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Jean-Claude Mézières, dessinateur
par Pierre Christin

(préface à Mézières et Christin avec..., 1983)

          En apparence, tout est simple.
          Le dessinateur Jean-Claude Mézières occupe un rôle central dans la bande dessinée française. Je dis bien central. Ni plus, ni moins.
          Car on peut soutenir par exemple que son style se situe plutôt à l'arrière-garde de cette avant-garde qui a révolutionné le genre dans les années 1960-1970 : des innovations nombreuses chez Jean-Claude, certes, mais dans le strict respect de la tradition.
          Et, de ce point de vue, on peut dire aussi qu'il est franco-belge ou plus exactement frontalier, comme ces ouvriers qui chaque jour du côté de Tournai ou de Rocroi passent d'un pays à l'autre en fonction de la nature du travail proposé. Attention : rien à voir avec ce qu'on appellera plus tard la « ligne claire », qui sera mise en œuvre par de faux Belges investissant en clandestins un système narratif qu'ils noyau­teront rapidement à leur avantage. En 1966, lorsqu'il débute à Pilote, Jean-Claude est avant tout un Français à la recherche d'un discours graphique original mais qui paye son écot aux grands maîtres de l'époque précédente, tout comme les peintres français du quotidien au XIXe siècle ont reconnu leur dette à l'égard d'une école flamande bien antérieure.
 
Le domaine de l'évidence

          Rôle central également parce que le travail de Jean-Claude ne porte guère aux excès, que ce soit dans la louange ou dans la critique. Jamais tout à fait mode, jamais tout à fait chic, jamais tout à fait légitime, mais jamais non plus oublié, jamais détesté, et finalement jamais dépassé, le dessin mézièresque, dans son intense modestie, se trouve au cœur même de ce qu'est la bande dessinée dans les années quatre-vingt.
          On peut même avancer que ce dessin appartient au domaine de l'évidence incontournable : cadrage précis, refus du détail inutile, dépouillement ornemental volontaire, tout concourt à en faire l'archétype du dessin simple, trop simple peut-être au goût de ceux qu'éblouissent toujours les maniérismes passagers.
          Et pourtant... Que de virtuosité technique dans ce graphisme épuré à mille lieues de toute naïveté, de toute innocence ! Fuyant les surcharges flamboyantes d'un Druillet, les incrustations, les arabesques, les gargouilles et les guirlandes qui masquent l'architecture de la page chez tant d'auteurs,
          Jean-Claude Mézières ne se résout pourtant pas aux formes pures, élégantes, d'une irréelle perfection, qui restent l'apanage incontesté d'un Moebius quand elles ne se dégradent pas en angélisme niais pour imagerie néo-sulpicienne chez les suiveurs.
          Ni petit maître roman sans ambition confiné dans la confection de chapelles péquenaudes pour rustauds de l'intellect, ni zélateur de cette espèce de gothique international qui a envahi la bande dessinée de science-fiction, Jean-Claude propose en fait, discrètement mais infailliblement, un nouveau rapport à l'objet dessin.

Une apparence de limpidité

          Hérault d'une sorte de Quattrocento de la BD, il introduit l'un des tout premiers, sans rompre avec le cadre fixé par d'illustres prédécesseurs, d'incomparables inventions en se positionnant systématiquement, entre autres choses, par réfé­rence à l'histoire du champ lui-même (la BD) et à l'histoire des autres arts. Parfaite connaissance des techniques utilisées chez ceux qui l'ont amené à la bande dessinée, goût de la citation picturale ou cinématographique, maîtrise du langage architectural élaboré, passion pour les formes naturelles vivantes ou inertes, capacité d'analyse sociale reposant sur le socle visuel farouchement réaliste de chaque case : c'est tout cet ensemble d'éléments disparates en apparence qui fait du dessin de Jean-Claude quelque chose d'homogène et en définitive, sous son apparence de limpidité, quelque chose d'inimitable (quoiqu'ils soient nombreux à s'y être essayés ici et là, pieusement ou crapuleusement...).
          Bref, tout est simple parce qu'il s'agit de la simplicité de l'évidence. A tel point que, pour le lecteur pressé, ce dessin semble presque — ce qui est un comble pour du dessin ! — s'effacer de lui-même tant il est au seul service de la narration et non point occupé à s'exhiber pour ce qu'il est.
          En même temps cependant, rien n'est simple. Car, au-delà de cet aspect à la fois faussement translucide et en réalité hyperlucide du trait de Jean-Claude Mézières, des choix rationnels et des pulsions opaques, des engagements reven­diqués et des mystères occultés font vivre le récit de l'intérieur.
          L'un des intérêts du présent album est justement de regrouper (à l'exception du premier épisode de « Valérian » qui sera analysé ailleurs) diverses histoires et illustrations qu'il a réalisées seul (même si pour ceux que cela amuse, il n'est pas interdit de chercher du Christin là où ce n'est pas dit, tout comme on pourrait trouver du Mézières dans ce que j'ai fabriqué dans mon coin à moi, ainsi va l'amitié...). 1

Mythe fondateur et représentation graphique
          Or, c'est sans doute au fil de courts récits solitaires, au détour de quelque dessin pleine page isolé qu'on comprendra mieux ce qui irrigue l'ensemble de l'œuvre, qu'elle soit menée avec un scénariste ou pas. En effet, Jean-Claude, avec autant d'humilité que d'opiniâtreté, revient toujours sur ce à quoi il croit profondément, et il importe peu que ce soit de façon explicite ou implicite.
          Le mythe fondateur de son système de représentation, c'est celui de l'Ouest américain, bien évidemment, comme on pourra en juger à la lecture de nombreuses pages qui suivent. Et ce n'est pas un hasard si au fin fond de l'espace ses colons ou ses chasseurs, ses soldats et même ses robots ont si souvent des gueules d'Amerloques. Seulement, prudence ! Le mythe sur lequel il s'appuie est riche, complet, à la fois imbibé de fantasme et nourri de vécu, magnifié par Hollywood et décapé par l'observation directe, hautement onirique et parfaitement politique en somme.
          L'Ouest qu'a connu et que raconte tout le temps et partout Jean-Claude, c'est celui de la liberté de l'homme dans une nature vierge à conquérir, celui d'une épopée qui sent la sueur du travail des gens et des bêtes, celui d'un optimisme à tout crin quand on regarde le ciel au-dessus de soi, le matin, avant l'action. Mais c'est aussi celui de l'exclusion des femmes et des faibles, de l'oppression des Indiens, de la dégradation du milieu écologique, de la violence des pelotons d'exécution de Salt Lake City, de l'hypocrisie des Mormons fondamentalistes, de la guerre toujours possible avec les ogives enfouies dans leurs silos du désert.
          C'est-à-dire qu'en choisissant l'Ouest comme territoire privilégié de sa découverte du monde à un moment essentiel de sa vie de jeunesse, en l'occurrence juste avant de devenir un producteur de bande dessinée, Jean-Claude s'est doté des savoirs pratiques et théoriques à la fois nécessaires et suffisants pour raconter tout le reste du cosmos !

L'ascétisme d'un regard juste
          Sans viser à l'énumération exhaustive, je peux en évoquer quelques-uns, de ces savoirs. Esprit pionnier confronté à un sol aride : le processus créatif de Jean-Claude relève l'analyse ergonomique sur la pénibilité des tâches bien plus que du bavardage enchanteur sur les joyeusetés de la vie d'artiste, dans la mesure où chaque vignette, toujours longuement méditée, souvent dix fois reprise, est soignée comme un petit jardin à la française planté en plein dans Rocheuses.
          Sentiment puissant de l'espace immense, ni hostile, accueillant, mais destiné à être habité : l'infini domaine de la matière ne vaut que par ce qu'en font les créatures qui y vivent, bonnes ou mauvaises, mais auxquelles il convient avant tout de rendre justice par la précision quasi-ethnographique du détail visuel.
          Reconnaissance de l'altérité érigée en sujet intouchable : la faune (de l'espace), la flore (du cosmos), les non-humains (des planètes lointaines) sont traités avec le strict respect qui s'impose devant la différence et l'on serait bien en peine pour trouver chez Jean-Claude le moindre résidu graphique de cette xénophobie à la fois rampante et terrifiante qui imprègne tant d'histoires de science-fiction.
          Foi déclarée, enfin, dans certaines valeurs patiemment construites à partir de son expérience sensible : horreur de la guerre et rejet des appareils militaires, mépris des systèmes contraignants et croyance aux individus, compassion à l'égard des humbles et méfiance à l'égard des puissants, éblouissement pudique face à la féminité (synonyme de douceur de beauté rares, mais aussi d'astuce et de vraie détermination, tout aussi rares) et dégoût visible pour tout ce qui relève du culte de la virilité (la brutalité, le bruit, la vitesse, le métal, la chasse et, toujours, toujours, l'agression d'autrui).
          Tout cela, évidemment, il en parle à sa façon. A la fois laborieuse et invisible, douce et têtue. Il y a de l'ascète chez Jean-Claude, voire de l'anachorète, et ce n'est pas par accident que ses lieux de travail ressemblent à ceux de ces grands mystiques toujours tentés par le désert, par sa frugalité, par les rencontres improbables mais poignantes qu'on y fait parfois d'êtres surgis de nulle part au bord d'un arroyo calciné.
          Oui, au fond, peut-être que tout est simple dans le cas de Jean-Claude Mézières, dessinateur. Mais, on l'aura compris cette simplicité n'a rien à voir avec le simplisme. Elle est le fruit du regard à la fois plein de bonté et plein de détachement de celui qui se trouve au milieu des choses de la vie et au centre d'un genre auquel il a énormément apporté. En l'occurrence la bande dessinée, qui elle-même n'est pas le centre du monde bien sûr, mais qui contribue à le faire tourner, ce monde. Et où le dessin juste, qui est peut-être avant tout le dessin d'un homme juste, même si c'est juste du dessin, n'est pas sans importance pour faire en sorte qu'il ne tourne pas de façon trop dégueulasse.
 

Notes :

1. Sur nos méthodes de collaboration, on peut se reporter à l'exceptionnelle contribution graphique que j'ai apportée à cet ouvrage. Exceptionnelle mais sans lendemain je le crains (voir pages de garde). Cela dit, les lecteurs qui estimeraient que je peux faire « Valérian » tout seul sont priés de m'écrire chez l'éditeur, qui transmettra. Il sera toujours concevable le moment venu de reconsidérer bien des choses, y compris la teneur de cette préface, hé, hé...

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Dernière mise à jour : 25 septembre 2019