Site clair (Changer
 
  Base de données  
 
  Base d'articles  
    Fonds documentaire     Connexion adhérent
 

Aux noms de la Science-Fiction

Pascal J. THOMAS

Fiction n°399, juillet 1988

     Chasch, Dirdir, Wankh, et Pnume : dès que vous mettez les pieds dans un roman de Jack Vance, vous savez que vous n'êtes plus sur le sol natal. Terrego, Serellen, Timindia, Garichankar, la Perte en Ruaba : Michel Jeury, qui chez Vance admire l'imagination et la couleur locale, n'est pas en reste de son propre exotisme. Rien dans l'écriture n'est gratuit (c'est du moins ce dont se persuadent les critiques). Les noms de Jeury doivent peut-être quelque chose au hasard de ses lectures, mais ils servent une finalité précise, de dépaysement, qui ne serait pas remplie par des groupes de lettres aléatoires. En recyclant des suffixes indiens, espagnols ou arabes, en les mêlant aux noms de son propre Sud-Ouest, il nous emmène loin, sans oublier ses origines. La distance n'en est que plus sensible, même si c'est inconsciemment.
     Les noms propres de nos villes et villages ont presque tous un sens, et nous repérons les noms étrangers ou artificiels, même si la signification des noms les plus anciens ne nous est pas évidente. Restituer à ces noms leurs messages dans une formulation moderne, évidente, c'est faire oeu­vre de dépaysement tout aussi radicale à sa façon : Gene Wolfe vient de s'y livrer dans Soldat des brumes (Denoël), où il affuble les cités grec­ques de noms (Pensée, Colline, Face-Cramoisie, Terre-des-Vaches) qui traduisent leur étymologie. Nous voici plongés dans son univers comme si nous y étions dans un présent sans passé. C'est faire quelque chose de différent de l'Antiquité que nous croyions connaître : elle est en prise directe comme un futur de Robert Heinlein.
     Wolfe avait exploité avec autant de succès la technique inverse, dans la tétralogie de Teur (depuis peu agrandie par l'addition de Teur et le nouveau soleil, à paraître chez Denoël début 1989). Là les noms de ville, et les mots qui désignent armes, animaux ou professions ne se contentent pas de l'étrangeté : ils sont tirés des archives poussiéreuses de la langue anglaise (ou de notre propre dictionnaire par les soins du traducteur). Alors même que nous les avons oubliés, ils évoquent des résonances de notre compréhension. Cette référence à notre propre passé établit la distance entre notre présent et le futur inimaginable de Teur, de même que la superposition des noms d'origines bien différentes parmi les hameaux des régions européennes renvoie à l'épaisseur de notre histoire. Chaque vague d'envahisseurs a laissé son résidu sur le paysage qui nous est familier. Au contraire, le manque de charme des bourgades américaines tient un peu à leurs étiquettes trop transparentes parce que trop récentes.
     On peut créer un exotisme du futur sans renvoyer au passé. C'est risqué : quel lecteur de SF d'aujourd'hui ne rigolera pas en tombant sur un personnage nommé Zflurxt ? Ou même Zorglub... Les noms chiffrés (Ralph 124C41+ de Gernsback, D-503 et 0-90 de Zamiatine dans Nous Autres) sont passés de mode depuis les années 20. Mais la technologie revient très fort dans l'imaginaire collectif, et les romans cyberpunk de William Gibson (Neuromanclen, Compte Zéro), Richard Kadrey (Metrophage) ou Walter Jon Williams (Câblé) introduisent le dépaysement ordi­naire dans ce futur proche dont ils font leur champ d'action. Le change­ment est palpable au niveau de la terminologie commerciale, des noms de marque qui s'insinuent sans cesse dans le récit (Hitachi, Nikon, Smith & Wesson, « Elle tira un paquet froissé de Yeheyuan filtres d'une de ses poches de cheville », « le cendrier portait une publicité pour la bière Tsingtao » — premières pages de Neuromancien).
     Logique : le « mouvement » a gagné son préfixe « cyber » en rempla­çant dans ses œuvres bien des hommes par des machines, en intensifiant la technologie de l'automatisation à l'œuvre aujourd'hui. On a déjà sou­ligné l'ode ambiguë au capitalisme sauvage que constituent ces œuvres (auxquelles on peut ajouter La schismatrice de Bruce Sterling et Les fleurs du vide de Swanwick, qui se livre lui à une critique presque marxiste) ; les acteurs principaux en sont des compagnies multinationales, ou leurs ordinateurs. Ainsi dans Neuromancien Mitsubishi-Genetech et Tessier-Ashpool ; dans Câblé, TRW, Pfizer, Toshiba, Tupolev, ARAMCO — liste tirée du chapitre deux ; dans Metrophage, Krupp-Verwandlungsin-halt et US Pemex. Entre autres. Et les fusils Mannlicher-Carcano, le Barretta mexicain, l'ordinateur personnel Zijin (chinois) ; tandis que dans Câblé le tank est fabriqué par Maserati, les armes à feu par Heckler & Koch et les yeux artificiels par Kikuyu Optic I.G. (« Industrie Gesell-schaft ») — une succursale de Mikoyan-Gurevich.
     Certes, le déferlement des produits en provenance en particulier des pays du bassin pacifique (le Japon faisant maintenant figure de vieux pays industriel face à Singapour ou la Thaïlande) est une composante de notre futur. Et le visionnage publicitaire donne au récit la consistance du vécu. Chinois, Philippins et Coréens ne se contentent pas de produire beaucoup et à bon marché : c'est grâce à eux que la nouvelle capitale de l'immigra­tion aux Etats-Unis s'appelle Los Angeles. Marquée depuis toujours par la proximité du Mexique, la ville se fait au futur le lieu ô combien cosmopolite de l'action de Blade runner et de Metrophage.
     Et la couleur locale se fait moins innocente. Les noms sont aussi clés du pouvoir ; clés explicites en heroic fantasy, où les magiciens ne peuvent être abattus que par un sort invoquant leur nom véritable. Dans l'univers codé de l'informatique, l'idée a pris une nouvelle vie, comme dans le court roman True names où Vernor Vinge se faisait précurseur des cyberpunks. Chez Jeury, dans Le territoire humain, on trouvait l'idée moins radicale du statut social lié au nombre de noms — souvenir proche de l'aristocratie féodale, et de ses titres qui énuméraient les terres possédées.
     Tout aussi logiquement, en prenant possession d'un pays on rebaptise ses cités ; au minimum, on en change l'orthographe, et dans le cas des mouvements révolutionnaires, on voit fleurir les noms symboliques des­tinés à effacer le passé. La SF joue ce jeu en créant des environnements nouveaux, quoiqu'elle hésite entre les références chargées d'histoire et la tactique de la table rose (une colonie spatiale s'appellera-t-elle L5 ou New Jérusalem ? James Blish avait adopté la solution la plus radicale en envoyant physiquement Manhattan dans l'espace, dans Villes No­mades).
     Vue sous cette optique, l'internationalisation des noms cyberpunks re­flète une sourde inquiétude : les multinationales deviennent japonaises ou suisses au lieu d'américaines, et si l'Amérique après avoir perdu le leader­ship industriel en venait à se reposer pour sa défense sur Volvo ou Toshiba ?... Si le monde connaît demain de moins en moins de frontières, n'y aura-t-il pas une perte d'identité ? Car l'identité nationale américaine peut paraître fragile, fondée qu'elle est plus sur une communauté de vues et d'objectifs que sur une histoire partagée. Que ces objectifs disparais­sent avec la prospérité, et on pourrait se retrouver sous les drapeaux de ceux qui font encore de l'argent, les Krupp et les Toyota, sans avoir besoin de postuler l'univers parallèle du Maître du Haut Château.
     Les cyberpunks ne s'affolent pas ; malgré l'idéalisme de leurs héros, ils présentent souvent des œuvres sans message ; et si à l'empilement temporel des noms hérités de l'histoire se substitue le côtoiement simul­tané d'un kaléidoscope international, pourquoi pas ? C'est une vieille idée futuriste. Tous les choix personnels sont possibles. Mais effacer le passé n'est à mon sens ni possible ni souhaitable, et l'importance des sonorités des noms dans le œuvres cyberpunks en administre à son corps défen­dant la démonstration.
Cet article est référencé sur le site dans les sections suivantes :
Thèmes, catégorie Cyberpunk
Articles, catégorie Histoire
retour en haut de page
Dans la nooSFere : 64336 livres, 62179 photos de couvertures, 59007 quatrièmes.
8085 critiques, 35277 intervenant·e·s, 1341 photographies, 3682 Adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous écrire.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres. Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2019. Tous droits réservés.