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Quand la cigale squatte la fourmi

Une approche de l'œuvre de Roland C. Wagner

Jean-Pierre PLANQUE

SFère n°13, mars 1984

          Note (nov. 1999) : Cet article de fond, paru dans n°13 du fanzine SFère en mars 1984, était accompagné d'une interview de Roland C. Wagner réalisée par Yves Letort (Radio Libertaire), d'une longue nouvelle (Lèvres peintes), ainsi que d'une bibliographie complète des nouvelles. Les nouvelles dont il est question dans cet article furent reprises pour la plupart dans Chroniques du désespoir (Fleuve Noir, collection « Anticipation » n°1820, mai 1991). C'est le fanzine SFère qui édita plus tard Le Serpent d'angoisse, novella que Roland allait retravailler sous forme de roman et publier au Fleuve Noir (collection « Anticipation » n°1585, octobre 1987). Ce roman fut le premier d'une longue série qui, nous l'espérons tous, n'est pas prête de s'achever !
Cet article est également disponible sur le site de l'Association Infini


*


          Pas très grand, le cheveu en bataille et souvent mal rasé, cuir et santiags. Sa voix est douce pourtant et sa bouche un peu molle. Il ne tient pas en place, sauf devant un bar bien rempli, devant un verre de bière que vous ne pourrez que payer. Car il est chaleureux, il séduit.
          Il accuse un peu plus de vingt ans, a déjà écrit une vingtaine de romans (tous inédits — quelle patience !) et quarante ou cinquante nouvelles publiées sous son nom, signées de divers pseudonymes, ou en collaboration. Roland Wagner est à cet égard tout à fait original et étonnant, unique dans les annales de la SF française serait-on tenté d'ajouter. Plus que prolifique, c'est un fleuve aux eaux terriblement noires, un ouragan de pessimisme, de mort et en même temps de franche amitié, car il séduit, il fascine presque sans le faire exprès ; il vous emporte dans son monde par de réelles qualités de conteur. On reconnaît là un véritable écrivain. Roland Wagner est donc un vieux routard de l'écriture et de la vie ; œuvre et vie sont chez lui intimement liées, la première se nourrissant de la seconde en permanence :
          « Parfois, après avoir fini d'écrire, le matin, quand le jour se lève, je reste des heures entières à regarder les bâtiments en ruine et les terrains vagues, une brume au fond des yeux. Alors, la peur revient à la charge. Elle est sur moi, hurlante et piaillante, ouvrant sa gueule de rat aux longues dents pour me happer et ne plus jamais me lâcher (...) Elle grouille en moi, pieuvre sanguinolente, me chuchotant à l'oreille : »Tue-toi...ce sera fini... Tue-toi... ou écris... cela revient au même — car tu te suicides à petit feu en mettant tout ce que tu possèdes et tout ce que tu ressens dans ton œuvre... Tue-toi. Oui... Tue-toi ! « (Au hasard des rues, in Archipel n°1.)
          En somme, Wagner écrit pour oublier qu'il... écrit. Exorcisme permanent à son mal de vivre, à ses pulsions suicidaires qui le « squattent » :
          « Un instant, j'ai envie de plonger moi aussi dans cette eau grasse, d'en emplir mes poumons et mon estomac, de m'y laisser couler paisiblement sans faire le moindre geste (...). Voilà qui réglerait tout de façon définitive. » (Faire-Part, in Quatrième vague... Bientôt la marée).
          Il aime la ville. Le monde de ses écrits, c'est le nôtre à peine transposé, vu et ressenti sans la plus petite illusion, sans fioritures, froidement car Roland Wagner est terriblement lucide et, à la manière du Goodis de Descente aux enfers ou de Epaves, 100% urbain-nocturne. Ce sont ces qualités-là qui lui permettent de construire des personnages forts, solides, à la limite de l'archétype, du mythe (Killer, Marquise, Chris dans le Cycle du futur proche) et de les mettre en scène dans de véritables épopées. Roland Wagner a le sens de l'action, de l'épique, du rythme, du nerf ; c'est une qualité qu'il a acquise au fil de ses romans. J'ai lu Le paysage déchiré (roman inédit) d'une traite, sans m'ennuyer une seconde, sans rencontrer la moindre lourdeur, le plus petit temps mort. Sur ce point, il n'a donc plus grand chose à apprendre. A cette qualité s'ajoute une richesse d'imagination et de trouvailles : il a beaucoup lu et intégré, transformé avec bonheur des éléments, des thèmes de la Science-Fiction contemporaine (ceux chers à Dick, en particulier).
          Rock-défonce-galère ? Pas seulement ! SF-Roman noir-BD ? Pas seulement ! Lorsqu'on se plonge dans ses nouvelles (les Histoires du futur proche, comme le Cycle d'Elric de Nostre-Dame, comme dans d'autres textes hors-cycles) ou dans ses romans, il est bien évident que ce sont thèmes et influences favoris ; mais ce serait laisser de côté l'aspect ambivalent de Roland Wagner, c'est-à-dire son côté tendre, joyeux, déconneur en diable qui s'illustre avec brio dans Le Cycle du fandom (sous le pseudo de Richard Wolfram, in Vopaliec SF). Huit histoires sont déjà parues qui appartiennent à ce cycle, quatre sont encore prévues (voir biblio). Ici encore, on ne s'ennuie pas. C'est plein d'humour, de clins d'œil ; on y retrouve une foule de gens du fandom dans des aventures tout à fait parodiques. Il aura fallu attendre Wagner pour exploiter pareil filon, pour donner vie et fantaisie à ce petit monde éclaté (géographiquement) et endormi, terne et moribond. Si le mot n'était pas à ce point galvaudé, je dirais que cette idée de feuilleton traitée à la sauce Wagner est tout à fait géniale.
          Cependant, chez Roland Wagner, même l'humour est ambivalent : humour rire (Le Cycle du fandom) — humour noir : « La mort n'est ni atroce, ni horrible, ni effrayante (...) La mort, c'est rayer un nom sur un carnet d'adresse. » (in, Le paysage déchiré). Belle formule, non ? Mais je pense en particulier à la nouvelle à chute Piquer. Piquer. Collecter, écrite en collaboration avec Benoît Joseph (SF et Quotidien n°2), petit chef-d'œuvre à rééditer et qu'on peut rapprocher de Et mon tout est un homme (Prix de l'Humour Noir 1965) de Boileau-Narcejac, encore que ce dernier soit un roman policier, encore que le contexte soit totalement différent. Cette nouvelle, très bien écrite et parfaitement menée, aurait pu fournir matière à un roman :
          « Il venait d'avoir tout juste vingt ans et traînait misère (comme beaucoup de garçons de son âge) dans les bars louches d'Everlystone. Un homme l'avait apostrophé et lui avait offert un joli paquet de billets contre son index droit. Paul étant gaucher de naissance n'hésita que quelques secondes avant d'accepter l'offre... Les années avaient passé. Il était toujours dans le besoin, bien qu'il eût vendu peu à peu la quasi-totalité de ses organes... »
          Paul Eklund, qui a fait fortune en créant des complexes ultra-modernes de vente d'organes, décide un beau jour de se reconstituer dans sa totalité, de rechercher et racheter un à un ses propres organes. La chute (c'est vrai qu'il s'effondre sur le tapis à la fin !) est parfaitement amenée. C'est le meilleur texte écrit en collaboration.

          Roland Wagner fait dire à l'un de ses personnages : « Mentalement, je suis un rockloub, même si je lis Barthes ou Platon. » et avoue à Michel Pagel dans un interview (in Archipel n°1) : « J'ai vécu en banlieue, j'ai traîné dans des bandes — j'adore traîner ! (...) Mais j'étais aussi un intellectuel, je crois... Un bizarre mélange, non ? Un cocktail passablement détonnant, paraît-il. Mêler Kierkegaard et Alice Cooper, Jeury et le dealer du coin... » Il semble que cette dualité lui ait posé un temps quelques problèmes. Elle est en tout cas très présente dans son œuvre. Roland Wagner trouvera un équilibre entre ces deux composantes, un peu à la manière de Tourangeau dans Le paysage déchiré qui, au terme d'un long chemin initiatique semé d'embûches (la galère), se purifie, se détache de sa part d'ombre (Chris, le rockloub), surmonte ses peurs d'enfant et, parvenu devant le Vieux Sage (le Grand Maître de la connaissance), doit choisir seul sa destinée : il sera créateur d'univers.
          Il n'est pas facile d'écrire à la fois avec ses tripes et avec sa tête, de combiner l'instinct et la pensée. Le soucis de Roland Wagner semble être d'écrire des choses vivantes, des récits d'action et de faire passer en même temps des préoccupations plus intellectuelles ; ou encore de traiter des sujets ambitieux dans un cadre populaire qu'il affectionne (peut-être malgré lui). Il y réussit parfaitement dans Le meurtre est en toi !, où il est encore question de vol de personnalité :
          « J'ai reporté mon attention sur la foule. Une fois éliminés les classiques ivrognes aux trognes rubicondes, les rockloubs aux regards torves et les chômeurs aux vêtements défraîchis, il ne restait plus grand monde (...) L'univers dans lequel j'avais échoué était fait de clichés, d'images d'Epinal de la crasse et de la pauvreté... Un groupe d'adolescents décharnés s'engueulait devant un paquet de poudre blanche. Trois vieillards jouaient à la belote sur un tapis vert usé. Sur ma droite, tout contre la vitrine, se tenait celui que je cherchais... »
          Le gibier est écrivain et le chasseur, pour échapper aux contrôles d'identité, doit voler des personnalités déjà existantes, d'où cette longue période d'observation des habitudes, des gestes, des façons de l'autre.
          « Ma longue fuite en avant allait-elle prendre fin ? Je me voyais déjà coulant des jours paisibles en compagnie d'une femme gentille (...). Une vie de patachon, partagée entre l'écriture et l'amour ? Ca me plaisait bien. Je n'avais pas grand-chose à faire pour l'obtenir. Un simple geste de bas en haut avec ma main armée d'un poignard -et tout était joué ! »
          C'est un texte fort, prenant, fascinant. Cadre habituel : prolos, rockloubs, misère, monde en décomposition, et sujet ambitieux. De plus, on peut mettre en parallèle le travail de l'écrivain qui s'introduit dans des tas de personnages et perd ainsi momentanément son identité-mais c'est un jeu, et ce personnage central traqué, contraint de s'approprier des personnalités (plombier, médecin, écrivain) au sens le plus total, de tuer et auquel sa victime dira : « Vous n'êtes personne ! A force de changer de nom, vous avez oublié le vôtre (...) Tu es né pour tuer, né pour voler corps et visages, noms et habitudes... Chaque rôle contribue à t'éloigner un peu plus de toi-même. Car c'est toi que tu fuis et non les poulocs ! »
          Si ce texte est une très belle réussite -mieux réussi que Faire-Part ou que A la saignée du coude, textes bien écrits mais sans grande originalité au niveau de l'idée directrice — et mérite là encore réédition, il me faut parler de nouvelles qui ont manqué d'ampleur dans leur développement : Un œil ouvert dans la nuit, paru dans SFère n°8 est d'une très grande beauté. Le sujet est une fois de plus ambitieux, et l'on découvre un Wagner poétique, lyrique, tout en nuances et idéaliste. Trois voix s'alternent, trois plans s'imbriquent : sommeil/conscience/Supra-conscience :
          « Il fait nuit à présent. Toute vie a cessé -ou presque. Car, si toute vie, si toute conscience s'interrompait vraiment, le temps lui-même s'arrêterait, il n'existe qu'en fonction de la pensée. C'est pourquoi, toujours, quelqu'un doit supporter toute la fatigue d'un monde qui, sans lui, perdrait sa capacité de mouvement. »
          Nous sommes loin des « rockloubs » et des « poulocs » et je crains que ce texte soit passé inaperçu : il est trop fin, trop subtil pour accrocher à la première lecture et c'est dommage. Je ne veux pas dire que les lecteurs de fanzines sont trop lourds ou trop bouchés pour comprendre et apprécier la finesse, non, mais c'est une demi-réussite en ce sens que ce texte est trop court (Wagner use de raccourcis, de flashes/séquences) pour imprégner le lecteur, le faire entrer dans l'histoire (ce que réussit magistralement Le meurtre est en toi !) pour lui communiquer ce qui, précisément, est l'essence du récit.
          Il y a des textes moins importants, en général à chute comique (Première extase — vos orgasmes sont comptés, attention !), ou tragique (Catalogue d'impressions... — une histoire de virus — ou encore Sang blond de mes yeux aveugles). Sang blond de mes yeux aveugles, court roman écrit en collaboration avec Michel Ruf, n'est pas une réussite au niveau des personnages. Savier Sullivan Denom, poète drogué en manque... d'inspiration frise le ridicule et l'inconsistance ; Erik Dana-ehr-Losserand, « mâle puissant aux allures de dieu grec », aux prouesses sexuelles légendaires, n'est guère plus passionnant et l'on peut croire au début d'une parodie. Il n'en est malheureusement rien. Le tueur-cyborg (à 44%) Fred, de la Caste des Tueurs, qui décide de se laisser abattre par son « But » car « les Tueurs ont eux aussi des sentiments » et meurt les bras en croix au terme d'un duel vite bâclé ; le « But » (Erik Dana-ehr-Losserand) qui meurt lui aussi comme qui vous savez, voilà une fin originale et forte qui rendra au poète l'inspiration ! J'ignore quelle fut la participation de Roland Wagner à cette longue histoire ; elle n'est en tout cas qu'une fausse note dans une œuvre très diverse et très riche.
          On retrouvera le Roland Wagner poétique et lyrique dans Quand la musique est finie, hommage à Jim Morrison, sorte de flash, de rêve halluciné. Ce texte est beau, évocateur ; c'est aussi une pause dans l'œuvre, une réminiscence au goût acide, un poème en prose qui, parti de rien, finit nulle part... comme la musique.
          « Une évolution permanente est, à mon avis nécessaire pour intéresser durablement le lecteur — un thème primordial devient secondaire ; d'autres obsessions, d'autres rêves, d'autres angoisses, d'autres fantasmes apparaissent, reléguant les précédents à l'arrière plan... Je resterai sûrement quelqu'un de très noir, de très dépressif et de passablement délirant, mais je changerai de centres d'intérêt... » (Interview de R.C. Wagner par Michel Pagel, in Archipel n°1)
          Beaucoup de textes sont prévus pour cette année (voir bibliographie) qui, j'en suis sûr, vous troubleront et vous « squatteront » un temps l'esprit...
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