Métamorphes, alors parqués dans une réserve (on peut noter qu'une nouvelle se situant juste après ce roman est incluse dans l'anthologie Légendes, rééditée récemment par les éditions J'ai lu.). Ces trois livres constituent une trilogie placée sous le signe du Coronal Valentin.
On pensait la série achevée lorsqu'en 1995 paraît Les Montagnes de Majipoor, un conte indépendant des tomes précédents, où un jeune prince tombé en disgrâce est chargé d'une mission d'exploration dans une région mal connue. Plus anecdotique, cet ouvrage annonce néanmoins le désir de Silverberg de revenir à ce cycle. Et en effet, suivront les ouvrages qui constituent la deuxième trilogie de Majipoor : Les Sorciers de Majipoor (1996), Prestimion le Coronal (1999) et Le Roi des rêves (2001). Situés chronologiquement avant la « trilogie de Valentin », ces romans sont marqués par une plus grande importance accordée à la magie, et s'intéressent de près à l'utilisation d'un artefact issu de l'ancienne technologie, semblable au diadème de la Dame de l'île, qui permet de projeter les rêves. Utilisé à des fins maléfiques, il peut devenir une arme redoutable, à tel point que Majipoor menace de sombrer dans le chaos. Les Sorciers de Majipoor relate l'usurpation du pouvoir par Korsibar et sa reconquête par Prestimion. Le traumatisme causé par cette guerre est si important que Prestimion fait appel à une magie puissante pour effacer collectivement la mémoire des habitants. Cette dangereuse manipulation n'est pas sans conséquence, puisque dans Prestimion le Coronal, la folie semble se répandre à travers la planète. Dans Le Roi des rêves, dernier tome du cycle (en principe, mais avec Silverberg, il ne faut jurer de rien...), le règne de Prestimion touche à sa fin. Le Pontife donne des signes d'affaiblissement, et Prestimion sait qu'il devra bientôt le remplacer, même s'il répugne à s'enfermer dans le Labyrinthe après avoir connu une vie aventureuse. De vieux ennemis que l'on croyait vaincus lors de la guerre des sorciers refont surface, bien décidés encore une fois à remettre en cause la légitimité du Coronal. La trame politique se double d'intrigues amoureuses, et l'histoire oscille entre un destin personnel et celui de toute une planète. Surtout, Silverberg raconte ici l'origine du quatrième pouvoir, l'inquiétant Roi des rêves.
On ne peut que conseiller la lecture partielle ou totale de ce cycle riche, original et entraînant, qui nous rappelle une fois encore que Silverberg est un conteur merveilleux.
Marie-Laure VAUGE
Première parution : 1/10/2002
dans Asphodale 1
Mise en ligne le : 1/9/2004