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Avec D'or que landes, Denis Bretin laisse libre cours à son goût pour le récit

Serge PERRAUD

nooSFere, septembre 2009



          Denis Bretin est apparu dans la galaxie des écrivains de littérature de délassement, en signant avec son complice Laurent Bonzon, La Servante du Seigneur, en 1999, aux Éditions du Masque. Ils proposaient un roman séduisant par sa thématique, sa galerie de personnages et une tonalité humoristique bien particulière.
          Ils ont poursuivi leur chemin de romanciers avec des ouvrages plus érudits, mettant en œuvre des notions philosophiques plus pointues comme avec le Nécrographe (2000, Éditions du Masque, et les deux volets de Complex (2006 et 2009, Éditions du Masque) une trilogie sur fond d'écologie.
          Sous son seul patronyme, Denis Bretin a écrit Le Mort-Homme, (2004, Éditions du Masque) roman sacré à Gérardmer en 2005.
          Il se signale comme un auteur à l'imagination riche, fertile, n'ayant pas peur de se confronter à des sujets originaux et à en faire un traitement novateur.
          La publication, chez Syros, en hors série, d'un livre au titre singulier, voire mystérieux, est l'occasion d'une rencontre avec un romancier aux multiples facettes qui maîtrise l'art du récit bien troussé.






 
          D'or que landes est publié chez Syros, dans une collection pour jeunes adultes. Est-ce votre première incursion dans la littérature pour ce public ?
          La première, oui. J'ai écrit un roman (Le Mort-Homme) qui avait pour personnage principal un enfant de douze ans mais je ne pense pas qu'il soit souhaitable de lire ce livre avant d'avoir une quinzaine d'années et surtout le cœur bien accroché. C'est pour ce livre que j'avais reçu le prix du roman du Festival de cinéma fantastique de Gérardmer, c'est tout dire...Ce ne sont pas vraiment des tendres. Ceci étant, le bout de chemin que j'avais fait en compagnie de ce gosse a sans doute réveillé en moi des souvenirs touchant à ma propre enfance et préparé le terrain pour D'or que landes.
 
          Qu'est-ce qui vous a donné envie d'aborder ce domaine ?
          Il y a environ deux ans, Nathalie Beunat, qui dirige avec François Guérif les collections Souris noire et Rat noir chez Syros m'a proposé d'écrire pour la collection et m'a fait parvenir quelques titres parus. Beaucoup de sujets de société, du noir très contemporain, toujours bien ficelé mais assez orthodoxe. Je n'étais pas très sûr de pouvoir m'inscrire dans la ligne. J'ai un peu réfléchi à tout ça et lorsque j'ai revu Nathalie Beunat, je lui ai dit que j'avais envie d'écrire un roman jeunesse mais que ça n'aurait rien à voir avec l'esprit de ce qui me semblait être habituellement défendu dans cette collection. Qu'il y aurait une forte base historique, que je regardais plus du côté de Stevenson que de Manchette...Que l'action se situerait sans doute au dix-neuvième siècle et que le personnage central serait un jeune garçon qui rasait les morts. Je pense que ce sont ces derniers mots qui lui ont donné envie d'essayer.
 
          Par rapport à la genèse de vos livres pour adultes, avez-vous une approche différente pour ceux que vous destinez à un public plus jeune ?
          Curieusement, D'or que landes est un livre que j'ai fait sans grande préméditation. Chose importante, c'est un livre que j'ai écrit seul — alors que la plupart des titres que j'ai publiés pour adultes sont co-écrits avec Laurent Bonzon — et dans les interstices de mon emploi du temps. Très tôt le matin, sur quelques mois. Un peu en somnambule. Lorsqu'il a été terminé, j'ai même eu un peu de mal à comprendre à quel moment je l'avais écrit. De surcroît, le résultat était assez différent de ce que je fais habituellement. J'écrivais au même moment Sentinelle, le deuxième tome de la série Complex, avec Laurent Bonzon, et cela nous demandait beaucoup de travail, car le scénario était vraiment complexe. D'or que landes, c'était un peu une récréation.
          Pourtant, l'idée d'écrire pour un lectorat plus jeune n'a pas exigé un travail d'écriture spécifique. Je me suis simplement demandé : lorsque j'avais douze-treize ans, qu'est-ce que j'aimais lire, qu'est ce que j'aurais aimé lire. Je crois que j'aurais bien aimé lire D'or que landes, alors je me le suis écrit...trente ans plus tard. C'est un livre pour moi enfant. Et il n'y a pas de raisons que ce moi enfant ne ressemble pas à ceux d'aujourd'hui. Les avancées technologiques ne changent pas grand-chose à l'affaire. On raconte « technologiquement » des histoires de pirate, de monstres, d'amour, mais avant tout, on raconte. C'est le plus important.
 
          Avec D'or que landes, vous mêlez nombre de genres, de la nouvelle fantastique au roman historique... Ce récit entre-t-il dans un groupe plus particulier ?
          C'est l'éternelle question des boites. Ce qui est vraiment très propre à l'édition française, où l'on vous somme toujours de choisir votre camp. Moi, je n'aime pas choisir. Mon repas littéraire, c'est fromage et dessert. Alors s'il y a à la fois de l'énigme, de l'enquête policière, de l'historique et du fantastique, soit ! Je ne fais pas exprès de croiser les genres. Je le constate seulement lorsque le livre est terminé. Tant pis si l'on me juge coupable d'avoir donné vie à un monstre qui entre difficilement dans les étagères bien ordonnées des bibliothèques.
          Au-delà, je pense que les jeunes lecteurs et lectrices sont moins obnubilés par les classements que les adultes. Enfin, je crois...
 
          Pourquoi avoir retenu une histoire basée sur le mur d'Hadrien ?
          Initialement, c'était le passage des légions romaines de César en Bourgogne, non loin de l'endroit où je me retire parfois pour écrire, qui m'intéressait. Pas le mur d'Hadrien.
          Comment je suis passé de la Bourgogne à l'Ecosse ? Par la langue anglaise. Je me suis réveillé un matin avec la première phrase du roman en tête...et cette phrase était en anglais...
          Non que je sois bilingue ou particulièrement doué pour l'exercice mais c'était à un moment où je lisais beaucoup de romans anglais ou américains dans le texte, avant de me coucher notamment. Ceci explique sans doute cela.
          Ce n'aurait pu être qu'une bizarrerie mais cela m'a intrigué et c'est donc en anglais que j'ai commencé ce livre. Une ligne, deux lignes, un chapitre, puis deux, puis trois...Je me disais, voilà enfin le moyen de limiter la complexité de ce que tu vas raconter. Ton niveau d'anglais ne te permettra pas de faire d'effets de style et cela me convenait bien, d'autant qu'il s'agissait d'un livre pour de jeunes lecteurs. Resterait le problème de la traduction mais à ce moment-là, le plaisir que j'avais à écrire en anglais l'emportait sur les difficultés à venir.
          En fait, cela produisit très exactement l'effet inverse. L'anglais ou l'américain que j'aime lire, c'est Dickens, Faulkner, Conrad, Stevenson...et rapidement j'ai ressorti du placard mes plus vieilles grammaires anglaises et les dictionnaires.
          La plongée a été passionnante mais m'a entraîné sur un chemin glissant. Une langue porte avec elle tout un imaginaire, des paysages et des forêts de références qui s'imposent et contre lesquels on ne peut pas lutter. Mes fermes bressanes ont rapidement laissé la place à des demeures victoriennes, l'eau de vie au Gin, le brouillard des étangs à la brume des landes...
          Ce qui a survécu, ce sont les légions romaines puisque, par chance pour moi, les légions des Césars sont allées jusqu'en Ecosse. Le mur d'Hadrien, et celui d'Antonin, ont marqué les extrémités de l'Empire. Derrière un rempart, comme derrière une fenêtre close, s'étendent toujours des terres fertiles pour l'imagination.
 
          Ce mur, devenu mythique, était-il un magnifique ouvrage d'art ou une formidable construction ? A-t-il rendu les services que l'empereur en attendait ? Subsiste-t-il encore des vestiges de cette muraille ?
          Une formidable construction plus qu'un magnifique ouvrage d'art. Remarquable par ses dimensions (plus d'une centaine de kilomètres, jusqu'à cinq mètres de haut, des tours de guet tous les mille cinq cents mètres, ...), une illustration parfaite du génie technique et militaire romain, dressé en à peine dix années. La politique des Limes menée par Rome, cette idée de marges de l'Empire qu'il faut par essence sans cesse étendre si l'on ne veut pas les voir reprises, pose le problème de sa pérennité. Une construction de ce genre n'est défensive que pour autant qu'il y ait des légions pour la défendre, l'entretenir et la surveiller. Imaginer ce que cela impliquait et le nombre de légions affectées à cette surveillance ! Tout affaiblissement du pouvoir central conduisait à des replis immédiatement exploités par les tribus que le mur était censé contenir. Après le mur d'Hadrien, on a construit le mur d'Antonin, plus au Nord...qui a dû être abandonné pour se replier sur le second, puis celui-ci a dû l'être à son tour...Un mur n'arrête jamais rien, ou tout du moins pas très longtemps — à l'échelle de l'histoire — , regardez celui de Berlin, regardez celui qui est actuellement construit en Israël...Les Alpes elles-mêmes n'ont pas pu arrêter les éléphants d'Hannibal. A mon sens, construire un mur est une mauvaise façon d'aborder les problèmes et le rapport à l'autre.
          Cela laisse des ruines magnifiques, des témoignages d'Empire qui ont cru que les frontières pouvaient être immuables...On dit que la grande muraille de Chine se voit depuis la lune. C'est assez poétique mais assez dérisoire également. Vingt siècles plus tard, il reste encore des vestiges importants du mur d'Hadrien. Ce qui manque a été réutilisé par d'autres pour construire des maisons, des abbayes, des ponts, des bergeries...cela dit le plus important.
 
          Comment avez-vous choisi votre héros, le jeune Harvey Squire ?
          Dans un miroir lointain, je crois. Je m'imagine un peu comme ça enfant. Un mélange de frousse et d'esprit d'aventure.
 
          Le soir de Noël, la misère, le froid et la nuit, un enfant malingre forcé par un adulte à faire face au danger, à l'inconnu dans un village isolé de l'Écosse. Ne vous rapprochez-vous pas du cadre d'un roman à la Dickens ?
          Sans doute. Cela fait partie de ces invariants dont je parlais précédemment. Maintenant, c'est aussi une forme d'hommage rendu à cette littérature que j'aime beaucoup.
          Peut-être faut-il partir de certains archétypes, de certains topoi du genre, pour mieux faire ressortir les motifs nouveaux qu'on espère y broder. Si tout est nouveau, personnages, situations, il me semble que le relief de l'ensemble est moins grand. C'est assez paradoxal mais je crois que le lecteur a besoin d'être rassuré et n'accepte de faire un pas de plus que s'il est en confiance, s'il reconnaît quelques repères.
 
          Pourquoi lui donnez-vous, en plus, un père alcoolique ?
          Parce que sa mère n'est plus là, sinon, une mère alcoolique, c'était bien aussi...
          Plus sérieusement, je crois que c'est une façon — un peu trop commode peut-être — de mettre le monde des adultes à distance et de forcer l'enfant à s'assumer plus rapidement en tant que jeune adulte responsable. La démission de l'un amène une sur-présence de l'autre.
 
          D'or que landes, ce titre à la sonorité presque fantastique, est-il extrait d'une maxime réelle ou est-ce une de vos facéties ?
          Facétie, c'est un joli mot. En l'occurrence, on va même dire qu'il est très juste ! Tout est faux ici, y compris le descriptif héraldique. Mais tout est vrai aussi. Les mots décrivent des armoiries où figurent un arbre, un serpent et un mur d'or. Un résumé de ce que raconte cette histoire.
          Pour la traduction latine, je la dois à mon épouse et je l'en remercie vivement.
 
          Harvey veut devenir libraire éditeur. Est-ce une corde supplémentaire que vous souhaiteriez accrocher à votre arc ?
          Le diable m'en garde ! Mon arc ressemble déjà à une harpe, et je ne suis déjà pas sûr d'en tirer toujours des accords très harmonieux... Mais j'aime beaucoup cette idée ancienne du libraire éditeur. Passez chez Corti, à côté du jardin du Luxembourg à Paris. C'est un vrai bonheur. Tout un monde, toute une époque, qui vous glissent entre les doigts.
 
          Vous multipliez les images, des images de toute beauté, porteuses de beaucoup de poésie ou d'humour selon le cas. Il ne me semble pas que celles-ci soient aussi nombreuses dans vos livres pour adultes. Vous laissez-vous aller à satisfaire un goût marqué pour cet exercice ?
          Comme indiqué précédemment, c'est un livre que j'ai écrit seul. Laurent Bonzon fait un peu la chasse à mes penchants lyriques dans les livres que nous co-écrivons. Il faut croire que je me suis ici un peu laissé aller. Mais je dois avouer que ce n'était pas désagréable.
 
          Vous évoquez l'écriture oghamique (Inventée par le dieu Ogme) dont l'usage était réservé aux druides. Cette écriture avait-elle un rôle divinatoire ou magique ? A-t-elle été très répandue ?
          Je n'ai pas autorité pour trancher sur la question. Des spécialistes se battent signe à signe sur ce genre de choses. A ce que j'en ai lu, le caractère magique et religieux de la langue est cependant clairement établi. Et seuls les druides, cumulant pouvoirs politiques et religieux la maîtrisaient. Son usage ne pouvait dès lors qu'être réservé à un très petit nombre de personnes.
 
          Est-il facile de retrouver des sources historiques sur cette période et pour cette région ? Est-ce par raillerie que vous inventez, entre autres, une fausse référence ?
          Vous faites sans doute allusion au texte de Cornélius Népos (qui a réellement existé) sur Hannibal. L'auteur, dit la note de bas de page, avoue ne plus avoir souvenir de l'origine exacte de l'ouvrage d'où il a tiré ce texte. C'est effectivement une autre facétie, pour reprendre votre mot précédent. Plus qu'une raillerie sur les sources authentiques. J'ai un immense respect pour les lettres classiques...et c'est pour cela que je m'autorise à les falsifier pour les besoins de la cause.
 
          La dernière phrase de votre livre frappe, à mon avis, par une tonalité d'une grande mélancolie, nostalgie. Est-ce ainsi que vous voyez cette conclusion ?
          Je crois que l'on peut dire ça. J'ai eu une enfance simple mais très riche en imagination. Très heureuse. On ne se retourne pas vers ces souvenirs d'enfances sans nostalgie.
          J'avais aussi le désir d'ancrer la naïveté des amours enfantines d'Harvey dans une réalité sociale qui ne mente pas. En ce sens, D'Or que Landes est un roman d'initiation. Harvey se retourne sur ce qu'il a vécu et ne peut que constater qu'il n'est plus le même.
 
          La rédaction de ce livre vous donne-elle envie de continuer à écrire pour un public de jeunes adultes ?
          J'ai déjà commencé quelque chose d'autre. Je crois que cela me manquerait de ne pas aller voir un peu plus loin dans cette direction.
 
          Question incontournable et ...réponse itou : de quels livres allez-vous régaler vos lecteurs dans l'année qui vient ?
          Nous sommes en train d'écrire un nouveau roman avec Laurent Bonzon. Un roman pour adultes qui sortira au Masque début 2010 (si tout va bien !). C'est une pause que nous nous accordons avant de clore la trilogie Complex que nous avons débutée il y a trois ans et dont les deux premiers tomes sont déjà sortis (Eden et Sentinelle). Un Roman plus court que l'on espère assez incisif, plus classique en un sens, plus noir. Normalement, le fantastique n'y fera pas d'apparition. Mais avec le fantastique, on ne sait jamais. Ce qui le caractérise, c'est précisément sa capacité à hanter le réel le plus familier et comme tout se passe ici dans un supermarché...Nous-même ne savons pas trop à quoi nous attendre.
 

 

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