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Les dragons dans les œuvres de l'imaginaire humain

Nathalie LABROUSSE

nooSFere, mai 2000

     Dans son roman Royaume magique à vendre, Terry Brooks nous fait part des griefs d'un dragon sur la manière dont les humains considèrent sa race et la décrivent dans la littérature.

« – Vous savez, j'ignorais que les dragons parlaient.
Strabo fit onduler son long corps de serpent pour appuyer son dos sur une série de petites mares de feu. Les flammes léchaient presque sa peau écailleuse.
– Oh non, encore un... soupira-t-il.
– Un quoi ? demanda Ben.
– Un de ces humains qui croient que les dragons sont des bêtes illettrées et stupides qui passent leur temps à harceler de pauvres paysans travailleurs jusqu'à ce qu'un héros vienne les pourfendre. Vous n'êtes pas de ceux-là, hein ?
– Euh... je crois que si.
– Vous lisez trop de contes de fées, Ben Holiday. Qui répand ces racontars sur les dragons ? Pas les dragons eux-mêmes, vous pouvez en être sûr. Non, ce sont les humains qui racontent ces mensonges, et ils ne vont pas se donner le rôle du méchant tandis que le dragon sera la victime, vous comprenez ? Il faut remonter à la source, comme on dit. Il est bien plus facile de mettre le dragon dans la peau du méchant, de celui qui brûle les récoltes, dévore le bétail et les paysans, capture les belles princesses et met au défi les chevaliers en armure. Tout ça, ça fait de beaux livres, mais ce n'est pas la vérité.
(...)
– Est-ce à dire que vous n'êtes pas responsable de tous les méfaits que l'on vous reproche ? demanda Ben sans trop y croire.
– Oh, ne soyez pas idiot, Ben Holiday ! Bien sûr que j'en suis responsable ! Je suis responsable de presque tout ! Je tue les humains et leurs animaux domestiques lorsque l'envie m'en prend. Je mets le feu à leurs champs et à leurs maisons si je le désire. Je leur vole leurs femmes parce que cela m'amuse. Je les hais.
     Mais il n'en a pas toujours été ainsi. C'est devenu ainsi lorsque j'ai compris qu'il me serait plus facile d'être celui qu'ils croyaient que de tenter de survivre dans la peau de celui que j'étais réellement... »

     Qu'en est-il en réalité ? La représentation que nos oeuvres donnent des dragons est-elle aussi caricaturale que le dit Strabo ? Le dragon est-il toujours, dans la littérature, le cinéma, les jeux de rôles, cette sorte d'immense reptile volant, crachant le feu, et dévorant les jeunes vierges qui lui tombent sous la dent ? Comme il le dit, il faut remonter à la source. C'est ce que nous allons essayer de faire ici, en recherchant dans les mythes les plus anciens et dans les ouvrages les plus récents l'ensemble des traits que nous attribuons aux dragons.

     Les premiers cartographes européens avertissaient les voyageurs des dangers de l'inconnu par ces mots « here are dragons », « ici, on trouve des dragons ». Et, à bien des égards, ils n'avaient pas vraiment tort, puisque le dragon est, de toutes les figures mythologiques, la plus universelle et la plus répandue. En Occident, les dragons aux multiples têtes combattent les héros mythiques depuis au moins 6000 ans. En Asie, leur lignage est plus ancien encore et le folklore paysan dont il est issu (bien avant que Yu Pang le choisisse comme symbole de l'empereur) se confond avec l'origine de l'Histoire. En Amérique, le dieu serpent à plumes, Quetzalcoatl, régnait avant même l'arrivée des Aztèques. En Afrique, enfin, on trouve aussi bien des dragons aquatiques que des dragons célestes, comme le dieu égyptien Apophis.

     Certains analystes arguent du fait que c'est l'usage d'un même concept pour de multiples figures différentes qui donne cette impression d'universalité et que ce que nous appelons « dragons » recouvre en fait une extension considérable, qui va de l'hydre aquatique au serpent céleste, en passant par de nombreuses autres formes. A l'origine, en effet, « dragon » n'est qu'un dérivé du verbe grec derkomai, qui signifie regarder, fixer du regard. Le drakon, étymologiquement, c'est donc simplement le Gardien, celui qui garde les trésors ou les mystères sacrés. Même le chien Cerbère, dans les textes les plus anciens, est appelé « drakon ». L'extension sémantique s'accroît encore avec la traduction des textes hébreux, en particulier la version des Septantes, qui va transcrire en « dragon » l'hébreux tannin (serpent) ou Liwyathan (Léviathan). Yunxiang Yan, invité par l'émission de History Channel du 16 janvier 1998 (in Search of History) déclarait ainsi " parce que nous utilisons ici le seul terme de « dragon », nous avons la fausse impression que les dragons sont partout de même nature. Ce qui n'est pas le cas ". Rien n'impose que le dragon soit un reptile volant, ni qu'il soit vert, ni même qu'il crache le feu. Ce sont là des tropismes qui se sont ajoutés après coup.

     Cette diversité de formes se retrouve parfaitement dans les productions plus tardives de l'imaginaire humain qui nous intéressent ici, à savoir la littérature, le cinéma, la BD, etc. Les dragons peuvent indifféremment être métalliques ou chromatiques (Dragonlance, cycle de Pern de Mac Caffrey), être translucides comme le dragon du Calor Diman, dans la Tapisserie de Fionavar (GG Kay), quand ils ne sont pas carrément in substantiels et constitués par la pensée, comme le draco nobilis du Disque-Monde de Pratchett, où ils ont littéralement la forme que l'on désire leur voir prendre. Ils peuvent avoir une tête de reptile, des oreilles, comme le dragon de l'Abîme de Piers Anthony (cycle de Xanth), des moustaches comme le gentil Mushu de Mulan (Walt Disney) ou même avoir un air de bon nounours amélioré comme dans le film l'Histoire sans Fin. Leur taille varie de moyenne à gigantesque. Ils peuvent être des créatures célestes, terrestres ou aquatiques, bipèdes ou quadrupèdes, vivre dans les montagnes ou les marais. Bref, à première vue, il semble qu'à part le nom, rien ne permette de rapprocher les différents dragons qui hantent les créations de notre imaginaire.

     Mais en rester là serait oublier ce que nous disions précédemment de l'origine du mot dragon. Dragon, avons-nous dit, vient de derkomai, qui signifier fixer du regard, surveiller. C'est donc logiquement en tant que Gardien que le dragon s'impose comme figure mythique fondamentale: gardien des trésors cachés en Occident, de la Toison d'Or et du Jardin des Hespérides, gardien de l'immortalité dans les légendes celtes, gardien de la Perle dans le conte chinois des T'ang, etc. De la même façon, la SF et la fantasy donnent le plus souvent à notre ami dragon quelque secret à protéger. Le plus souvent, il veille sur des trésors, qu'il peut avoir volés (comme le Smaug de Bilbo, chez Tolkien), ou plus ou moins honnêtement hérités de ses ancêtres (le Dragon et le George, Gordon R. Dickson). Dans le Seigneur des Anneaux, Tolkien évoque aussi le dragon Scatha, qui fut tué par les ancêtres des Rohirims et dont le butin comprenait, entre autre, le cor que Eowyn donnera à Merry (cf. Annexes du Seigneur des Anneaux). Mais il peut aussi garder des lieux, comme le dragon de l'Abîme de Xanth, ou les dragons-robots de T'ien-Keou (Laurent Genefort), qui protègent l'accès du quartier aristocratique d'une station orbitale chinoise. Enfin, en un sens plus symbolique, ils peuvent garder l'âme des nains (Tapisserie de Fionavar), les secrets de l'ancienne magie (Terremer, Ursula Le Guin) ou ceux des voyages dans l'espace et le temps (Pern, bien sûr, mais aussi les Chroniques de Krondor). Ne négligeons pas enfin les cas extrêmement fréquents depuis les médiévales chansons de geste, où ils détiennent captive quelque belle princesse, ou même tout un stock de jeunes vierges que le héros se fera un honneur de sauver (voir à ce sujet la parodie qu'en font les Monty Pythons dans « Sacré Graal », ou encore « le Dragon du Lac de Feu »).

     De façon générale, le dragon détient donc ce que les hommes convoitent, que cela soit un trésor, un secret, un pouvoir, ou une jeune vierge tendre à croquer (entre autres utilisations possibles)... Cela lui donne, on s'en doute, une valeur extrêmement ambivalente : il est à la fois celui qui pourrait exhausser nos plus grands désirs, et celui qui, par sa présence, gêne leur réalisation ; ses possessions lui attire la haine des hommes, mais sa constance à les garder suscite l'admiration. Cette ambivalence du dragon est clairement visible au Moyen-Age : d'un côté, c'est généralement par un dragon crachant le feu que l'on dépeint l'entrée des Enfers ; d'un autre côté, c'est un autre type de dragon, la Gargouille, qui protège les cathédrales contre l'intrusion des forces du Malin. Et si les chevaliers cherchent à terrasser les dragons, ils ne les considèrent pas moins comme des adversaires à leur mesure, dignes d'admiration et de respect. Il y a donc un antagonisme interne dans l'idée de dragon, qui se traduit généralement dans les mythes par une lutte entre deux dragons d'allégeances opposées, un « bon » et un « mauvais » dragon. Dans la symbolique chinoise, par exemple, le dragon vert est YANG comme signe du tonnerre et du printemps, comme renouveau de la vie et principe céleste, mais les dragons des autres couleurs sont YIN, comme souverains des régions aquatiques et souterraines. Selon d'autres textes, ce seraient en fait les mêmes dragons qui, au printemps, sortiraient de leurs refuges aquatiques et ramèneraient la vie sur terre, pour y retourner en automne fomenter de nouvelles tempêtes. Au Pays de Galles, qui a le dragon rouge pour emblème, on trouve fréquemment représentée la lutte du dragon rouge contre le dragon blanc. Le premier exprime la colère et la violence de la vie qui cherche à se défendre contre les forces qui la menacent ; le second porte les couleurs livides de la mort et de la froideur. On dit qu'ils se seraient entretués sous l'effet enivrant de l'hydromel et qu'ils seraient enterrés à Oxford, dans un coffre de pierre, dont la redécouverte signifierait la fin des temps de paix.

     Mais c'est sans doute l'ancienne alchimie qui exprime le mieux cette idée des deux dragons opposés. Le reptile, en tant qu'animal primitif, est associé à la materia prima des alchimistes. Le Grand Oeuvre, l'union du volatil et du stable, du mercure et du soufre, est représentée par la lutte entre le dragon ailé (symbole du mercure philosophale) et le dragon chtonien (symbole du soufre). " Les deux dragons hermétiques, dit Fulcanelli dans ses Demeures philosophales, l'un ailé, l'autre aptère, sont les vrais principes de la philosophie. Celui qui est dessous sans ailes, c'est le fixe ou le mâle et celui qui est au-dessus, c'est le volatil, ou bien la femelle noire et obscure, qui va prendre la domination. Le premier est appelé soufre ou bien calidité et siccité, et le dernier vif argent ou frigidité et humidité ". Cette ambivalence se retrouve aussi dans les couleurs du dragon : sa couleur exotérique, dit encore Fulcanelli, est le vert, tandis que sa couleur ésotérique est le rouge. Il est en soi l'union des contraires que poursuit l'Alchimie. Mais cette union est un combat, une lutte, car la nature volatile et ignée du dragon est dominatrice - voilà pourquoi, pour devenir positif, dans l'âge médiéval, le dragon doit être terrassé, mis à terre, rendu aptère.

     Nul doute que notre imaginaire ne soit marqué par ces antiques oppositions. Dans la littérature, le cinéma et autres productions de l'esprit humain, figurent souvent des dragons d'allégeances opposées, ou du moins des dragons dont la valeur diffère profondément. Prenons quelques exemples. Chez Pratchett (cf.« la huitième Couleur » et « Au guet ! Au guet ! »), on trouve deux espèces de dragons : les dragons domestiques à explosion, draconis vulgaris, petits reptiles pas très malins qui construisent leur système digestif au fur et à mesure de leur croissance et explosent quand ils mangent une nourriture trop riche, ou quand ils sont excités, et les draconis nobilis, créatures d'un tel raffinement d'esprit qu'ils n'existent pas réellement dans le monde et ne peuvent prendre forme que sous l'effet d'une imagination inspirée, et dans un lieu de magie. De la même façon, chez Gordon R. Dickson, s'opposent les dragons des montagnes, bien nourris, puissants et riches, et les dragons des marécages, pitoyables créatures malingres et pleutres, qui passent leur temps à gémir et à se cacher. Dans les livres et le jeu de rôles Dragonlance, les « bons » dragons métalliques, or, argent et bronze, s'opposent aux « méchants » dragons chromatiques, verts, rouges, bleus, blancs et noirs.

     Le plus souvent, on voit même réapparaître l'antique symbolique du vert et du rouge, du clair et du sombre, pour incarner cette opposition d'allégeances. Il est rare de voir un gentil dragon de couleur rouge, sauf dans des contes d'origine asiatique, comme Mulan, où le rouge est couleur impériale. Chez Mac Caffrey, il n'y a pas de dragons rouges, parce qu'il n'existe pas de mauvais dragons, mais leurs yeux se colorent de rouge sous le coup des émotions violentes. Dans les Portes de la Mort, de Weis et Hickman, les mauvais dragons sont rouges (et leurs yeux restent rouges même quand ils adoptent une autre forme que la leur), tandis que le « bon » dragon de Zifnab est vert et Alfred, le dragon-mage, vert-doré. Elliott, le dragon de Walt Disney, est vert, de même que le dragon exhausteur de vœux de Dragon Ball Z. Dans Tekrock, de Roland C. Wagner, Dragon Rouge est à la fois une drogue aux effets terrifiants et un archétype malveillant, tandis que le petit dragon vert, malgré sa fâcheuse manie de pisser sur les jambes de pantalon, détient la clef de l'énigme. Dans Magic, le jeu de cartes à collectionner, les dragons les plus destructeurs sont rouges (dragon Shivan), tandis qu'en vert, on trouve surtout des guivres.

     Mais c'est sans doute dans la Tapisserie de Fionavar que l'on voit resurgir avec le plus d'acuité les oppositions symboliques. Le « bon » dragon du Calor Diman, Gardien de l'âme des nains, est translucide, et même sa flamme n'est pas rouge, mais blanche ou bleue. Il a des ailes, mais ne vole pas, tel le dragon terrassé, rendu bon par son renoncement au vol. C'est d'ailleurs en renonçant à le faire voler au service de sa cause que Kimberly, la Rêveuse, définira les limites du Bien et du Mal. Faire voler ce dragon, dit-elle approximativement, serait faire le mal au nom du Bien. Elle refusera de soumettre le dragon du Calor Diman, malgré l'injonction écarlate de sa bague de guerre. Et c'est ce renoncement qui lui permettra de sauver Dave et ses amis, et de retourner les nains à sa cause. Si le dragon avait volé, les nains se seraient battus aux côtés des forces de Rakoth Maugrim, et les forces du bien auraient probablement été battues. A l'inverse, le dragon de Rakoth Maugrim, lui, vole. Il est noir et sa flamme, dit le livre, laisse dans le ciel une lueur sanglante. Et il faudra un chevalier, un cavalier volant, un fils des dalreï, pour le terrasser (la corne de sa monture jouant le même rôle que la lance fichée dans la gueule du dragon dans les représentations médiévales). On retrouve là de façon très fidèle l'opposition des deux dragons alchimiques dont nous parlions plus haut.

     Presque toutes les grandes villes, en Europe, ont un héros terrasseur de dragon. Car le dragon, force primitive, symbolise les lieux sauvages et insalubres -il vit dans les marais, les forêts et les montagnes. Construire une ville devient ainsi, dans les deux sens du terme, une entreprise de terrassement : il faut terrasser le dragon pour dompter la nature sauvage et maîtriser les forces primitives. Avoir terrassé le dragon est donc, si l'on peut dire, ce qui sépare le civilisé du sauvage, le héros de l'homme du commun, l'adulte de l'enfant. Ce qui existait déjà dans les chansons de geste se retrouve logiquement dans l'héroïc fantasy. Nous avons déjà vu, dans le paragraphe précédent, comment Guy Gavriel Kay retranscrivait cette idée dans la Tapisserie de Fionavar. Dans « le Dragon et le George », de Gordon R. Dickson, c'est en trucidant des dragons que les chevaliers acquièrent la notoriété nécessaire à leur rang. De la même façon, c'est en affrontant Smaug que Bilbo va accéder à la fortune et à la célébrité. Dans Terremer, d'Ursula Le Guin, seul un mage très puissant peut soumettre un dragon. Et le héros de Sacré Graal devra tuer le dragon pour pouvoir épouser la princesse, comme tant d'autres héros avant lui. C'est enfin en prenant le contrôle du dragon qui est en lui, en le terrassant symboliquement, qu'Alfred, dans les Portes de la Mort, accèdera à sa véritable nature de dragon-mage et, ce faisant, à une authentique maturité. En fait, comme on le voit bien dans le film Cœur de Dragon, les personnages de fantasy crient au dragon comme nous crions au loup : quand le prince devient l'horrible personnage que l'on sait, presque tout le monde l'attribue à sa moitié de coeur dragonien, à une contamination de son sang par un mal dragonien... L'idée qu'il faut terrasser le dragon pour vaincre les forces du mal est un tropisme profondément ancré dans notre imaginaire culturel.

     A la fois démoniaque et divin, force de vie et de mort (trait qu'il emprunte largement au serpent), excès et fécondité du désir, le dragon est donc un symbole idéal pour représenter le pouvoir de droit divin, celui des Rois ou des Empereurs. Aussi ne manque-t-il pas, de par le monde, de dynasties qui ont légitimé leur pouvoir sur une parenté avec les dragons. Ce fut le cas de Yu-Pang, qui accéda au pouvoir sans être lui-même issu des dynasties traditionnelles et qui institua le dragon comme figure emblématique des empereurs chinois et comme symbole de leur toute-puissance. On appelle « démarche du dragon », la démarche impériale, « perle du dragon » la facilité qu'il a à convaincre ou à séduire les foules par son seul discours, « face du dragon », le visage emprunt de majesté du chef légitime. On l'appelle le Vrai Dragon, il s'assied sur le Trône du Dragon et porte des Robes de Dragon. Le Dragon à cinq griffes était à ce point le symbole du pouvoir impérial que l'utiliser sans autorisation pouvait être puni de mort. Mais ce lien entre le chef et le dragon n'est pas une exclusivité orientale. Le roi Uther Pendragon, père du célèbre roi Arthur, aurait choisi cet emblème, dit-on, après avoir rêvé d'un dragon se battant dans le ciel.

     Ce lien entre le dragon et la puissance de droit divin se retrouve également dans la littérature et les autres créations de l'esprit humain. On peut penser au Trône du Dragon, de Tad Williams, où l'idée même de dragon va de pair avec celle du pouvoir, mais aussi à de nombreuses oeuvres où le dragon a un pouvoir que les autres créatures n'ont pas. Dans le cycle de Pern, ils peuvent voyager dans le temps et l'espace, en passant par l'interstice. Les chevaucher fait entrer leurs chevaliers dans une caste à part, tout à tour enviée, redoutée et méprisée. Comme tout pouvoir, le contact du dragon sépare. Ils sont aussi doués de télépathie, comme chez Pratchett. Chez Ursula Le Guin, ils parlent la langue magique, celle qui a pouvoir sur le réel. Dans le film « le Vol du Dragon », ce sont des êtres magiques. Dans Lanfeust de Troy, ce sont eux qui conduisent Lanfeust chez les Dieux. Ils peuvent même être à l'origine du monde, comme dans la BD Fone Bone ou le jeu de rôle Rêve de Dragon, où les dragons rêvent le monde. Même Marion Zimmer Bradley, qui ne met pas de dragons en scène dans Ténébreuse, y fait référence une fois, dans un proverbe qui illustre bien ce rapport symbolique entre le dragon et la puissance : " on n'enchaîne pas un dragon pour faire cuire sa viande " (in « l'Etoile du Danger »). Autrement dit : le dragon est une créature dont la puissance ne doit pas être prise à la légère... domestiquer un dragon, comme dirait Pratchett, c'est risquer l'explosion !

     Notons enfin que les dragons, dans les oeuvres de fantasy, sont souvent les derniers de leur espèce -des créatures si anciennes que le souvenir de leur origine se perd souvent dans la nuit des temps. C'est le cas de Strabo, le dragon de « Royaume magique à vendre ! », ou de la femelle dragon de la Belgariade d'Eddings. Chez Pratchett, les draco nobilis sont les derniers de leur espèce, parce qu'il n'y a plus guère d'imaginations assez riches pour les appeler à l'existence. Dans le cycle de Terremer, d'Ursula Le Guin, les dragons constituent l'ancien peuple, qui parle encore naturellement le langage de la magie. Chez Tolkien, leur origine est inconnue. On croit même, souvent, qu'ils n'existent plus que dans les mythes (Pratchett, Dickson). De la même manière, le dragon du film Cœur de Dragon est le dernier de sa race -et il se doit d'être méritant pour que son âme soit sauvée et rejoigne ses anciens compagnons dans la constellation qui porte leur nom. En fait, ils constituent l'essence même d'un monde magique, et ils commencent à disparaître dès que les hommes évoluent et découvrent l'usage d'autres moyens d'agir. C'est ce que raconte le film « le Vol du Dragon », où des sorciers essaient de sauver les derniers dragons d'un monde où la technologie commence à se développer. Les dragons sont donc souvent à la fantasy ce que les dinosaures sont au monde réel - des créatures dont la disparition, au moins partielle, était nécessaire à l'avènement de l'humanité. Lorsqu'ils subsistent en tant qu'espèce (et non pas seulement sous la forme de quelques individus isolés), c'est qu'ils se terrent là où les chevaliers ne peuvent les atteindre, souvent dans des grottes, qu'ils ont muté au point d'en être inoffensifs, un peu comme un iguane comparé à un tyrannosaure, ou bien encore qu'ils ont été domestiqués, transformés en montures célestes. Le chevalier est ainsi le double indispensable du dragon : ou bien pour les combattre, ou bien pour les monter.

     On ne saurait donc être surpris de la présence des dragons dans la fantasy et les jeux de rôles : incarnation de nos désirs et des obstacles qui se dressent sur sa route, gardiens sévères ou abusifs, manifestation des forces de vie et de mort, ils sont certainement le symbole le plus parlant de l'aventure héroïque. Que l'on soit le chevalier qui combat le mauvais dragon (tel un Saint Georges moderne, un preux du Moyen-Age, ou le héros de « Sacré Graal »), ou bien le chevalier qui chevauche le bon dragon (tel un immortel oriental, un chevalier-dragon de Pern ou un dieu des Chroniques de Krondor), on ne peut de toute façon s'élever au grandiose sans avoir croisé sur sa route la figure du dragon. De Tolkien à Mac Caffrey, en passant par Weiss et Hickman ou Piers Anthony, il n'y a guère d'auteur de fantasy qui puisse faire l'économie d'un tel emblème. Strabo est donc bien injuste avec l'imaginaire humain dont lui-même est issu. L'image que nous avons de sa race est beaucoup plus riche et diversifiée que celle qu'il retrace amèrement devant Ben Holiday.

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