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Science-Fiction et Histoire

Une introduction

Daniel RICHE

Revue Change : Science-fiction et Histoire, 1981



          Science-fiction/Histoire.

          Pareille juxtaposition - puisque, pour l'instant, nous n'en sommes encore que là - peut prêter à sourire. Gageons que ce sourire sera d'abord le fait des historiens. En quoi, en effet, un tel rapprochement peut-il servir leur cause ? En d'autres termes, qu'est-ce que l'histoire a à gagner à être confrontée à la science-fiction ?

          Pour cette dernière, bien sûr, la question ne se pose pas. Le "gain", si gain il doit y avoir, se mesurera vraisemblablement en termes de respectabilité. Car ça n'est pas l'une des moindres ambiguïtés de cette littérature que de chercher par tous les moyens, au travers des discours qu'elle suscite à l'intérieur même du cercle de ses lecteurs et de ses producteurs, une respectabilité d'autant plus inaccessible qu'elle la fascine, en fait, autant qu'elle la menace. Mais n'y a-t-il vraiment que cela?

          A supposer que les historiens veuillent bien prendre la science-fiction suffisamment au sérieux pour lui permettre d'effleurer leur territoire, l'espace d'un numéro d'une revue telle que CHANGE, n'est-ce pas aller au devant d'un débat voué à la stérilité parce que mettant en présence deux objets dont l'un prétend péniblement au statut de littérature et l'autre, tout aussi péniblement mais pour d'autres raisons, à celui de science ? N'y a-t-il pas là, au fond, comme la marque d'une démarche "contre nature" ?

          La science-fiction comme objet d'histoire, passe encore, quoique ce soit là un point de vue très théorique. L'histoire nouvelle est censée ne négliger aucun objet. Mais tout de même, il semble qu'il y en ait de plus prioritaires ! Aux yeux des "historiens de métier", du moins, car il appartient à chaque subculture de secréter ses propres chroniqueurs et, depuis ses origines, la science-fiction ne s'est pas privée de secréter les siens. La chronique du genre a été maintes fois rédigée, avec plus ou moins de bonheur, d'ailleurs, mais c'est là un autre débat. Est-ce à dire que ces chroniqueurs ont fait oeuvre d'historiens ou, pour priver cette interrogation de toute connotation péjorative, est-ce à dire que la science-fiction s'est constituée sous leur plume en objet d'histoire? Non, dans la mesure, du moins, où l'on veut bien tenir celle-ci pour le lieu d'une confrontation interdisciplinaire pertinente. Les "historiens" de la science-fiction n'ont fait que dresser la chronologie du genre en se souciant rarement, si ce n'est de façon très superficielle, de la signification des événements qu'ils rapportaient dans l'ordre de leur succession 1 . N'étant pas des "historiens de métier", on ne saurait leur reprocher d'avoir agi ainsi, d'autant que leurs travaux, du moins pour ce qui est des meilleurs, constituent des instruments de travail extrêmement précieux, auxquels les futurs et, pour l'instant, hypothétiques historiens qui voudront bien prendre la science-fiction comme objet de leurs recherches feront bien de se référer. Mais le fait est là : une histoire de la science- fiction qui prendrait en compte les différents modes de production, de consommation et de fonctionnement de cette littérature, non pas seulement pour les décrire mais aussi pour voir quelle place ils occupent au sein d'un système infiniment plus vaste qui les contient et, en quelque sorte, les légitimise, une telle histoire, donc, reste à écrire.

          L'histoire de l'imaginaire, discipline récente au champ d'investigation quasi illimité puisqu'il est censé s'étendre à tous les systèmes de représentation d'une société et d'une époque données, pourrait parfaitement accueillir et même provoquer un travail de recherche concernant la genèse et le développement de la science-fiction. Il est vrai, comme le souligne Évelyne Patlagean 2 , que "l'histoire contemporaine de l'imaginaire collectif se situe (...) encore pour la plus grande part dans la permanence dont l'ouverture est la plus facile et la plus évidente, celle des sociétés ou des niveaux sociaux traditionnels, c'est-à-dire des campagnes". Mais, ajoute encore cette historienne, "sans doute cette limitation vit-elle ses derniers moments, et l'on peut attendre un éclairement enrichissant de la problématique en direction des sociétés neuves nées de l'urbanisation industrielle et de l'essor des médias". La science-fiction pourrait parfaitement contribuer à cet "éclairement", car peut-on rêver système plus éloquent quant aux fantasmes produits par les sociétés occidentales au cours du siècle écoulé que cette littérature et ses prolongements?

          Le lieu hypothétique de la confrontation entre la science-fiction et l'histoire pourrait alors être celui de la constitution de la première en objet de la seconde. Mais il semble, pourtant, que science-fiction et histoire engendrent, de par leurs modes d'écriture et de fonctionnement, une infinité d'autres lieux où peuvent se jouer leur rencontre et leur affrontement.

          Risquons cette affirmation : histoire et science-fiction sont nées l'une de l'autre et simultanément. Il faut entendre par là que l'émergence d'une pensée dotant l'ordre de succession des événements dans le temps d'un sens - ce mot étant pris ici dans sa double acception de signification et de direction - s'est révélée la condition nécessaire et suffisante à l'apparition d'une "science" s'efforçant de mettre à jour ce sens dans les événements passés, et d'une littérature jouant avec lui pour lui trouver des prolongements dans les événements à venir, ou dans des événements passés que la chronique aurait, en quelque sorte, oubliés. Sans "conscience historique" au sens occidental du terme, la science-fiction ne serait pas. Cette littérature, en effet, se nourrit d'histoire et ne peut fonctionner qu'en s'articulant autour de concepts issus de la représentation occidentale du devenir historique, comme ceux de progrès, de développement, de causalité et d'évolution.

          On ne sera pas surpris, par conséquent, de rencontrer à l'intérieur même de la science-fiction quantité de débats similaires, sinon identiques, à ceux qui agitent à l'heure actuelle le clan des historiens. Comme l'histoire, la science-fiction se découvre de nouvelles approches, pour de nouveaux objets, faisant surgir de nouveaux problèmes. Comme l'histoire, la science-fiction s'interroge sur la part qu'il lui convient d'accorder, dans son discours, aux sciences humaines. Comme l'histoire, enfin et surtout, la science-fiction est le lieu d'une confrontation idéologique où elle apparaît à la fois comme produit et représentation d'une temporalité et de ses contradictions.

          Si l'on est prêt à admettre que la science-fiction se "nourrit" d'histoire, on acceptera sans doute avec beaucoup plus de réserves le fait que l'histoire est productrice de fictions. Que l'imagination créatrice de l'écrivain de science-fiction exprime un certain rapport à l'histoire, soit. Mais que l'évidence brute et brutale du document sur lequel travaille l'historien débouche sur la production d'une ou de plusieurs fictions, voilà qui est plus dur à avaler ! Pourtant, nombreux sont les historiens qui ne se reconnaissent aujourd'hui d'autre mode d'investigation que celui du soupçon, avec tout ce que cela implique de zones d'ombre que seule l'imagination peut remplir. C'est d'ailleurs ce qui conduit l'historien anglais Theodore Zeldin à faire ce formidable aveu : "J'admets que j'écris des fictions 3 ."

          L'idée d'Histoire, comme le souligne Paul Veyne 4 , serait alors "une limite inaccessible ou plutôt une idée transcendantale". Il n'existerait que des "histoires de", constituant autant de pièces mal ajustées d'un puzzle à jamais incomplet. Mais il serait vain de ne voir, dans la part de fiction qu'engendre l'histoire, que le signe d'un manque que viendrait combler l'imagination des historiens. La fiction historique n'est pas d'ordre purement quantitatif. Comme la science-fiction, l'histoire est produit et représentation d'une temporalité. Sa fiction est donc étroitement liée à son mode de production et de représentation. Autrement dit, c'est le discours historique lui-même qui est fiction, mais fiction fonctionnelle car productrice de sens, ce qui revient à définir l'histoire comme du sens-fiction.

          La science-fiction, qu'elle décrive un univers parallèle où l'Invincible Armada s'est révélée réellement invincible (Pavane de Keith Roberts), un voyageur du temps inadapté à l'époque qui l'accueille (L'homme qui était arrivé trop tôt de Poul Anderson) ou la chute et la renaissance d'un Empire aux dimensions de la Galaxie (cycle Fondation d'Isaac Asimov), ne fait que jouer avec la fiction permettant au discours historique de fonctionner. Ce jeu peut même conduire à sa propre négation, comme dans Ubik de Philip K. Dick où la fiction n'a de cesse de se dénoncer comme telle de la première à la dernière ligne du roman. Miroir ludique de l'histoire, la science-fiction donne alors toute la mesure de la fiction qu'engendre le discours historique. Quant à l'histoire, sens-fiction parce que sens-fonction, elle ne peut exister qu'en produisant constamment de la science-fiction dans les marges de son discours.

          Le lieu de rencontre et d'affrontement de l'histoire et de la science- fiction se situe, par conséquent, dans les marges du discours historique, dans l'en deçà et l'au-delà de ce discours qui le cautionnent et le dénoncent tout à la fois : le sens et la fiction.

          Fiction du sens, sens de la fiction : telles sont les figures autour desquelles s'articule la problématique issue du rapprochement "histoire/science-fiction". Les articles composant ce numéro ne se veulent rien d'autre qu'une première approche de cette problématique.

Je crois - nous croyons - à la pertinence d'une confrontation entre la science-fiction et des "disciplines" tenues généralement pour étrangères à son champ d'investigations. L'histoire, parce qu'elle repose sur une conception de la temporalité et du devenir historique identique à celle ayant donné naissance à la science-fiction, nous a paru devoir être la première à risquer pareille confrontation. Le pari était ambitieux. Au lecteur de juger s'il a été tenu et gagné.



Notes :

1. Les travaux de Gérard Klein (Malaise dans la science-fiction, L'Aube enclavée, Metz, 1977; Entre le fantastique et la science-fiction, Lovecraft, in " Cahiers de l'Herne ", n° 12, Paris, 1969) et de Louis-Vincent Thomas (Civilisation et divagations, Payot, Paris, 1979) me paraissent ressortir davantage à la sociologie qu'à l'histoire, bien que l'on puisse trouver chez l'un comme chez l'autre maints éléments propres à amorcer une réflexion sur le contenu problématique d'une histoire de la science-fiction.

2. L'histoire de l'imaginaire, in La nouvelle histoire, Retz - C.E.P.L. Paris, 1978.

3. "Une psychanalyse des Français", Le Magazine littéraire, n° 164 spécial : "L'histoire aujourd'hui".

4. In Comment on écrit l'histoire, Seuil, série histoire n° 40.

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