Mon cinquième élément
Jean-Claude Mézières raconte son travail sur le film de Luc Besson

           Pendant cinq ans j'ai menti !
           Pendant cinq ans, quand on me questionnait sur mes activités en dehors des albums de Valérian, je répondais : « Oh, de vagues projets audiovisuels » alors que je brûlais de déclarer : « Luc Besson m'a demandé de travailler sur un film de science-fiction qu'il prépare ». Mais la règle du jeu était de ne pas en parler, tant les incertitudes et les enjeux ont été grands pour ce film jusqu'à sa sortie.
           Pour moi tout a démarré autour de Noël 1991. Besson me contacte à Paris, me dit qu'il trouve que le cinéma américain a pas mal pillé les univers de Valérian et que, lui, lecteur de longue date, désire ma présence sur son prochain film, Zaltman Bléros.
           Une équipe de dix dessinateurs est constituée, avec deux professionnels du cinéma, des jeunes recrutés sur dossier, l'ami Moebius et moi-même, engagés pour des périodes plus ou moins longues. C'est ainsi que, pendant toute l'année 1992, je vais mettre entre parenthèses Les Cercles du pouvoir dont je venais de commencer les premières pages pour me consacrer presque exclusivement à l'élaboration d'une grande partie des décors.
           Le scénario originel est gigantesque, plein d'arborescences, susceptible de donner matière à deux films. Dans le vaste atelier parisien de la production où nous travaillons tous ensemble, je commence à plancher sur ce qui me paraît être la base du film et m'intéresse le plus : les ambiances des décors principaux. Avec Dan Weil, le chef décorateur, grand professionnel du cinéma qui a travaillé notamment sur Le Grand bleu, Nikita et plus tard Léon, nous discutons de ce que pourrait être ce New York du futur, gigantesque croisement de canyons urbains dont les bâtiments, prolongés à la fois vers le haut et vers le bas, gardent les traces de la ville actuelle.

          Je produis des croquis pour avoir les réactions de Luc car, loin d'imposer une vision, il attend les propositions et réagit immédiatement. Ou bien les images accrochées sur les murs le séduisent, ou bien il les rejette, non pour la qualité du dessin, mais en fonction de l'utilisation qu'il pense pouvoir en faire. Et peu à peu, à chaque réunion où dessinateurs, chef décorateur et metteur en scène se retrouvent, les grandes étapes du film prennent forme, là, entre nous.
           Ce livre suit plus ou moins le déroulement du film, avec les dessins ayant servi de base de travail pour l'élaboration des décors par les architectes de Dan Weil, ainsi que pour les effets spéciaux réalisés par Digital Demain à Los Angeles. On y trouve aussi des dessins non utilisés, soit que l'idée n'a pas convenu au metteur en scène, soit que les séquences aient été modifiées ou supprimées à cause des multiples changements survenus dans le scénario.
           Début 1993. Les difficultés de production s'aggravent au point que le projet Zaltman Bléros est arrêté. Luc Besson s'installe aux USA pour préparer un autre film, Léon. Déçu, moi, je reprends Les Cercles du pouvoir... avec ses taxis volants ! L'album paraît en mai 1994, peu après la sortie triomphale de Léon, qui relance le projet Zaltman Bléros. Désormais le film s'appellera Le Cinquième élément et son héros principal, incarné par Bruce Willis, deviendra Korben Dallas chauffeur de taxi volant de son état alors que dans le script précédent il était ouvrier mécanicien dans une usine de fusées. Pour une étude de rue de New York, j'avais en effet dessiné pour m'amuser des petits taxis volants en arrière-plan, pareils à ceux de Valérian et qui allaient bien intéresser Luc Besson...

           Printemps 1995. Le film est parti pour de bon. Dan Weil établit son équipe aux studios de Pinewood près de Londres pour préparer les décors sur les plus grands plateaux européens de cinéma. Je ne connais pas le nouveau scénario, mais il me demande de travailler sur quelques « petits » décors pour de nouvelles séquences. C'est à ce moment que je découvre le nouveau métier de Korben Dallas qui, pour moi, pourrait aussi bien être l'un des collègues des chauffeurs de « limouzingues » des Cercles du pouvoir.
           Lorsque je me rends à Pinewood sur le tournage de la grande scène de Floshton Paradise en avril 1996, je mesure vraiment la différence entre cinéma et bande dessinée. Là, tout le talent de l'équipe, celui des architectes, des sculpteurs, des techniciens du décor, des artificiers, tout ce talent éclate, c'est le cas de le dire, à l'intérieur de mes propres dessins recréés à la perfection sur le plateau. Émotion rare pour un artiste graphique, que de voir son travail à la fois scrupuleusement respecté et magnifié par la magie toujours intacte du cinéma à grand spectacle.
           Depuis sa sortie le film est un immense succès mondial, alors cela valait bien la peine d'attendre cinq ans pour en parler, me semble-t-il.



           Au crayon, aux feutres de couleur, au pinceau, à la gouache rehaussée d'un petit coup d'aérographe ou directement... à la corbeille à papier, j'ai produit un grand nombre d'illustrations pour le film tout au long de l'année 1992.


NewYork City - L'astroport



           Si certains dessins n'ont pas trouvé leur utilisation et d'autres ont été modifiés avant de devenir la base de travail des décorateurs, quelques-uns ont reçu un traitement de luxe : cette gouache montrant une vue générale de son New York du XXIIIe siècle avait bien plu à Luc Besson qui m'a dit : « Ça, tu peux être sûr, tu le verras à l'écran. »
           II a tenu parole... et cinq années plus tard je n'ai pas été déçu.


           Recréée par l'équipe de Digital Domain, cette image virtuelle est une superposition de trois élément :
           — un matte-painting numérique pour les fonds et le ciel,
           — un mélange de maquette traditionnelle et de décor modélisé en image de synthèse tridimensionnelle pour l'astroport,
           — et pour la navette spatiale, une maquette filmée par caméra motion-control pilotée par ordinateur.
           Six secondes de vision magique...


La « naissance » de Leeloo



           Tous les dessinateurs de l'équipe ont planché, à un moment ou à un autre, sur ce décor qui semblait ne jamais tout à fait convenir à Luc. La « naissance » de Leeloo était une scène très importante dans son imaginaire.


          L'idée du costume à bandelettes ne figurait pas encore dans le script quand j'ai travaillé dur cette scène. Leeloo recevait des vêtements par un système de trappe et s'habillait à l'intérieur du tube. Ca posait bien des problèmes pratiques et esthétiques !


           La conception de la salle circulaire en forme de dôme sera en fait mon apport principal dans ce décor. C'est Dan Weil, le chef décorateur, qui intégrera les différents éléments retenus pour créer enfin ce lieu magique.


NewYork City - En ville ...



           A l'époque où j'ai dessiné ce décor, le scénario original racontait que Zaltman, venant de se faire virer de son job à l'usine de fusées, déambulait mélancolique et solitaire dans ce coin isolé de la mégapole. J'avais posé des éléments désuets du New York actuel à côté des bâtiments gigantesques pour apporter à ce lieu un peu de vie quotidienne.


           Quelques années et plusieurs scripts plus tard, Mark Stetson, le responsable des effets spéciaux à Digital Domain, s'en inspirera très précisément pour bâtir les énormes maquettes de la ville.


           C'est probablement à cause de cette image, pour une séquence abandonnée par la suite, que la trame du film a changé. Le prêtre Cornélius et son assistant David descendent du métro pour consulter des livres anciens à la Bibliothèque Publique. Je dessine donc le métro aérien et, pour meubler l'arrière-plan, quelques petits taxis volants pareils à ceux de Valérian.
           Pierre Christin m'en avait donné, quelques mois auparavant, une description dans le scénario des Cercles du pouvoir, album que nous préparions à l'époque : « Un taxi volant tout déglingué, pire que les taxis du Bronx... »
           Besson voit ce dessin, il aime bien le style du métro et trouve mes petits taxis rigolos. Plus tard, il me demandera de travailler le concept d'un taxi et d'une voiture de police, mais sans base de scénario précis.
           Lentement, l'idée fait son chemin...




           Le métro avait beaucoup d'importance dans la première version de l'histoire. Zaltman voyageait en métro quand il se rendait à son travail à l'usine de fusées située près de l'astroport.


           La densité de la population de Manhattan devait se ressentir dans les incessants va-et-vient verticaux et horizontaux des transports en commun.




1995. Redémarrage du projet


           Au début de 1993, les difficultés s'accumulent pour la production. Moi je retourne à mon album de Valérian et à ses taxis volants tandis que Luc part à New York préparer un nouveau film.
           Les Cercles du pouvoir sont publiés en 1994 et j'en envoie un album à Besson. Il vient de terminer son film, Léon, qui sera accueilli avec succès tant aux USA qu'en Europe et dans le monde. En lisant Les Cercles du pouvoir, Luc a dû se dire que décidément les taxis volants, c'est une idée à creuser.


           1995. Redémarrage du projet. Besson reprend son scénario, en s'appuyant sur les milliers de dessin déjà produits par l'équipe, notamment mes voitures volantes qui ont fait des petits ! Luc a réécrit beaucoup de scènes en y apportant des changements majeurs.


           Des changements comme cette nouvelle séquence ébouriffante, magnifiquement mise en image. Du jamais vu au cinéma !



Floshton Paradise


           Bien des études réalisées sur les bases de l'ancien scénario seront donc inutilisées, par contre les dessins autour du voyage sur Floshton Paradise ont miraculeusement traversé les remaniements divers...



           Le grand paquebot-casino-opéra, sorte de Las Vegas du cosmos, tel qu'il est vu dans le film, n'est pas ma création...



           ...mais dans Sur les frontières une idée similaire intervenait au début de l'album.


           «Waow ! » dit Leeloo qui n'avait pas lu Sur les frontières.


           Par contre Luc m'avait demandé de m'inspirer de cette image pour la conception du grand hall.




           Avril 1996. Je suis invité sur le tournage de la séquence Floshton Paradise aux studios Pinewood près de Londres ! Pendant trois jours, sur le plateau 007, le plus grand d'Europe, dans un décor de 120 mètres de long, 80 de large et 20 de haut, au milieu des acteurs et de plusieurs centaines de figurants en costume, j'ai marché dans mes dessins savamment reconstitués, mis en relief avec un luxe inouï de détails. Une expérience inoubliable...


           Avant d'en arriver à la version choisie par le réalisateur, chaque dessinateur s'est essayé à cette fameuse Diva. Il fallait créer un être irréel, fragile, une extra-terrestre presque diaphane. La mienne avait un aspect de corail avec tout un système de membranes qui se seraient gonflées au rythme du chant. Plus facile à dessiner qu'à réaliser, peut-être...



           L'architecture du grand hall de Floshton était ponctuée de sculptures, chandeliers, colonnes, fontaines, etc. dont j'avais esquissé l'allure générale.


           L'effet était grandiose mais des petites étiquettes « caution », « danger », « do not touch », « explosives », collées au dos de certaines statues ou sur des balustrades n'ont pas tardé à m'inquiéter... Mon beau décor, truffé d'explosifs par les spécialistes des effets pyrotechniques, n'a pas résisté à la bataille.


           Salauds de Mangalores !

           Photos souvenirs de ma visite aux studios de Pinewood. Avec Luc Besson, moi aussi j'ai eu droit à l'accueil traditionnel des charmantes hôtesses de Floshton Paradise.


           Avec Dan Weil, derniers regards sur notre décor encore intact avant l'arrivée des Mangalores.


           C'était bien la peine de porter des couvre-chaussures pour ne pas salir !



Mai 1997 ...


           Le moment tant attendu ... Cinq années d'efforts enfin récompensés !


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Dernière mise à jour : 22 janvier 2017